Lauréat Choiseul Hauts-de-France 2026, Baptiste Amato Gagnon, fondateur de Psycle Research, défend une vision de l’intelligence artificielle au service de l’industrie. À travers son expertise en vision industrielle, il plaide pour une IA qui valorise le savoir-faire des opérateurs, renforce la souveraineté technologique et accompagne la réindustrialisation des territoires.
L’intelligence artificielle est devenue un levier majeur de compétitivité pour l’industrie. Mais derrière les algorithmes se pose aussi la question de la maîtrise des technologies critiques. Selon vous, la souveraineté industrielle passe-t-elle désormais par la capacité à développer et à conserver en France ces compétences en vision et en IA ?
Absolument. L’IA et surtout la donnée sont désormais des ressources à part entière à intégrer dans cette notion de « souveraineté industrielle ».On ne demande pas aux industriels de concevoir des modèles IA ; des sociétés transverses s’en occupent très bien. Mais l’expertise industrielle cumulée par les années d’expérience de la manufacture française est ce qui va nourrir les IA : il ne font donc pas laisser l’expertise de nos usines partir n’importe où !
C’est le pari que l’on a pris chez Psycle : construire les nouveaux standards de vision industrielle, conçus pour intégrer du sur-mesure, et surtout maîtrisés de bout en bout par des équipes en France. A l’époque de la montée en puissance des LLM, nous devons plus que jamais comprendre à la fois la réalité du terrain industriel et les fondements de l’IA pour permettre à nos clients d’en faire un outil stratégique et compétitif.
Vous défendez une approche où l’intelligence artificielle ne remplace pas l’expertise humaine mais s’en nourrit. Pourquoi est-il devenu essentiel d’intégrer les connaissances des opérateurs et des industriels dans le développement des systèmes d’IA, plutôt que de miser uniquement sur la puissance des données ?
La donnée « image » est une donnée complexe. Et dans la plupart des cas où l’on consulte ma société, la prise de décision qualité n’est pas évidente.
Un(e) technicien(ne) qui contrôle des pièces depuis des années a développé une forme d’intelligence que les données brutes ne retranscrivent pas facilement. On parle d’une adaptation visuelle (une certaine lumière en fin de journée dans un certain axe crée des reflets trompeurs), d’adaptation terrain (un lot de matière première d’un fournisseur particulier présente des variations subtiles, toutefois acceptées) et de jugement qualité assez élastique (un même défaut sur une pièce peut être considéré acceptable ou non selon le client final). Cette connaissance-là ne s’obtient pas facilement en engrangeant de la donnée en masse, sans parler de la rareté des pièces défectueuses.
Maîtriser ses IA, c’est maîtriser ses règles de décision. Notre conviction chez Psycle, c’est que l’IA la plus robuste est celle qui est co-construite avec les gens qui vont l’utiliser. On ne peut pas simplement déléguer la qualité de son usine à un prestataire : on doit revoir en profondeur la définition du problème et s’impliquer ensemble (qu’est-ce qu’un défaut, à quel seuil d’acceptabilité, avec quelles variabilités du process).
Ce dialogue entre l’expert métier et l’ingénieur IA, c’est là que se construit la vraie valeur. D’une certaine manière, on accompagne les opérateurs et opératrices terrain à devenir des managers d’IA pour la qualité.
Vous accompagnez des acteurs aussi bien de l’agroalimentaire que du nucléaire, de la défense ou de l’aérospatial. Dans un contexte de réindustrialisation européenne, la vision industrielle peut-elle devenir un facteur décisif de productivité et de relocalisation des activités stratégiques ?
La vision « traditionnelle » est souvent vue comme pénible à mettre en place : le coeur de métier d’un industriel est de produire : tout le reste est un à-côté dont ils pourraient bien se passer.
Pour autant, à l’ère de l’IA, la vision est bien plus qu’un gadget : c’est un réel outil de prise de décision pour les opérateurs terrain (production & maintenance), ainsi qu’une aide à la compréhension de ce qu’il se passe sur les lignes pour les départements qualité et amélioration continue.
Relocaliser une activité industrielle en Europe, c’est une excellente chose. Mais relocaliser sans intégrer les outils qui peuvent compenser nos coûts de main-d’œuvre plus élevés, c’est se condamner dès le court terme.
La vision par IA est précisément l’un de ces leviers : elle permet de tenir des cadences, des niveaux de qualité et des exigences de traçabilité que le contrôle manuel seul ne peut pas absorber à grande échelle.
On revient également à l’enjeu de souveraineté : pourquoi faire revenir une usine sur le territoire si toute son expertise s’envole vers des serveurs étrangers ?
Basée à Compiègne, Psycle Research s’appuie sur un tissu industriel particulièrement dense. Les Hauts-de-France disposent-ils aujourd’hui des atouts pour devenir l’un des territoires européens de référence en matière d’industrie intelligente et d’intelligence artificielle appliquée à la production ?
On le voit parmi nos clients : notre région est innovante. Les industriels locaux savent tirer parti des technologies de pointe pour les intégrer à leurs process métier, qu’il s’agisse de grands groupes internationaux ou de PME plus modestes. La proximité de Psycle avec à la fois des pôles d’innovation comme Paris ou Lille, ainsi qu’avec tout un tissu d’industriels prêts à éprouver nos systèmes, est très précieux.Les Hauts-de-France restent un territoire dynamique qui saura faire naître des champions européens à la frontière entre 2 secteurs souvent opposés : l’industrie et la tech.




