Comment faire de la mobilité un véritable levier de compétitivité pour les entreprises et d’attractivité pour les territoires ? Lauréate du Choiseul Hauts-de-France, Noémie Rogeau, PDG de 2 R Aventure, défend une approche de la mobilité fondée sur la coopération, l’usage et la création de valeur locale. De la mobilité des salariés au projet Cabaniste, elle montre comment de nouveaux modèles peuvent conjuguer performance économique, qualité de vie et transition des territoires.
La mobilité est encore souvent abordée sous l’angle environnemental. Vous défendez au contraire une approche économique. Pourquoi les politiques de mobilité sont-elles aujourd’hui un véritable levier de compétitivité pour les entreprises ?
L’environnement est évidemment un enjeu majeur – et l’actualité en fait même un sujet prioritaire. Cependant c’est rarement ce qui déclenche l’action dans les entreprises et encore moins avec le recul des obligations de CSRD. Ce qui fait les employeurs bouger, ce sont souvent des problématiques très concrètes : recruter, fidéliser, réduire l’absentéisme, maîtriser les coûts ou améliorer l’organisation du travail et la qualité de vie de leurs salariés.
Et la mobilité influence directement tous ces sujets. Une entreprise peut avoir des difficultés à recruter parce que son site est difficile d’accès en transport en commun. La congestion de ses accès automobiles ou un stationnement compliqué peuvent expliquer une attractivité limitée. La hausse des prix du carburant peut engendrer une hausse de l’absentéisme ou un fort turnover. Tous ces impacts ont un coût important. Cette perspective apparait rarement dans ses indicateurs financiers. La mobilité n’est pas une ligne analytique du compte de résultat et elle engendre rarement une analyse.
Or, lorsqu’une entreprise travaille sur les déplacements de ses salariés, elle améliore son attractivité, valorise son image, élargit son bassin d’emploi. Elle réduit également certaines charges. Elle améliore aussi la qualité de vie au travail et le pouvoir d’achat de ses collaborateurs. Les bénéfices sont mesurables. Il existe, aujourd’hui, de nombreux outils et incitatifs financiers pour agir. Outils d’analyse gratuits, subventions diverses, forfait mobilités durables, vélo de fonction ou conversion de salaire, autopartage, covoiturage, électrification des flottes, accompagnement au changement ou encore optimisation du stationnement sont activables facilement. Ces éléments permettent de limiter le coût de déploiement d’une politique de mobilité.
La mobilité ne doit plus être considérée comme un sujet périphérique ou environnemental. C’est un véritable sujet de performance économique et de gestion des ressources humaines.
Vous êtes convaincue que les transitions ne peuvent réussir qu’à travers des coopérations entre entreprises, collectivités et acteurs associatifs. Pourquoi cette logique collective devient-elle indispensable pour transformer durablement les territoires ?
Les défis auxquels nous faisons face sont devenus trop complexes pour être traités de manière isolée. Les questions de mobilité, d’énergie, d’alimentation, d’emploi ou d’habitat sont étroitement liées. Aucun acteur ne dispose seul de toutes les compétences, des moyens financiers ou de la légitimité nécessaires pour agir efficacement.
Les projets qui fonctionnent le mieux sont souvent ceux qui créent des espaces de dialogue et d’action entre des acteurs qui n’ont pas toujours l’habitude de travailler ensemble. Une entreprise apporte sa capacité d’innovation et son agilité, une collectivité sa vision d’aménagement et d’intérêt général et une perspective de temps long, une association sa connaissance et sa capacité d’animation des publics.
Je suis engagée dans plusieurs réseaux et associations comme le Réseau Alliances, le Cercle Vélo, Tous à Biclou, Clubtex ou Y’a du Rab parce que je crois profondément à cette capacité de coopération. Ces espaces permettent de faire émerger des solutions qui n’auraient jamais vu le jour dans un cadre plus traditionnel.
Je pense également que nous devons dépasser une logique où la réponse aux enjeux collectifs passe systématiquement par la subvention. Il existe aujourd’hui de nouveaux modèles hybrides qui reposent sur la coopération, la mutualisation, la commande publique innovante (notamment au travers d’appel à projets) et la création de valeur partagée. C’est probablement l’un des grands chantiers des prochaines années.
*Avec le projet Cabaniste, vous expérimentez un modèle qui dépasse largement la simple offre d’hébergement. En quoi cette approche illustre-t-elle les nouvelles formes d’économie circulaire, de coopération locale et de création de valeur pour les territoires ?
Le projet Cabaniste est né d’une question simple : comment mettre dehors les gens, pour une pause, ou une nuit, de façon ludique, sécurisée et respectueuse de la nature qui l’entoure. En travaillant sur l’usage, nous avons aussi travaillé sur l’écosystème d’une telle offre avec une proposition touristique attractive qui limite l’artificialisation des sols et en créant davantage de valeur localement.
Nous ne concevons pas Cabaniste comme un produit – Cabaniste 0, c’est une cabane gonflable brevetée qui s’installe partout (eau, arbres, sols de tous types) – mais comme un service complet. Les cabanes constituent un support, mais l’enjeu est surtout de proposer une expérience clé en main aux hébergeurs, aux campings, aux offices de tourisme ou encore à des réseaux comme Gîtes de France pour valoriser leur territoire et leurs services au travers d’un tourisme plus durable.
Le projet repose sur plusieurs principes. D’abord une conception, une fabrication et une maintenance locales, afin de profiter de l’agilité et de la capacité d’innovation, mais aussi de la capacité d’adaptation des acteurs locaux. Cet engagement valorise l’économie régionale et les savoir-faire du territoire. Ensuite une logique d’économie de la fonctionnalité : louer, entretenir, réparer, faire évoluer plutôt que vendre puis remplacer. Enfin, un accompagnement à l’usage qui comprend des produits connexes (pyjamas de camping, hamac géant, guide des parcs naturels régionaux, vélos de flottes et accessoires…), des aspects de communication, de partenariats et la valorisation – y compris financière – de l’expérience touristique.
L’objectif est d’aider les territoires et leurs acteurs à proposer de nouvelles formes d’accueil. Les nouveaux services offrent aux visiteurs l’occasion de rester plus longtemps et de profiter d’expériences locales différenciantes. Notre pari, c’est d’augmenter l’attractivité, la durée des séjours et les retombées économiques locales sans laisser de traces sur l’environnement.
Cette démarche est aujourd’hui accompagnée par la Région Hauts de France et bénéficie notamment de l’expertise du pôle de compétitivité d’Euramaterials. Elle illustre selon moi une évolution importante : demain, la valeur ne résidera plus uniquement dans l’objet mais dans l’ensemble des services, des coopérations et des usages qui l’entourent.
Depuis plus de dix ans, vous accompagnez les changements d’usages et les transformations des mobilités. Quel regard portez-vous sur l’évolution des attentes des entreprises et des citoyens, et quelles seront selon vous les prochaines grandes mutations à accompagner ?
Lorsque j’ai commencé à travailler sur ces sujets, il y a plus de 10 ans, nous passions beaucoup de temps à convaincre. Aujourd’hui, les citoyens comme les entreprises recherchent des solutions simples, accessibles et adaptées à leur réalité. Ils ne veulent pas nécessairement posséder davantage, mais accéder plus facilement à des services qui répondent à leurs besoins et mais surtout à toutes leurs contraintes. Cette évolution dépasse largement la mobilité.
Ensemble, nous allons devoir apprendre à mutualiser certains services, mieux utiliser les ressources existantes et créer des modèles économiques capables de concilier intérêt individuel et intérêt collectif.
Les lieux hybrides, l’urbanisme transitoire, les services de proximité, l’économie de la fonctionnalité ou encore les coopérations territoriales me semblent être des solutions qui peuvent résoudre cette équation. Derrière tous ces sujets, il y a une même question : comment améliorer notre qualité de vie tout en utilisant moins de ressources sans que ce soit une contrainte mais une joie de partager ?
C’est probablement le défi le plus stimulant de notre époque, et aussi l’une des plus belles opportunités d’innovation économique et sociale pour les territoires.




