Longtemps cantonnée aux cercles stratégiques, la géoéconomie est devenue l’un des principaux moteurs des rivalités internationales. Jean-François Daguzan, vice-président de l’Institut Choiseul, retrace la genèse de ce concept et montre comment il permet aujourd’hui de comprendre les nouvelles formes de puissance, où le commerce, la technologie et la finance ont largement remplacé les armes.
Forgé il y a trente ans dans les cercles stratégiques américains et français, le concept de géoéconomie s’impose aujourd’hui comme la grille de lecture incontournable des relations internationales. L’économie mondiale, terrain de la compétition entre puissances, est devenue un champ de bataille où droits de douane, sanctions financières, contrôle des normes et maîtrise des technologies tiennent lieu d’arsenaux. Les promesses de mondialisation heureuse et de doux commerce semblent aujourd’hui appartenir à un autre monde : un constat que l’actualité ne cesse de confirmer.
Naissance et fortune d’un mot pour comprendre le monde
Il arrive que les mots précèdent les événements. Le terme géoéconomie appartient à cette catégorie. Forgé dans les premières années de l’après-Guerre froide, resté longtemps cantonné à un cercle étroit de stratèges et d’universitaires, il s’impose aujourd’hui dans tous les vocabulaires – diplomatique, académique, journalistique, entreprise. Quand Donald Trump brandit ses droits de douane comme autant d’armes, quand Pékin bloque ses exportations de terres rares pour faire plier Washington, quand Bruxelles invoque son « instrument de lutte contre la coercition économique », chacun de ces gestes relève de la géoéconomie – même quand ses acteurs ne prononcent pas le mot.
L’histoire de ce concept est celle d’une intuition puissante, formulée des deux côtés de l’Atlantique presque simultanément, qui met une génération entière à s’imposer comme grille de lecture dominante.
La logique du conflit dans la grammaire du commerce
Le certificat de naissance académique du terme porte la date de l’été 1990. Son auteur : Edward Nicolae Luttwak, conseiller du Pentagone, du Département d’État, dont la réputation mondiale tient à des ouvrages aussi provocateurs qu’influents – Coup d’État : A Practical Handbook (1968), The Grand Strategy of the Roman Empire (1976), The Pentagon and the Art of War (1984). Esprit tranchant, il cultive le goût du paradoxe et de la formule choc.
C’est dans la revue The National Interest – la même qui avait publié, un an plus tôt, la première version du célèbre essai de Francis Fukuyama sur la fin de l’Histoire – que Luttwak fait paraître en 1990 un article au titre délibérément programmatique : From Geopolitics to Geo-Economics : Logic of Conflict, Grammar of Commerce. Le titre dit l’essentiel¹.
Dans la logique de Luttwak, la fin de la Guerre froide ne signe pas la paix perpétuelle rêvée par les optimistes libéraux : elle déplace le terrain du conflit. Désormais, les États s’affrontent non plus avec des chars et des missiles, mais avec des capitaux, des technologies, des parts de marché et des normes. La logique reste celle du conflit mais la grammaire est celle du commerce.
La formule centrale de l’article, que Luttwak présente lui-même comme un néologisme, sonne comme un manifeste : « The admixture of the logic of conflict with the methods of commerce – or, as Clausewitz would have written, the logic of war in the grammar of commerce. » La référence à Clausewitz est éclairante. Tout comme le grand théoricien prussien avait affirmé que la guerre était la continuation de la politique par d’autres moyens, Luttwak affirme que la compétition économique internationale est la continuation de la guerre par d’autres moyens. Le capitalisme mondial n’est pas un espace de coopération mutuelle mais un champ de bataille où les nations poursuivent des intérêts nationaux avec les instruments de la finance et du commerce. La géoéconomie, dans cette acception, désigne l’usage que les États font des instruments économiques – politique commerciale, investissements, sanctions, aide extérieure – pour atteindre des objectifs géopolitiques.
L’article fait sensation dans les cercles stratégiques américains. Le terme gagne rapidement en popularité depuis les années 1990. La dissolution de l’URSS, intervenue l’année suivante, semble valider empiriquement le diagnostic de Luttwak : le monde entre bien dans une ère où la puissance économique détrône la puissance militaire comme instrument premier de la domination internationale.
Pendant la Guerre froide, la géoéconomie avait déjà été utilisée ponctuellement dans les curricula de l’Industrial College of the Armed Forces à Washington, qui la décrivait comme « une analyse de la position de l’économie américaine par rapport aux économies des autres nations ». Mais c’est bien l’essai de Luttwak qui lui confère sa visibilité mondiale. En 2024, dans une note rétrospective, Luttwak a lui-même reconnu que sa formulation de 1990 avait été proposée sans connaissance des usages antérieurs du terme.
La réception française et l’ambition d’une discipline
De l’autre côté de l’Atlantique, la réflexion chemine de façon parallèle et indépendante. Pascal Lorot – alors directeur des études économiques du groupe Total – suit avec attention les développements stratégiques américains et partage l’intuition fondamentale de Luttwak, tout en cherchant à l’approfondir et à en faire le fondement d’une véritable discipline académique.
« Ce concept est apparu sous ma plume pour la première fois en France et sans doute en Europe il y a plus de 35 ans maintenant. Au mitan de la décennie 1990, j’ai souhaité m’intéresser à l’articulation entre géopolitique et économie pour aboutir au lancement d’un nouveau concept, celui de géoéconomie », écrit-il en retraçant l’histoire intellectuelle de sa démarche. La convergence avec Luttwak est réelle, mais là où le stratège américain propose une intuition brillante et une grille d’analyse, le Français veut construire un cadre conceptuel et un outil de politique publique.
Le premier texte publié en France qui discute le concept de géoéconomie et pose le cadre de cette nouvelle approche des relations et conflictualités internationales paraît dans la première livraison de la revue Géoéconomie – alors appelée Revue française de Géoéconomie – au printemps 1997 et, sur le plan théorique, dans un livre collectif sous sa direction².
Selon lui, la géoéconomie analyse les stratégies d’ordre économique, notamment commerciales, décidées par les États dans le cadre de politiques visant à protéger leur économie nationale, à aider leurs entreprises nationales à acquérir la maîtrise de technologies ou à conquérir certains segments du marché mondial relatifs à la commercialisation d’un produit ou d’une gamme de produits sensibles, en ce que leur possession ou leur contrôle confère à son détenteur, État ou entreprise nationale, un élément de puissance et de rayonnement international et concourt au renforcement de son potentiel économique et social.
Cette définition, plus ample que celle de Luttwak, intègre une dimension stratégique d’entreprise. La géoéconomie de Lorot n’est pas seulement une affaire d’États : les entreprises en sont désormais des acteurs à part entière, dans une interaction permanente avec les gouvernements. Elle embrasse également la question des normes – techniques, sanitaires, environnementales – comme instruments de puissance, anticipant ainsi des débats qui n’écloront pleinement que vingt ans plus tard.
La revue Géoéconomie : un laboratoire d’idées
La revue lancée par Lorot en 1997, avec l’auteur de ces lignes, est bien plus qu’un support éditorial : elle est le creuset intellectuel où la thématique s’est construite. En réunissant économistes, diplomates, stratèges, dirigeants d’entreprise et universitaires, elle contribue à fédérer une communauté intellectuelle éparpillée et à donner à la géoéconomie ses lettres de noblesse françaises.
Au rythme de plus de 80 numéros et de quelque 1 050 articles, études et réflexions divers publiés, une nouvelle école était née. La revue a accueilli, en un quart de siècle d’existence, des contributions venues des horizons les plus divers : anciens ministres et hauts fonctionnaires côtoient des chercheurs du CNRS, des dirigeants du CAC 40 et des experts du renseignement économique. C’est là que s’élaborèrent aussi les outils conceptuels de l’intelligence économique à la française – une discipline sœur qui connaîtra son propre essor dans les années 2000 sous l’impulsion notamment de Christian Harbulot et de l’École de Guerre économique.
En 1999, Pascal Lorot crée l’Institut européen de géoéconomie, rebaptisé Institut Choiseul en 2003. La revue et l’Institut sont intimement liés : c’est dans la continuité de Géoéconomie que naît le think tank, devenu rapidement l’un des cercles de réflexion les plus actifs de France sur les questions de stratégie économique internationale et de leadership.
La revue paraît jusqu’en 2016, date à laquelle l’Institut réoriente ses activités vers d’autres formats, mais son œuvre intellectuelle demeure une référence incontournable dans la littérature francophone sur la puissance économique.
Une intuition devenue évidence
Trois décennies après les articles fondateurs, la géoéconomie n’est plus un néologisme ésotérique réservé à quelques cercles initiés : c’est la grille de lecture ordinaire de la puissance mondiale. En dehors de l’Institut Choiseul, l’Atlantic Council a créé un GeoEconomics Center en 2020, le Council on Foreign Relations à New York abrite le Greenberg Center for Geoeconomic Studies depuis 2000, et au-delà des États-Unis, le German Council for Foreign Relations à Berlin gère un programme Geo-Economics.
Ce succès institutionnel dit quelque chose de profond : la géoéconomie a gagné parce que le monde qu’elle décrit s’est imposé à tous. Les guerres de normes, les batailles de standards technologiques, les sanctions comme armes systémiques, les subventions industrielles déguisées en politique climatique, le contrôle des chaînes d’approvisionnement comme enjeu de souveraineté – toutes ces réalités qui structurent les relations internationales du XXIᵉ siècle, Luttwak et Lorot les avaient esquissées quand le monde s’imaginait encore entrer dans une ère de paix commerciale perpétuelle.
Ce constat, endossé par l’Institut Choiseul aujourd’hui, résume seul le chemin parcouru. D’un néologisme provocateur glissé dans une revue américaine confidentielle à un concept structurant la pensée stratégique mondiale, la géoéconomie aura mis une génération à conquérir la place que le monde lui réservait sans le savoir depuis longtemps.
¹ Cet article débouchera sur un livre traduit en français : Le rêve américain en danger, Edward Luttwak, Odile Jacob, 1995.
² Introduction à la Géoéconomie, Pascal Lorot, Economica, 1999.




