À l’heure où le vieillissement, la santé mentale et les maladies chroniques redessinent les grands équilibres économiques et sociaux, la prévention s’impose comme un enjeu stratégique bien au-delà du seul système de soins. Pour Cécile Annequin, cofondatrice de Vipali et lauréate du Choiseul Hauts-de-France, il est temps de faire de la santé un levier de compétitivité, d’innovation et de performance collective. Elle plaide pour une approche où entreprises, acteurs publics et entrepreneurs conjuguent leurs efforts afin d’anticiper les risques plutôt que d’en subir les conséquences.
Le système de santé français reste largement organisé autour du soin, alors que les enjeux de prévention n’ont jamais été aussi importants. Selon vous, quelles évolutions sont aujourd’hui indispensables pour faire de la prévention un véritable pilier de notre politique de santé ?
On continue à gérer la santé comme un service d’urgences, alors que nos enjeux sont chroniques, prévisibles et souvent évitables.
Pour changer d’échelle, il faut à mon sens trois ruptures.
D’abord, un modèle économique qui rémunère réellement la prévention, notamment en ville. Le système actuel s’essouffle parce qu’il paye l’activité de soin, pas la réduction du risque : on valorise la consultation, l’hospitalisation, le geste technique, beaucoup moins le fait d’éviter un diabète, un infarctus ou un burn-out. Tant qu’on ne récompensera pas les acteurs qui font baisser le risque de leurs populations, médecins de ville, équipes de territoire, employeurs, on restera dans une logique de rattrapage permanent.
Ensuite, une organisation en parcours, pas en silos, avec des filières structurées pour les grands risques chroniques, de la détection précoce au suivi dans la durée, en coordonnant médecine de ville, hôpital, prévention au travail et accompagnement à domicile.
Mais il manque aujourd’hui le socle le plus important : l’éducation à la santé. Tant que nous n’aurons pas intégré, dès l’école, une vraie culture de santé (alimentation, sommeil, activité physique, santé mentale, usages du numérique), nous continuerons à compenser trop tard et trop cher. L’école, l’université, les lieux de formation et l’entreprise doivent devenir des lieux d’apprentissage de la santé. C’est là qu’on crée des réflexes, qu’on réduit les inégalités et qu’on évite que la prévention ne devienne un privilège de cadres informés.
Enfin, il faut considérer les entreprises comme un véritable bras armé de la prévention primaire et secondaire. Si on outille RH, managers et services de santé au travail avec des solutions simples pour identifier précocement les signaux faibles, on soulage en aval le système de soins. La prévention ne se joue pas dans les couloirs des hôpitaux, elle se joue dans les salles de classe, dans les entreprises, dans les territoires et dans les usages numériques du quotidien.
Vous évoluez au croisement de la santé, du numérique et de l’entrepreneuriat. Comment la France peut-elle mieux faire collaborer startups, professionnels de santé, entreprises et acteurs publics afin d’accélérer l’innovation au service des patients ?
On ne manque pas de talents ni de capital en santé numérique en France, on manque de coordination opérationnelle. On a un État qui affiche une stratégie d’innovation, un écosystème French Tech très structuré, mais sur le terrain, les circuits d’accès au soin restent complexes et les délais d’adoption des innovations beaucoup trop longs.
Pour avancer, il faudrait arrêter d’opposer régulation et innovation et commencer à co-concevoir. Concrètement, cela veut dire des lieux et des programmes où startups, équipes hospitalières, médecine de ville, employeurs et régulateurs travaillent ensemble sur des cas d’usage précis : prévention des risques au travail, suivi des maladies chroniques, santé mentale des actifs, par exemple.
Deuxième levier, c’est la donnée. Avec l’Espace européen des données de santé, on a une opportunité historique de faire de la France un hub de preuves cliniques et médico-économiques en vie réelle, en garantissant évidemment la sécurité et l’éthique. Si l’on souhaite que les professionnels de santé s’approprient l’innovation, il faut leur donner des solutions simples, interopérables, qui s’intègrent à leurs outils et qui démontrent un impact concret sur leur charge de travail et sur la santé de leurs patients. Là-dessus, les entrepreneurs ont un rôle de traducteurs : transformer la complexité réglementaire et technique en expériences utilisateurs évidentes pour les soignants comme pour les patients.
Les entreprises s’emparent progressivement des sujets liés à la santé de leurs collaborateurs. La prévention est-elle encore perçue comme un coût ou devient-elle un véritable levier de performance, d’attractivité et de compétitivité ?
Historiquement, la prévention était vue comme une ligne de coût réglementaire. Ce paradigme est en train de basculer, mais à deux vitesses. D’un côté, il y a encore beaucoup d’entreprises qui restent dans une logique défensive, centrée sur le minimum légal : DUERP, formations obligatoires, gestion des AT/MP. De l’autre, les entreprises qui regardent leurs taux d’absentéisme, de turn-over, les arrêts longs, les burn-out, comprennent que la santé au travail est une variable stratégique de compétitivité.
Les nouveaux Plans Santé au Travail et les politiques publiques insistent désormais sur la prévention des risques graves, l’anticipation de l’absentéisme, la santé mentale et la prévention du désengagement, tout au long de la vie professionnelle. Quand une entreprise investit dans la prévention des RPS (Risques Psycho-sociaux), dans une meilleure organisation du travail et dans le repérage précoce des fragilités, elle améliore son attractivité, réduit ses coûts liés aux accidents et aux maladies professionnelles et allonge la durée de vie professionnelle de ses collaborateurs.
La prochaine étape, c’est de passer d’actions ponctuelles à une vraie stratégie intégrée, alignée sur les objectifs business. C’est là que les solutions numériques de prévention, d’évaluation des risques et d’accompagnement personnalisé telles que Vipali prennent tout leur sens : elles permettent de passer d’une logique de campagnes génériques à une approche ciblée, pilotée par les données, qui parle à la direction financière autant qu’aux RH et aux partenaires sociaux.
Vieillissement de la population, santé mentale, maladies chroniques, intelligence artificielle… Parmi les grandes mutations qui traversent aujourd’hui le secteur, lesquelles vous paraissent les plus structurantes pour les dix prochaines années ? Quel rôle les entrepreneurs auront-ils à jouer dans cette transformation ?
Les grandes mutations ne concernent plus seulement le secteur de la santé, elles redessinent tout le tissu économique. Le vieillissement, la montée des maladies chroniques, la crise de la santé mentale et l’irruption massive de l’IA vont transformer la façon dont on travaille, dont on se forme, dont on habite et dont on consomme, pas uniquement la façon dont on se soigne.
Le vieillissement et les maladies chroniques signifient plus de fragilités, plus de temps passé avec des limitations fonctionnelles, donc un besoin d’adapter les logements, les mobilités, l’organisation du travail, l’offre de services du quotidien. La santé mentale est déjà un sujet de société majeur, une cause nationale, et c’est devenu un enjeu stratégique pour les employeurs, avec un impact direct sur l’absentéisme, la performance et l’attractivité. L’IA, enfin, n’est plus un buzzword : elle commence à transformer la recherche, le diagnostic, la prévention, mais aussi la productivité des entreprises, la manière dont on conçoit des services et dont on interagit avec les utilisateurs.
Dans ce contexte, le rôle des entrepreneurs, tous secteurs confondus, est double. D’abord, ils doivent intégrer la santé comme une contrainte de design de leurs produits et de leurs modèles : un éditeur de logiciel RH, un acteur du coworking, un opérateur immobilier, une plateforme de mobilité ou un acteur de la food ne peuvent plus ignorer l’impact de leurs choix sur la santé physique et mentale des utilisateurs. Ensuite, ils ont la responsabilité de faire de l’IA un levier d’émancipation plutôt qu’un facteur de fracture : en automatisant ce qui épuise, en rendant les services plus accessibles aux publics fragiles, en accompagnant les transitions de compétences, et pas seulement en cherchant des gains de productivité.
Les entrepreneurs qui réussiront dans les dix prochaines années seront, à mon avis, ceux qui auront compris que la santé au sens large n’est plus un secteur, c’est un critère de performance globale. Ils ne vendront pas seulement un produit ou un service ; ils vendront de la capacité à bien vivre, bien vieillir et rester en emploi dans un monde sous tension démographique, psychologique et technologique.




