En quelques années, le Cerema (Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement) s’est affirmé comme l’un des principaux opérateurs de référence, au croisement de l’expertise, de l’action publique et de l’accompagnement des collectivités. Alors qu’il s’apprête à quitter ses fonctions de directeur général, Pascal Berteaud livre à Choiseul Magazine sa vision des grandes mutations qui attendent les territoires et du rôle que doit jouer l’expertise publique dans la décennie à venir.
Quelle vision portez-vous sur la place qu’un opérateur d’expertise technique comme le vôtre doit occuper dans l’action publique, à l’heure où les collectivités sont invitées à renforcer leurs capacités d’ingénierie territoriale ?
10 ans après sa création, par le rapprochement de 11 services techniques centraux et territoriaux du ministère de la transition écologique, le Cerema se présente aujourd’hui comme l’expert national de l’adaptation des territoires au changement climatique. Dans les faits, ce n’est pas par effet de mode que nous en sommes arrivés là, l’adaptation reposant sur l’aménagement des territoires dont nous sommes l’opérateur technique historique. Face à la demande croissante, locale et nationale, de soutien à la prévention des risques, aux stratégies de résilience, au relèvement post crises, et à la demande d’optimisation des moyens publics dédiés à la gestion des bâtiments, des infrastructures ou des espaces publics, nous avons développé des expertises et compétences complémentaires qui participent toutes de l’adaptation.
Ce chemin reflète aussi la prise de conscience, chez les élus, comme chez les citoyens, de la nécessite de se préparer à des transformations rapides qui affectent la qualité de vie, la santé, la sécurisation du cadre de vie. Comme je le dis souvent, au Cerema, nous avons le changement climatique optimiste. Car si les risques se multiplient effectivement, les solutions également que nous devons mobiliser sans attendre.
Pour réussir ce pari, nous avons bâti une stratégie sur quatre piliers.
Le premier est la préservation et la pérennisation d’une compétence technique pointue dans nos domaines de compétences : aménagement et stratégies territoriales, bâtiment, mobilités, infrastructures, risques et environnement, mer et littoral, qui passe par un ajustement permanent de nos ressources humaines aux besoins d’expertise de nos bénéficiaires.
Le second est la mise en place (unique en France) d’une gouvernance partagée entre l’État et les collectivités locales au bénéfice des territoires, au travers de l’ouverture aux collectivités d’un processus d’adhésion au Cerema, par ailleurs établissement public de l’Etat, et d’un partage des voix dans nos instances. Ce dispositif unique fait du Cerema une agence mutualisée, dont le modèle efficient a été largement reconnu dans les récents travaux parlementaires et d’inspection sur l’ingénierie publique. L’adhésion au Cerema a connu un grand succès dès sa mise en place et nous comptons aujourd’hui 1070 collectivités adhérentes, qui peuvent faire appel à nous sans appel d’offre par le dispositif de la quasi-régie.
Le troisième est d’avoir conservé un positionnement unique d’aide à la décision, qui ne se trouve pas en concurrence avec le secteur privé mais à ses côtés, en lui ouvrant la voie à de nouveaux marchés (comme pour le programme national Ponts), en diffusant massivement les produits de nos travaux sous forme de guides techniques, méthodologies et éléments de doctrine, grâce à la mobilisation de nos experts en amont (AMO) ou en aval (tiers de confiance) des études techniques. Ce positionnement est conforté par l’importance que nous accordons à notre mission d’organisme scientifique, puisque 10% de nos 2500 agents sont des chercheurs insérés dans des équipes jumelées avec des labos universitaires. Nous assurons ainsi un rôle de tête chercheuse pour l’ingénierie territoriale en aménagement du territoire, en continuité avec nos missions de R&D et d’ingénierie.
Enfin le 4e pilier est celui de la présence territoriale. Avec 10 directions en régions réparties sur 27 sites dont 4 en Outre-mer, nous avons fait de notre proximité avec les territoires un levier majeur de notre mission de service public. Cela nous permet à la fois d’être une courroie de transmission entre les politiques publiques portées par nos ministères de tutelle, pour lesquelles nous produisons données et référentiels nationaux, et les décideurs locaux qui les appliquent (élus, entreprises et services de l’Etat local) auprès desquels nous enrichissons par nos accompagnements la réponse opérationnelle aux défis contemporains.
Quel modèle institutionnel et économique vous semble le plus pertinent pour garantir la pérennité d’une expertise publique comme celle du Cerema dans la prochaine décennie ?
Mutualiser, comme nous l’avons fait il y a trois ans, l’expertise technique héritée du ministère de l’équipement entre État et collectivités, lesquelles détiennent, souvent en partage avec l’État, des compétences nécessaires à l’aménagement du territoire, a été une avancée majeure. Elle a contribué à l’augmentation significative de nos ressources financières tierces, et constitue une réponse intelligente à la crise des budgets publics.
Dans l’avenir, avec la baisse des dotations de l’État, et malgré une demande encore très forte d’accompagnement de celui-ci, nous devrons trouver toujours plus de ressources externes. Outre les prestations aux collectivités, celles-ci nous viennent des guichets de financements de l’innovation (régionaux, nationaux et européens), de contrats à l’international, de la vente de certifications, essais et mesures, et de contrats pour le secteur privés dans nos domaines d’excellence (infrastructures, mobilité et risques notamment).
La stratégie nationale d’aménagement du territoire annoncée par le gouvernement pourrait être l’occasion d’affirmer le besoin d’une grande structure d’ingénierie comme la nôtre, au service de la cohésion des territoires, de leur résilience.
Dans une logique affirmée de subsidiarité (ne pas intervenir là où l’ingénierie privée peut se déployer seule, là où un autre opérateur est plus légitime), le Cerema ne peut pas se passer d’un soutien public mais il peut aussi déployer davantage son expertise auprès du secteur privé, par exemple dans la gestion du patrimoine immobilier face au changement climatique celle des infrastructures, pour lesquelles nous avons conçu des méthodes et des référentiels, sur la réduction de vulnérabilité aux risques, l’accès aux financements et l’assurabilité des biens dans une logique de réduction de l’impact des entreprises sur leur environnement, et dans la mouvance de la « responsabilité territoriale des entreprises », lesquelles sont des actrices essentielles de la résilience et de la décarbonation des territoires.
Le meilleur modèle économique sera celui qui saura limiter son empreinte sur le budget de l’Etat tout en préservant la neutralité propre à un établissement public administratif, en déployant par exemple des licences voire des filiales sur nos produits et nos plateformes les plus intégrables au marché. Mais il ne faut pas pour autant laisser penser que d’autres que nous pourraient exercer facilement nos missions : l’ingénierie dans les territoires ruraux n’est pas rentable, et pourtant ils ne sont pas épargnés par le changement climatique, les profils d’experts permettant à un préfet de rouvrir un pont ou une route après une catastrophe ne se trouvent pas dans les bureaux d’études de proximité, et notre capacité à observer, mesurer, capitaliser et interpréter des données sur tout le territoire national, puis les rendre publiques gratuitement, comme avec le réseau de bouées Candhis qui mesure la houle, la géographie des inondations ou l’indice national d’érosion côtière, ne peut pas avoir un caractère commercial. C’est une mission d’intérêt général.
Le retrait-gonflement des argiles touche désormais plus de la moitié du territoire et plus de 12 millions de maisons, contre 4,3 millions il y a moins de dix ans : comment le Cerema accompagne-t-il l’adaptation du bâti et des infrastructures face à un phénomène d’une telle ampleur ?
C’est un excellent cas d’école. Le Cerema a toujours disposé au sein de ses équipes, de compétences en géotechnie. Depuis plus de dix ans nous hébergeons par ailleurs une équipe de recherche, Géocod, dont un des objets de recherche est l’impact sur les maisons individuelles du retrait gonflement des argiles. Une solution de remédiation a été pensée dans ce labo, modélisée, testée sur des maisons monitorées en région Centre Val de Loire, afin de définir le calibrage le plus pertinent. Cette solution consiste, en résumé, à stocker de l’eau en période humide pour la renvoyer dans le sol en période de sècheresse, au travers d’un réseau finement dimensionné pour répondre aux mouvements spécifiques des fondations de maisons individuelles sur les sols argileux.
Parallèlement le Cerema établit tous les 4 ou 5 ans, sur la base de la carte des aléas RGA élaborée par le BRGM, celle des impacts sur l’aménagement, et singulièrement les maisons individuelles (d’où ce nouveau chiffre de 12M issu de la dernière campagne de 2025), mais également les infrastructures. Nos géotechniciens sont régulièrement appelés à évaluer des dégâts de cette nature sur les ouvrages d’arts et les routes.
Face à ces deux constats : 1/ des solutions existent, et 2/ le sujet est massif, nous sommes en train de travailler au transfert de cette innovation issue de la recherche vers le déploiement. Un brevet a été déposé, et nous sommes soutenus dans une démarche d’expérimentation élargie par un grand groupe d’assurance.
Les sècheresses de 2022 et 2023 ayant été des révélateurs de l’ampleur du phénomène RGA, voici typiquement un sujet sur lequel l’ingénierie et la recherche publiques avaient pris de l’avance quand celui-ci n’était pas un marché, en éprouvant des techniques innovantes grâce au soutien de collectivités partenaires, et où nous pourrions demain opérer un déploiement massif de solutions en nous appuyant sur un réseau de partenaires techniques agréés. On est au cœur du modèle économique que nous évoquions au point précédent.
Sur les inondations, quelles sont les priorités techniques du Cerema pour accompagner les collectivités dans l’adaptation de leurs infrastructures face à l’intensification des épisodes extrêmes ?
Le Cerema dispose de compétences anciennes sur la prévention des risques naturels (PPRN) et leurs impacts sur l’aménagement. Nous avons ainsi été, pour le ministère de l’environnement, les chevilles ouvrières de nombreux plans de prévention des risques d’inondations et de l’accompagnement de la mise en place de la GEMAPI (gestion des milieux aquatiques et prévention des inondations) par les collectivités.
Aujourd’hui nous travaillons à la finalisation de deux bases de données majeures : la mise à jour de la cartographie nationale des inondations fluviales, qui pourrait servir à lancer un nouveau cycle de planification de l’aménagement résilient pour prendre la suite des PPR, et à sa formalisation « aux climats de 2050 et 2100 », comme nous l’avons fait pour le trait de côte. Cette logique de projection dans le climat futur est d’ailleurs au cœur de la plupart de nos prestations désormais, dans la logique initiée par la trajectoire d’adaptation au changement climatique (TRACC, qui projette la France à +4 degrés) et en application du plan national (PNACC 3).
Cette méthode nous permet d’envisager les impacts possibles ou probables sur les biens, les infrastructures et les personnes à l’horizon du changement climatique, et de travailler ainsi que les coûts évités par les stratégies d’adaptation, de prévention et de reconstruction résiliente (« build back better »). Nous travaillons également sur les coûts d’assurance liés aux cataclysmes climatiques avec la caisse centrale de réassurance (CCR), de manière à mesurer finement les coûts des dommages assurés et à les extrapoler sur les données du climat futur. Ces données seront des indicateurs essentiels du coût de l’inaction climatique, et nous l’espérons des moteurs pour l’action.




