Yann Bucaille-Lanrezac (Café Joyeux) : « Remettre l’humain au cœur de l’activité économique. »

Publié le 20 juillet 2026

Que dit le succès de Café Joyeux sur les attentes profondes de notre société ? Son fondateur et directeur général, Yann Bucaille Lanrezac, est lauréat du palmarès Leadership engagé, porté par l’Institut Choiseul et Les entreprises s’engagent. Dans cet entretien, il partage son expérience entrepreneuriale, et explore le lien entre succès et authenticité.

À l’heure où beaucoup d’entreprises cherchent à recréer du lien et de l’engagement en interne, que révèle selon vous le succès de Café Joyeux sur les attentes profondes de la société ?

Je crois que le succès de Café Joyeux révèle avant tout une aspiration profonde de notre société : celle de retrouver des relations humaines plus authentiques, de replacer le lien humain au cœur de nos vies.

Nous vivons dans un monde où tout s’accélère, où la performance, la rapidité et parfois l’individualisme sont valorisés avant tout. Pourtant, ce que nous observons dans nos cafés-restaurants raconte une autre réalité : le besoin de proximité, d’attention à l’autre, de confiance et de lien social n’a jamais disparu. Il est peut-être même plus fort qu’avant.

Les personnes ne viennent pas seulement chez Café Joyeux pour boire un café ou déjeuner. Elles viennent pour rencontrer des personnes qu’elles n’auraient probablement jamais croisées autrement. Elles prennent le temps d’échanger avec nos équipiers, de découvrir leurs talents, leur parcours, leur personnalité. Et, souvent sans s’en rendre compte, elles repartent avec un regard différent.

Cette expérience nous confirme que l’entreprise peut jouer un rôle essentiel dans la cohésion sociale. Lorsqu’elle crée des lieux où les différences se rencontrent, où chacun trouve sa place et peut contribuer, elle répond à une attente profonde de notre époque : remettre l’humain au cœur de l’activité économique.

Depuis 2017, 35 Cafés Joyeux ont vu le jour, en France mais aussi à l’international. Comment préservez-vous la sincérité du projet Café Joyeux dans son changement d’échelle ?

La croissance n’a de sens que si elle permet d’amplifier la mission sans la dénaturer. Depuis le premier Café Joyeux ouvert à Rennes en 2017, nous avons toujours veillé à ce que chaque ouverture reste fidèle à notre raison d’être : former, employer et révéler les talents de personnes en situation de handicap mental et cognitif, en milieu ordinaire.

Pour préserver l’ADN de Café Joyeux, nous nous appuyons sur trois piliers.

Le premier, c’est l’exigence de notre mission. Chaque nouveau Café Joyeux crée des emplois durables, de la formation et des opportunités de rencontre. Nous n’ouvrons pas des lieux pour faire du volume ; nous ouvrons des lieux pour créer de l’impact.

Le deuxième pilier, c’est la formation. Nous avons créé notre propre CFA afin de professionnaliser nos équipiers et leur permettre d’acquérir un véritable métier. Aujourd’hui, 97 équipiers ont obtenu leur diplôme d’agent polyvalent de restauration reconnu par l’État. Nous avons également développé l’École de Management Joyeux afin de former les encadrants aux spécificités du management inclusif. Parce que l’inclusion ne s’improvise pas : elle s’apprend, elle se construit dans la durée, elle se transmet.

Le troisième pilier, c’est l’ancrage local. Les plus belles ouvertures sont souvent celles qui ont pris le plus de temps. Je pense par exemple à Dijon, où le projet a été porté pendant près de cinq ans par des bénévoles, des mécènes, des entreprises et des acteurs locaux. Lorsqu’un Café Joyeux ouvre ses portes, il est déjà devenu un projet collectif.

Cette même logique guide notre développement dans les entreprises avec les Cafés Joyeux Inside. Aujourd’hui, de grands groupes choisissent d’intégrer nos équipiers au cœur de leurs lieux de travail, permettant à l’inclusion de se vivre quotidiennement. À l’international, nous adaptons nos cafés aux réalités locales tout en restant fidèles à notre mission.

Nous ne construisons pas une chaîne de restauration. Nous faisons grandir une aventure humaine. C’est cette fidélité à notre mission qui garantit l’authenticité du projet.

Le Café Joyeux démontre avec force qu’inclusion et performance économique peuvent se renforcer mutuellement, en quoi ce modèle vous semble-t-il porteur d’enseignements pour l’ensemble des organisations qui souhaitent s’engager dans cette voie ?

Pendant longtemps, inclusion, vulnérabilité et performance ont été présentées comme des objectifs contradictoires. Notre expérience démontre exactement l’inverse.

Café Joyeux est une entreprise à part entière, avec des clients, des partenaires, des exigences de qualité et un modèle économique à faire vivre. Aujourd’hui, plus de 35 cafés-restaurants sont en activité en France et à l’international, et près de 230 personnes en situation de handicap mental et cognitif y travaillent en CDI. C’est par leur travail, leur engagement et la valeur qu’ils créent chaque jour pour nos clients que nous parvenons à pérenniser notre modèle économique.

Dans nos cafés-restaurants, les équipiers exercent tous les métiers de la restauration, au contact direct des convives. Lorsqu’on crée les bonnes conditions de formation, d’accompagnement et d’exigence, les résultats sont là : davantage d’autonomie, de confiance et de compétences pour les équipiers, mais aussi un changement durable de regard pour les clients et les équipes. Au fond, notre expérience nous a appris qu’inclure, ce n’est pas faire à la place de. C’est faire avec, pleinement. Les personnes en situation de handicap ne demandent pas un traitement particulier ; elles demandent qu’on leur fasse confiance et qu’on leur donne l’opportunité de révéler leurs talents.

Je crois que toutes les organisations peuvent s’inspirer de cette démarche, quel que soit leur secteur d’activité. L’inclusion n’est pas une politique périphérique. Elle peut devenir un véritable projet d’entreprise, créateur d’engagement, d’innovation et de performance durable.

Créer du lien est aujourd’hui une responsabilité centrale pour les dirigeants. Des ponts restent à construire entre économie et société, entre performance et inclusion. Cela passe par des choix concrets et des modèles exigeants, capables de révéler les talents là où l’on ne les attend pas toujours. À cette condition, l’entreprise peut pleinement jouer son rôle de cohésion et d’unité dans notre société.

Enfin, la question est de savoir ce que l’on entend réellement par performance économique. La performance économique n’existe pas s’il n’y a pas une dimension sociale intrinsèque à l’activité.

Selon moi, certaines entreprises peuvent être très rentables financièrement tout en ayant une « performance économique » négative ; on peut même dire qu’elles sont du coup déficitaires parce qu’elles génèrent un impact social négatif.

L’impact social de Café Joyeux est mesuré scientifiquement par le laboratoire E&MISE de l’ESSEC grâce à la méthode du SROI (Social Retun On Investment) assez couramment utilisé dans les pays anglo-saxons. Notre SROI joyeux est particulièrement élevé et représente un montant trois fois supérieur à notre Chiffre d’affaires, c’est pour cela qu’on parle de licorne.

Yann Bucaille-Lanrezac est lauréat du palmarès Leadership engagé, en partenariat avec Les entreprises s’engagent, à retrouver dans son intégralité ici : Palmarès Choiseul Leadership engagé