« Le numérique est devenu un sujet éminemment régalien », Anne Le Hénanff, ministre déléguée chargée de l’Intelligence artificielle et du Numérique

Publié le 03 juin 2026

Un an après le Sommet de Paris sur l’intelligence artificielle, la France a-telle tenu ses promesses ? Anne Le Hénanff, ministre déléguée chargée de l’Intelligence artificielle et du Numérique, répond sans détour. Filière structurée, infrastructures financées, PME accompagnées sur tout le territoire : la séquence ouverte en février 2025 a produit des résultats tangibles. L’ancienne députée du Morbihan et élue locale en Bretagne porte une ligne assumée : faire de l’IA un levier de souveraineté, de compétitivité et de protection des citoyens, à commencer par les plus jeunes. Une vision à la fois industrielle, européenne et attentive aux usages qu’elle défend désormais aussi bien à New Delhi qu’à Bruxelles.

En février 2025, la France accueillait le Sommet mondial pour l’action sur l’intelligence artificielle, quelques mois avant le lancement du plan Osez l’IA ! Un an plus tard, que reste-t-il de cette séquence ? La France peut-elle prétendre au leadership européen en matière d’IA ?

Un an après le Sommet de Paris, les résultats sont au rendez-vous : la France a confirmé sa place de leader européen de l’IA. D’abord, nous avons consolidé une véritable filière française d’excellence en matière d’IA. Depuis un an, nos start-up françaises ont levé plus de 2,6 milliards d’euros ! Nous avons vu émerger de nouveaux champions européens, avons multiplié les partenariats stratégiques – je pense par exemple à SAP et Mistral lors du Sommet de Berlin cet automne – ou encore soutenu l’écosystème grâce à des dispositifs d’accompagnement comme Les Pionniers de l’IA ou France Legaltech.

Nous avons massivement investi dans les infrastructures de calcul et avons placé les centres de données au cœur de notre stratégie : 109 milliards d’euros d’investissements privés annoncés lors du Sommet. Depuis, plus de 75 % des porteurs de projets ont déjà sécurisé un site !

Nous avons également poursuivi notre diffusion de l’IA dans toute l’économie grâce au plan Osez l’IA ! J’ai ainsi nommé 600 ambassadeurs IA en novembre 2025 qui accompagnent les PME et les ETI aux quatre coins du pays. France 2030 financera également des actions pour aider nos entreprises à adopter l’IA à hauteur de 15 millions d’euros. En outre, une plate-forme sera mise en place d’ici à l’été par Bpifrance pour mettre en valeur des cas d’usages résolus d’adoption de l’intelligence artificielle, ce qui permettra d’expliquer très concrètement aux dirigeants d’entreprises comment l’IA améliorera leur manière de travailler. Ces multiples engagements démontrent qu’il y a eu véritablement un « avant » et un « après » Sommet de Paris.

Quel retour d’expérience tirez-vous du Sommet sur l’IA à New Delhi, et que révèle-t-il de la place que la France sait occuper aux côtés de l’Inde dans la nouvelle hiérarchie des puissances technologiques ?

Le Sommet à New Delhi, qui s’est tenu un an après le sommet de Paris, fut une nouvelle opportunité pour la France de faire entendre sa voix sur la scène internationale et de défendre une vision claire du développement de l’IA. Je m’y suis rendue accompagnée d’une délégation de start-up françaises, avec les équipes de la French Tech, de Business France et de Numeum.

Dans un contexte marqué par la rivalité technologique entre les grandes puissances, la France, aux côtés de l’Inde, de ses partenaires européens mais aussi d’autres pays comme le Canada, porte l’idée d’une « troisième voie ». Celle d’une IA innovante mais aussi durable, inclusive et fidèle à nos valeurs démocratiques, au service de l’intérêt général.

Ce Sommet a également montré à quel point le développement de partenariats entre les entreprises françaises et indiennes pouvait constituer un levier stratégique. L’Inde est aujourd’hui l’un des plus grands acteurs mondiaux du numérique grâce à un écosystème particulièrement dynamique, comme j’ai pu le constater sur place, à Bangalore puis à New Delhi. Nous devons donc continuer à favoriser les coopérations industrielles, technologiques et économiques entre nos deux pays, comme l’a rappelé le Président de la République.

Enfin, j’ai pu mesurer à quel point l’engagement que nous portons en France pour protéger les mineurs en ligne résonne à l’international : l’Australie, bien sûr, mais aussi le Canada, l’Inde, Chypre, l’Espagne, la Norvège, la Grèce, le Royaume-Uni, l’Irlande, la Suède, la Slovénie, l’Allemagne et d’autres encore partagent nos préoccupations. Il n’y a pratiquement plus une semaine où un nouveau pays se prononce sur le sujet !

La protection des mineurs en ligne ne se limite pas à la question des réseaux sociaux. Les usages évoluent extrêmement vite en matière de numérique, notamment pour ce qui relève des IA génératives. Avec le Président de la République, nous avons mis en place une commission scientifique précisément sur ce sujet.

En marge du Sommet de New Delhi, j’ai pu lancer un appel international à contributions scientifiques pour enrichir les travaux de cette commission. Leurs conclusions seront d’ailleurs présentées en mai, dans le contexte de la présidence française du G7. Inclure les scientifiques de tous les pays est une nécessité car les effets de l’IA générative sur le grand public concernent l’ensemble des États et doivent devenir une préoccupation mondiale. C’est une méthode pragmatique à laquelle je crois : objectiver les risques et s’appuyer sur l’expertise scientifique porte des évolutions réglementaires efficaces et utiles pour mieux prévenir les risques que peuvent engendrer ces technologies.

La France assure cette année la présidence du G7 et les filières Finances et Numérique occupent une place centrale dans cette séquence. Quel rôle la France souhaite-t-elle jouer dans la définition des standards internationaux en matière d’IA, de cybersécurité et de régulation des plates-formes ? Peut-on encore croire à une gouvernance multilatérale du numérique ou sommes-nous entrés dans une ère de fragmentation durable ?

La France entend jouer un rôle moteur dans la définition des standards internationaux du numérique. C’est tout le sens de notre présidence française du G7 qui intervient à un moment charnière : le numérique est devenu un enjeu de puissance, de sécurité et de souveraineté pour les États. C’est même devenu un sujet éminemment régalien, comme l’a d’ailleurs récemment souligné le Premier ministre Sébastien Lecornu.

Pour cette présidence française, nous avons fixé quatre priorités claires. D’abord, la sécurité de l’IA. Nous travaillons notamment à l’enrichissement d’un outil destiné à comparer les détecteurs de contenus générés par IA, un outil disponible en open source pour que les usagers identifient les contenus générés artificiellement, une façon de mieux armer les citoyens contre la désinformation. Deuxième priorité, la diffusion de l’IA dans l’économie et l’accélération de l’innovation : l’IA doit jouer le rôle de levier de compétitivité pour nos entreprises, ce qui suppose de développer une vision commune de l’open source, facteur de développement de l’écosystème de l’IA. Troisième priorité, la résilience et la durabilité du secteur numérique. Le développement de l’IA doit s’accompagner d’une réflexion exigeante sur son impact environnemental afin de construire un modèle à la fois performant et durable. Enfin, la protection des mineurs en ligne, qui me tient particulièrement à cœur comme vous le savez. Mon ambition est que les pays membres s’alignent sur des principes nécessaires pour renforcer la protection des mineurs et s’accordent sur un plan d’actions pour les déployer concrètement.

Sur le point de la gouvernance mondiale du numérique, je reste convaincue que le multilatéralisme est non seulement possible, mais nécessaire. Face aux grandes transformations technologiques, aucun pays ne peut plus agir seul. Si nous voulons éviter une fragmentation du numérique mondial, nous devons continuer à construire des règles communes, fondées sur la transparence, la confiance et le respect de nos valeurs démocratiques.

Où en est aujourd’hui le texte de loi sur l’interdiction de l’accès aux réseaux sociaux pour les moins de 15 ans et comment l’État entend-il en garantir l’application effective face à des acteurs globaux ? La France peut-elle entraîner d’autres acteurs européens vers un cadre coordonné ?

Depuis le premier jour, ma priorité est de faire voter un texte solide juridiquement et conforme au droit européen. Le cadre juridique, nous le connaissons : ce sont les lignes directrices du Digital Services Act, révisées cet été sous l’impulsion du Président de la République, et qui donnent désormais le moyen à chaque État membre de l’Union de fixer dans son droit national un âge minimum d’accès aux réseaux sociaux. Nous visons une entrée en vigueur du texte dès cet automne.

Ce que j’observe d’autre part, c’est que la France n’est pas seule dans ce combat ! Un nombre croissant de pays européens partagent cette volonté de mieux protéger les mineurs en ligne. Je pense à Chypre, qui assure actuellement la présidence de l’Union européenne, au Portugal, au Danemark, à l’Espagne, à la République tchèque, la Slovénie ou encore plus récemment à l’Allemagne. J’ai encore eu l’occasion d’échanger avec plusieurs de mes homologues lors du Sommet en Inde, et tous suivent avec beaucoup d’intérêt l’initiative française. Mes homologues européens me contactent pour prendre connaissance de la rédaction française et inspirer leurs propres travaux. C’est très encourageant.

La Commission européenne suit de très près nos avancées et même s’empare du sujet ! La présidente Ursula Von Der Leyen a réuni un groupe d’experts autour d’elle pour travailler spécifiquement à la protection des mineurs en ligne et bénéficier de recommandations pour la renforcer. La question de l’interdiction des réseaux sociaux en dessous d’un certain âge y sera abordée. J’échange moi-même régulièrement sur ce chantier avec Henna Virkkunen, qui est en charge des sujets numériques.

Vous avez lancé une commission dédiée à l’encadrement des usages de l’IA pour les mineurs. Quel en est précisément le mandat ?

J’ai en effet lancé le 21 février une commission d’experts consacrée aux risques et vulnérabilités engendrés par les usages grand public de l’intelligence artificielle générative, en particulier pour les mineurs. J’ai souhaité confier sa présidence à trois personnalités reconnues dans leurs domaines : Serena Villata, directrice de recherche en IA au CNRS, Amine Benyamina, professeur d’addictologie, et Raphaël Gaillard, professeur de psychiatrie.

Cette commission s’inscrit dans le cadre du chantier ouvert par le Président de la République sur « La démocratie à l’heure des réseaux sociaux ». Les vulnérabilités sont ici comprises au sens large : les experts devront interroger les effets de l’usage de ces IA génératives sur les usagers, mais aussi sur nos modèles démocratiques ! De la désinformation à la perte de repères entre le vrai et le faux, jusqu’aux effets sur nos santés mentales avec l’anthropomorphisme des modèles d’IA : les IA génératives engendrent une multitude de bouleversements.

Le mandat de cette commission, dont le pilotage est confié au Cianum, le Conseil de l’intelligence artificielle et du numérique, est clair : elle devra cartographier les usages de l’IA générative et identifier les risques et les vulnérabilités les plus critiques. J’attends surtout qu’elle se traduise en recommandations concrètes et opérationnelles, à l’échelle nationale et européenne.

Ces réflexions vont éclairer l’action publique, comme ce fut le cas avec la commission Écrans et enfants qui a marqué un tournant dans les débats sur la majorité numérique. Les premiers résultats de cette commission sont attendus pour le mois de mai 2026. Il constituera une étape importante pour mieux protéger les mineurs à l’ère de l’IA et nos sociétés démocratiques.

Jusqu’où la France est-elle prête à aller pour reconquérir sa souveraineté numérique ?

La souveraineté numérique est le fil rouge de mon action depuis le premier jour. Encore une fois, le numérique est devenu un enjeu régalien : c’est une question de puissance, d’indépendance et de liberté pour la France et pour l’Europe.

Pour reconquérir cette souveraineté, nous devons nous appuyer sur trois priorités. Nous devons d’abord identifier nos dépendances et les réduire avec nos partenaires européens. Impossible de reconquérir notre souveraineté si on ne sait pas précisément où se situent nos fragilités. C’est tout le sens de l’Observatoire de la souveraineté numérique que nous avons lancé lors des Rencontres de la souveraineté numérique en janvier cette année. Il va nous permettre de mesurer objectivement les dépendances de nos entreprises à des solutions extra-européennes.

Il faut également renforcer notre offre nationale et européenne de services numériques innovants et compétitifs. C’est pourquoi nous avons établi, avec mes collègues Roland Lescure et David Amiel, une nouvelle doctrine des achats publics numériques pour faire de la commande publique un levier de soutien industriel, un accélérateur d’innovation et un instrument de puissance. Pour le dire simplement : nous voulons remplir le carnet de commandes des start-up françaises et européennes. Ce qui s’est concrètement traduit par une circulaire du Premier ministre.

Cette logique de préférence européenne, je l’ai notamment portée lors du Sommet de Berlin en obtenant pour la première fois un accord avec les Allemands sur l’élaboration d’une définition commune des services numériques européens. Je souhaite lancer des propositions dans les futurs textes européens pour introduire des critères de préférence européenne sur le numérique, sur des secteurs ciblés, comme l’IA, la cyber, le quantique ou le cloud.

La souveraineté numérique, c’est aussi une question de modèle de société. L’Europe fait le choix d’un numérique qui protège les citoyens et respecte le droit. Nous devons pouvoir garder ce choix et ne pas dépendre de solutions extra-européennes. Avec Roland Lescure et mes autres collègues du gouvernement, c’est notre leitmotiv quotidien. —