Arrivée à Mayotte en 2015, Hannah Dominique s’est lancé un défi : créer une entreprise dans l’objectif de lutter contre l’habitat insalubre, revaloriser les déchets plastiques et former les personnes éloignées de l’emploi. Rencontre avec la co-fondatrice d’Habit’Âme.
Lauréate du palmarès Choiseul Outre-mer 2025, Hannah Dominique est la co-fondatrice d’Habit’Âme, une entreprise de l’économie sociale et solidaire (ESS) et de revalorisation du plastique basée à Mayotte. Dans cet entretien, elle revient sur son activité de construction, les freins rencontrés sur le territoire ainsi que sur la sensibilisation effectuée auprès de la population locale afin de lutter contre les déchets plastiques. Rencontre.
Vous avez initialement commencé votre carrière dans le secteur de l’audit financier avant de venir à Mayotte. Quel a été le déclic qui vous a poussé à franchir le pas de l’entrepreneuriat au sein du territoire mahorais ?
En 2015 j’ai effectué un « congé solidaire » à Madagascar. C’est là que j’ai commencé à avoir envie de faire un métier avec plus d’impact social. Un an après je suis donc partie réaliser un service civique à Mayotte, pour accompagner les enfants non scolarisés. Pourquoi Mayotte? L’Océan Indien avait attiré mon attention depuis l’expérience à Madagascar qui avait été un réel coup de cœur. Les missions proposées à Mayotte ont alors tout de suite attiré mon attention.
Tombée amoureuse du territoire, c’est tout naturellement que « l’envie d’agir utilement » a trouvé son sens.
Plutôt averse au risque, l’entrepreneuriat est venu « de fait », et également parce que nous nous sommes lancés collectivement ! Seule, jamais je n’aurais relevé le défi. L’appui de Nadine, Matthieu, Camille et Chahine au quotidien ont été (et est toujours) un pilier indispensable au développement d’Habit’Âme. Nous travaillons ensemble, c’est tout le sens de la coopérative que nous venons de créer.
Vous avez créé Habit’Âme avec trois objectifs : lutter contre l’habitat insalubre, revaloriser les déchets plastiques localement et former les personnes éloignées de l’emploi. Comment la dépendance à l’importation afin de trouver des matériaux de second ouvre freine-t-elle ces objectifs ?
L’innovation d’Habit’Âme est justement d’arriver à s’émanciper au maximum des importations et d’arriver à tout faire localement. Evidemment, certaines pièces de rechange ou éléments très spécifiques ne peuvent pas entrer dans cet objectif. Mais nous produisons nous-mêmes les matériaux de second-œuvre et pouvons donc produire nous mêmes, localement, à 100% nos mobiliers, produits et signalétiques, sans dépendre des importations à l’exception de la visserie.
Habit’Âme déploie également un important volet pédagogique auprès de la jeune génération, notamment sur l’enjeu du recyclage. En quoi cette action est-elle complémentaire à votre activité principale de construction de logements ?
Habit’Âme c’est la volonté de contribuer de manière collective au changement, à la transition écologique certes mais de manière plus globale, au développement durable (social, économique et écologique). Or, dans une société où plus de la moitié de la population vit en dessous du seuil de pauvreté et peine à survivre, la question des déchets n’apparaît pas comme une priorité pour la population. Or, elle est essentielle à l’amélioration des conditions de vie, la lutte contre les maladies vectorielles, etc sans compter l’impact environnemental.
A ce titre, nous devons éduquer la jeunesse à ces problématiques. Faire d’eux des consommateurs d’une part et surtout des citoyens avertis est le meilleur moyen de lutter contre les décharges sauvages et l’insalubrité. Contribuer à dépolluer l’île est l’un de nos principes fondateurs. L’éducation et la sensibilisation, la responsabilisation de la population est un facteur indispensable pour la réussite de cet objectif.
Nous sommes par ailleurs convaincus que la gratification des déchets est la solution pour lutter efficacement contre la pollution sur cette île qui pourrait être un territoire d’expérimentation sur le sujet. Des initiatives telles que celle menée par la Cadema ou bien le DoukaTri (bouteilles plastiques contre récompenses) ont prouvé l’efficacité de la méthode.
Habit’Âme est une entreprise qui propose une solution locale de revalorisation des déchets plastiques. En quoi est-il selon vous nécessaire de mettre en place une véritable économie circulaire sur une île, en particulier à Mayotte ?
L’économie circulaire est aujourd’hui encouragée par l’ensemble des recommandations publiques (financements ADEME, aides de l’Etat, etc. pour encourager la transition écologique). Depuis 2022, nous apportons une solution d’économie circulaire à fort impact social car pour nous, cette économie circulaire est indissociable de l’économie sociale et solidaire.
Sur un territoire insulaire, qui plus est très petit, il est impossible de recourir à des économies d’échelle ou de construire des méga-usines de recyclage ou traitement de déchets. Les territoires se retrouvent envahis par leurs déchets. A Mayotte, l’enfouissement est le débouché principal et l’export le second si on laisse de côté les déchets sauvages et donc « la nature » (lagon, etc.). Il n’existe aucune solution locale de traitement des déchets.
Concrètement donc, nous importons plus de 70% de tout ce que nous consommons, tout cela constituant des déchets que nous ne savons ensuite pas gérer / recycler ou revaloriser. L’économie circulaire permet de réduire la quantité de matériaux importés donc de « déchets futurs », tout en permettant de valoriser les déchets présents localement.
Ajoutons à cela une dimension sociale d’insertion, de création d’emploi durables et une logique de solidarité, nous sommes convaincus que c’est cela la clé du développement vertueux.
Pour retrouver le palmarès Outre-mer : Choiseul Outre-Mer – Palmarès




