Florian Fournier (Orasio) : « Concilier sophistication technologique et robustesse opérationnelle »

Publié le 29 mai 2026

Choiseul Magazine met à l’honneur le lauréat Choiseul 100 Florian Fournier, cofondateur et Président-directeur général d’Orasio. Entre souveraineté technologique, intelligence artificielle et sécurité européenne, il revient sur les choix stratégiques qui structurent le développement de son entreprise et défend une vision exigeante de l’innovation : utile sur le terrain, et au service de l’autonomie technologique européenne.

Comment faites-vous évoluer vos choix technologiques et vos cas d’usage pour qu’ils créent à la fois de la valeur opérationnelle immédiate et un impact durable à l’échelle européenne ?

Nous considérons que la valeur opérationnelle et l’impact stratégique ne doivent jamais être dissociés. D’un côté, nos technologies doivent répondre à des besoins immédiats, clairement identifiés sur le terrain : fiabiliser la détection d’événements, accélérer l’analyse d’images et de vidéos pour les enquêteurs, réduire la charge cognitive des opérateurs. C’est une condition indispensable de crédibilité.

De l’autre, chaque choix technologique que nous faisons est pensé dans une perspective de souveraineté et de résilience à l’échelle européenne, que ce soit la maîtrise des modèles, l’indépendance vis-à-vis des fournisseurs critiques, la capacité de déploiement dans des environnements sensibles, la conformité native aux cadres réglementaires européens.

Cette double exigence façonne notre feuille de route. Notre conviction est qu’une technologie ne peut produire un impact durable que si elle s’inscrit dans une logique de maîtrise. À défaut, elle crée une dépendance qui, à terme, fragilise ceux qui l’utilisent.

Beaucoup d’acteurs parlent d’IA “éthique”. À quel moment cette notion devient-elle concrète dans vos choix produits ou commerciaux ?

L’éthique devient concrète lorsqu’elle s’impose comme un cadre de décision, et non comme un élément de communication.

Chez Orasio, elle se traduit sous trois aspects. D’abord par une intégration stricte des exigences nationales et européennes, notamment le RGPD et l’AI Act, au cœur même de l’architecture de nos systèmes. Cela implique des choix majeurs en matière de traçabilité, de gouvernance des données et de transparence algorithmique.

Elle se traduit également dans la définition des cas d’usage. Nous faisons une distinction claire entre l’analyse de situations et les logiques de surveillance généralisée. Cette ligne est prépondérante dans notre approche produit. Mais surtout, nous avons fait le choix d’institutionnaliser cette exigence. Nous nous appuyons sur un comité éthique composé de personnalités externes, issues des secteurs de la sécurité, de la défense et des institutions européennes, qui intervient pour évaluer certains déploiements sensibles. Ce dispositif a une fonction explicite : nous permettre, le cas échéant, de refuser des opportunités commerciales qui ne seraient pas compatibles avec le cadre que nous nous sommes fixé.

Dans des secteurs aussi sensibles, l’éthique ne peut pas relever de l’intention. Elle doit relever de la gouvernance pour s’assurer que ces technologies produisent un impact réellement positif pour nos sociétés.

Qu’est-ce qui fait, selon vous, qu’une innovation devient une véritable réponse stratégique pour l’Europe, en particulier en matière de souveraineté technologique ? Quelles priorités restent à adresser pour consolider cette autonomie ?

Une innovation devient stratégique dès lors qu’elle conditionne l’autonomie de décision pour l’Europe.

Dans le domaine de la vidéo-intelligence, il s’agit de technologies qui permettent d’analyser des environnements, d’orienter des décisions et, dans certains cas, d’anticiper des menaces. Leur maîtrise est donc directement liée à la capacité d’action des acteurs publics et privés. Aujourd’hui, l’Europe fait face à un risque réel : celui de voir les flux vidéo issus de l’espace public, de ses infrastructures critiques ou de ses forces armées traités par des solutions non européennes, alors même qu’il s’agit de données parmi les plus sensibles.

Aujourd’hui, l’Europe dispose d’atouts majeurs, en matière de recherche, de talents et de cadre normatif, mais elle reste en situation de dépendance sur plusieurs briques technologiques critiques.

La priorité est donc de construire une capacité industrielle à l’échelle européenne. Cela suppose d’abord de faire émerger des acteurs capables d’atteindre une masse critique suffisante, tant en termes de déploiement que de capitalisation technologique. Cela implique également de consolider l’ensemble de la chaîne de valeur, de l’infrastructure aux applications. La souveraineté ne se joue pas à un niveau isolé, mais dans la cohérence de l’ensemble.

Enfin, cela suppose une coordination renforcée entre acteurs publics et privés. La souveraineté technologique est un enjeu systémique, qui dépasse les logiques individuelles.

Votre solution repose sur l’analyse vidéo. Quelle est aujourd’hui la limite technologique que vous cherchez absolument à dépasser ?

Nous développons des approches multimodales combinant analyse visuelle et traitement du langage, afin de rapprocher les systèmes d’un niveau de compréhension plus proche du raisonnement humain. Les utilisateurs peuvent ainsi formuler des requêtes en langage naturel pour retrouver des événements d’intérêt, sans être contraints par des mots-clés, des objets ou des scènes prédéfinis.

Un enjeu déterminant réside également dans la capacité à déployer ces technologies dans des environnements contraints, avec des ressources limitées, tout en évitant le transfert de données via Internet. L’objectif est de garantir au client un contrôle total sur ses données, dans le respect d’exigences de sécurité élevées.

Nous visons ainsi à concevoir des systèmes capables non seulement de détecter, mais de comprendre, tout en restant pleinement opérables dans des conditions réelles. C’est cette capacité à concilier sophistication technologique et robustesse opérationnelle qui constitue aujourd’hui, et pour les années à venir, un facteur de différenciation majeur.

Florian Fournier est lauréat du palmarès Choiseul 100 2026, à retrouver dans son intégralité ici : Choiseul 100 2026