Fondateur de l’association O Cœur de la Rue, Laurent François en assure bénévolement le développement, la mobilisation des bénévoles, la recherche de financements et les relations avec les partenaires. Rencontre.
Formé au génie civil et à l’enveloppe du bâtiment, Laurent François a construit sa carrière dans la conduite de projets et la coordination d’opérations techniques, notamment dans le secteur du bâtiment, à la SNCF, au ministère de l’Intérieur et à la Ville de Montreuil. Il met aujourd’hui cette expertise au service de son association. Son engagement citoyen a été distingué en 2023 par la mairie du 14e arrondissement de Paris. En 2026, il figure parmi les « 40 qui (re)créent du lien », palmarès de l’Institut Choiseul réalisé en partenariat avec La Poste.
Qu’est-ce qui a été à l’origine de votre engagement et de la fondation d’O Cœur de la Rue, et quelle vision de la solidarité souhaitez-vous aujourd’hui porter à travers l’association ?
Je suis né en France dans une famille d’origine haïtienne, où l’entraide et le partage ont toujours occupé une place essentielle. Mes grands-parents avaient l’habitude d’aider leurs proches, leurs voisins et les personnes qui traversaient des difficultés. Ils partageaient leurs biens matériels, mais aussi des repas, leur temps, leur attention et leur soutien. J’ai grandi avec l’idée que la valeur des biens matériels est relative. Ce qui nous paraît démodé, superflu ou simplement inutile peut répondre à un besoin essentiel et parfois représenter le rêve d’une autre personne. Cette éducation m’a appris à ne pas gaspiller ce qui peut encore servir et à regarder autrement ce que nous possédons.
La création d’O Cœur de la Rue, en 2019, s’inscrit dans la continuité de cet héritage familial. J’ai fondé l’association avec deux de mes cousins, avec la volonté de transformer les valeurs que nous avions reçues en actions concrètes.
Durant la première année, l’une de nos tantes nous a beaucoup aidés. Presque chaque week-end, nous nous retrouvions chez elle, à Lagny-sur-Marne, pour préparer les repas. Nous étions généralement deux ou trois dans sa cuisine pour préparer entre 50 et 70 plats. Nous partions ensuite les distribuer aux personnes sans abri dans différents secteurs de Paris, du nord au sud de la capitale. Nous n’avions alors ni local ni cuisine professionnelle, mais chacun participait avec les moyens dont il disposait.
Ces débuts ont marqué l’identité de l’association. O Cœur de la Rue est née d’une mobilisation familiale avant de devenir progressivement une aventure collective réunissant de très nombreux bénévoles et partenaires.
Notre engagement repose sur un constat simple : la précarité ne se limite pas au manque de nourriture ou de ressources matérielles. Elle s’accompagne souvent d’isolement, d’une perte de repères et d’un éloignement des services existants.
Nous voulons donc apporter une aide concrète tout en prenant le temps d’écouter, de dialoguer et de créer une relation de confiance. Notre vision est celle d’une solidarité de proximité, respectueuse de la dignité des personnes et fondée sur le partage, la participation et l’entraide.
Depuis sa création, comment O Cœur de la Rue a-t-elle fait évoluer ses actions auprès des personnes sans-abri, des étudiants et des habitants en situation de précarité ? Quels résultats ou chiffres vous semblent aujourd’hui les plus révélateurs de son impact ?
L’évolution de la préparation des repas illustre particulièrement bien le chemin parcouru par O Cœur de la Rue. Tout a commencé dans la cuisine de notre tante, où nous préparions alors 50 à 70 repas chaque semaine. Lorsque nous avons pu accéder à une cuisine semi-professionnelle et accueillir davantage de bénévoles, nous avons rapidement atteint une centaine de repas par préparation. Depuis plusieurs années, nos équipes préparent désormais entre 200 et 300 repas chaque samedi, avec une moyenne proche de 300 repas en 2025.
Nous maintenons cette action pendant toute l’année et ne manquons qu’un ou deux samedis. Cela représente environ 50 préparations et distributions par an. En 2025, nous avons ainsi préparé et distribué 14 859 repas, soit près de 15 000 repas sur l’année.
Cette régularité est essentielle. Les personnes rencontrées savent que les bénévoles seront présents chaque semaine. Au-delà du repas, ces rendez-vous permettent de prendre des nouvelles, de dialoguer et de maintenir un lien avec des personnes souvent confrontées à une grande solitude.
Nous avons également développé l’aide alimentaire de proximité destinée aux habitants du quartier. En 2025, environ quatre tonnes de denrées ont été redistribuées, pour une valeur marchande estimée à 22 000 euros.
Au regard du développement actuel de cette action, le volume redistribué en 2026 devrait être plus de deux fois supérieur. Il s’agit toutefois d’une estimation qui devra être confirmée lors du bilan de fin d’année. En 2026, nous avons mis en place une distribution alimentaire hebdomadaire destinée spécifiquement aux étudiants. Elle permet actuellement d’aider environ quinze étudiants chaque semaine.
L’obtention de nos premières subventions nous a progressivement permis de mieux organiser les actions et de disposer de moyens supplémentaires. L’année 2025 a marqué une nouvelle étape avec l’obtention et l’aménagement de notre propre local dans le 14e arrondissement.
Tous ces résultats ont été obtenus sans aucun salarié. Depuis sa création et jusqu’à aujourd’hui, O Cœur de la Rue fonctionne entièrement grâce à l’engagement de ses bénévoles.
Ils assurent la collecte des produits, la préparation des repas, les distributions, l’accueil dans le local, la logistique, la recherche de partenaires et le fonctionnement quotidien de l’association.
Le chemin parcouru est important : nous sommes passés de deux ou trois personnes préparant 50 à 70 repas dans une cuisine familiale à des équipes bénévoles capables de cuisiner et de distribuer jusqu’à 300 repas chaque semaine.
Notre impact ne se mesure toutefois pas uniquement en nombre de repas ou en tonnes de produits redistribués. Il se mesure aussi dans la régularité de notre présence, la confiance créée avec les personnes accompagnées, la mobilisation des bénévoles et les liens qui se développent autour de nos actions.
Vous souhaitez faire du café associatif un lieu de rencontre et d’inclusion au cœur du quartier, comment envisagez-vous la suite du projet et son développement dans les prochaines années ?
Le café associatif d’O Cœur de la Rue est implanté dans le 14e arrondissement de Paris, dans le quartier de Porte de Vanves. Depuis son ouverture, il est progressivement devenu un véritable lieu de vie dans le quartier. Des personnes de toutes les générations y passent, prennent une boisson, discutent et rencontrent d’autres habitants. Cette fréquentation spontanée montre que le local répond à un besoin de proximité, de convivialité et de lien social.
Le café associatif complète les actions solidaires déjà menées par O Cœur de la Rue. Il permet d’accueillir les personnes dans un cadre chaleureux, au-delà des seuls temps de distribution alimentaire. Les habitants peuvent venir pour échanger, rompre leur isolement, découvrir l’association ou simplement partager un moment avec d’autres personnes du quartier.
Nous voulons préserver cette simplicité. Il ne s’agit pas d’annoncer dès maintenant un programme d’activités qui ne serait pas encore définitivement arrêté. Les nouvelles actions seront développées progressivement, en fonction des besoins exprimés par les habitants, de nos moyens et des partenariats qui pourront être mis en place.
Notre priorité est d’assurer une ouverture régulière du local, de poursuivre nos actions solidaires et de maintenir un accueil humain, accessible à toutes les générations.
Jusqu’à présent, toutes les actions de l’association reposent exclusivement sur des bénévoles. Leur engagement nous a permis de franchir toutes les étapes du projet, depuis les premiers repas préparés dans une cuisine familiale jusqu’à l’ouverture de notre propre local.
La création d’un premier poste salarié représenterait une étape importante pour consolider cette dynamique. Elle permettrait d’assurer une présence plus régulière dans le local, de mieux organiser l’accueil et de garantir une continuité dans les actions, sans remplacer le rôle essentiel des bénévoles.
Notre ambition est de faire évoluer O Cœur de la Rue progressivement, tout en préservant ce qui fait son identité : un lieu ouvert, convivial et intergénérationnel, où les habitants peuvent se rencontrer et où la solidarité trouve naturellement sa place.




