Alors que plus d’un million de tonnes de fruits et légumes sont écartées chaque année en France dès la production, la lutte contre le gaspillage alimentaire s’impose comme un enjeu majeur. Pour Simon Charmette, inverser cette tendance suppose avant tout de changer notre regard sur la véritable valeur d’un produit. Rencontre.
Cofondateur de l’entreprise Atypique, Simon Charmette a grandi avec une connaissance concrète des réalités du monde agricole. Pour lui, l’un des grands défis de la décennie est de combler la déconnexion grandissante entre producteurs et consommateurs. Lauréat 2026 du palmarès Choiseul « Les 40 qui (re)créent du lien », il démontre qu’il est possible aujourd’hui de conjuguer juste rémunération des agriculteurs, compétitivité pour la restauration et transition écologique. Au croisement de différents enjeux agricoles, économiques et environnementaux, cet entretien met en lumière un modèle vertueux pour redessiner l’avenir de notre système alimentaire.
Le lien entre producteurs et consommateurs s’est progressivement distendu, notamment dans le secteur des fruits et légumes. Pourquoi cette déconnexion est-elle devenue un enjeu majeur aujourd’hui ?
Cette déconnexion a des conséquences très concrètes, et elle coûte cher aux deux bouts de la chaîne. Le consommateur en grande surface n’a plus aucune idée de la façon dont pousse sa tomate : il achète un produit calibré, sans défaut, et il est devenu intransigeant sur ce qui sort de la norme. Cette exigence remonte jusqu’au producteur, qui laisse de côté une partie de sa récolte alors qu’elle est saine. Plus d’un million de tonnes de fruits et légumes sont écartées chaque année en France dès le stade de la production. Dans notre enquête auprès de nos producteurs partenaires, 36 % déclarent ne même pas récolter ces produits faute de débouchés rémunérateurs. On en est arrivé au point où la norme commerciale décide de ce qui est ramassé.
Atypique s’est positionné comme un intermédiaire entre producteurs et consommateurs pour donner une seconde vie aux fruits et légumes déclassés. Comment ce modèle fonctionne-t-il sur le terrain, et quelles initiatives avez-vous mises en place pour créer de la valeur à la fois pour les producteurs, les distributeurs et les consommateurs ?

Producteur « Les Balcons du Pilat »
Nous sommes le maillon logistique qui manquait : nous sourçons les produits hors-normes chez les producteurs, les contrôlons, les stockons et les livrons. Le producteur vend un peu moins cher que le marché, mais il vend au lieu de jeter : c’est un revenu sur un volume qui ne lui rapportait rien. Le client achète environ 20 % moins cher qu’un produit standard, avec des produits de qualité et labellisé, ce qui l’aide à tenir ses obligations EGalim* sans exploser son budget, alors que le prix reste le premier frein à l’achat en restauration collective. Et parce qu’un produit atypique ne se vend pas comme un autre, nous aidons les cuisines à l’expliquer à leurs convives. C’est là que le lien se recrée : un enfant qui voit une carotte à deux jambes ou une pomme petit calibre dans son assiette et apprend d’où vient ce qu’il mange.
*La loi EGalim, adoptée en octobre 2018 et complétée par la suite, vise à protéger le revenu des agriculteurs et à promouvoir une alimentation plus saine et durable
Quels changements de pratiques observez-vous, et qu’est-ce qu’Atypique fait pour les accélérer ?
Le changement le plus net est chez les producteurs : 75 % de nos partenaires ont fait évoluer leurs pratiques de tri ou de récolte pour sauver davantage de produits, et 80 % déclarent un revenu supplémentaire grâce à ce débouché. Plusieurs nous disent qu’ils ramassent désormais tout : c’est plus simple et plus rapide que de trier au champ. Côté cuisines, celles qui essaient une gamme finissent par élargir : les produits répondent efficacement à leurs besoins. Pour accélérer, nous ouvrons de nouveaux entrepôts, élargissons les gammes, et nous continuons de rendre visible ce qui ne l’était pas : cette partie de la production, saine et bonne, qui était gaspillée jusqu’ici pour de mauvaises raisons.




