Entre États-Unis, Chine et Europe : l’Amérique latine à l’heure des choix

Publié le 01 avril 2026

Peser ou se résigner ? En première ligne des rivalités sino-américaines qui se jouent sur son sol, l’Amérique latine est à l’heure des choix. Se ranger sous l’égide de Pékin ou de Washington, ou, au contraire, s’affranchir d’une telle tutelle, synonyme de dépendance aux grandes puissances. Face à l’actuelle recomposition des équilibres mondiaux, l’enjeu à la clé est de taille pour le sous-continent : affirmer enfin sa propre identité géopolitique !

« Les États-Unis vont répondre en conséquence à cette chasse aux sorcières ! » Cette menace du secrétaire d’État américain Marco Rubio à l’encontre le Brésil, en septembre, en réponse aux 27 ans de prison infligés à l’ex-président conservateur Jair Bolsonaro pour tentative de coup d’État, en dit long sur l’ampleur des pressions actuelles de Donald Trump sur Brasilia et toute l’Amérique latine. Avec pour premières représailles une surtaxe douanière de 50 % sur quelque 3 800 produits brésiliens ! Mais si ce poids lourd du Sud global – dont la Chine est désormais le premier partenaire commercial devant les États-Unis – est en ligne de mire de cet agenda coercitif américain, aucun pays de cette « arrière-cour » de l’Oncle Sam n’est épargné. En atteste plus encore le déploiement de navires de guerre – et un sous-marin à propulsion nucléaire ! – au large des côtes du Venezuela au nom de la lutte contre les cartels latino-américains. Face à l’ampleur de la crise vénézuélienne, Pékin, allié de Caracas, n’a pas hésité à dénoncer « toute menace ou usage de la force » de la part de Washington. Menaces expansionnistes de Donald Trump également « sur le Canal du Panama, rappelle Temir Porras Ponceleon, managing director chez Global Sovereign Advisory, après avoir accusé le Panama d’en avoir concédé l’exploitation à des intérêts… chinois ». Résultat : les ports du canal jusqu’alors exploités par un conglomérat basé à Hong Kong « sont depuis repassés à marche forcée sous pavillon des États-Unis », poursuit l’analyste. Une volonté assumée de l’Oncle Sam de jouer la manière forte en Amérique latine qui s’est avérée payante au Mexique. Soucieux d’éviter les représailles américaine dans un contexte tendu de contrôle états-unien de l’immigration illégale à sa frontière, Mexico a fini par céder aux pressions commerciales de Donald Trump en annonçant une hausse de ses droits de douane de 15 % à 50 % sur les voitures… chinoises ! De quoi susciter la colère de la Chine pour laquelle l’Amérique latine s’impose désormais comme la toute première destination mondiale de ses véhicules.

La Chine, premier client importateur

« En une quinzaine d’années, l’Empire du milieu est surtout devenu le premier client importateur et prêteur financier de tous les pays sud-américains !, constate Alain Rouquié, ex-ambassadeur de la France au Brésil et au Mexique. Et il est le second – juste après les États-Unis –, pour les États d’Amérique centrale et des Caraïbes, quand l’UE reste le troisième partenaire commercial de cette région », détaille l’auteur des Dérives d’un continent, l’Amérique latine et l’Occident (éditions Métailié, 2025). Un sacré revers pour les Américains… Mais aussi un tournant pour cet « extrême-occident » latino-américain, habituellement en marge de la scène géopolitique mondiale, et qui semble revenir au centre du jeu. « Certes, l’Amérique latine a longtemps été condamnée à subir les rivalités des puissants durant la Guerre froide, rappelle Gaspard Estrada, politologue et membre de l’unité du Sud global au sein de la London School of Economics, pour autant, en devenant l’un des principaux terrains de la confrontation entre Pékin et Washington, le sous-continent n’en vit pas moins un moment inédit. » Et pour cause : « Jamais dans l’histoire de l’Amérique latine, la prédominance des États-Unis n’a été ainsi mise à rude épreuve par un rival si stratégique – en l’occurrence Pékin – capable d’imposer un tel rapport de force économique, propre à déstabiliser la première puissance mondiale. Une montée en puissance jamais égalée par les Soviétiques », analyse l’expert en communication politique. Et les chiffres d’une telle « sinisation » parlent d’eux-mêmes. Sur le plan agricole, 70 % du soja brésilien seraient achetés par la Chine, comme des proportions aussi considérables pour la viande d’Argentine et d’Uruguay. Au grand dam de Washington, qui plus est concurrent direct des pays latino-américains sur l’exportation de produits alimentaires…

Cuivre et lithium

Région à fort potentiel en minerais stratégiques pour les transitions écologique et numérique, l’Amérique latine suscite également les appétits chinois en la matière. Le géant asiatique achèterait près de 60 % des minerais de fer brésiliens et tout aussi massivement le cuivre chilien et péruvien. Sans oublier des investissements chinois multiples pour booster l’extraction du lithium dont regorge l’Argentine, le Chili et la Bolivie. Dans une région également dotée de vastes réseaux d’énergie verte, la concurrence sino-américaine prend des proportions continentales : aux investissements privés massifs des États-Unis s’ajoutent désormais ceux de la Chine. Dans le secteur de la transition énergétique ou d’autres domaines d’innovation clés : numérique (fintech, IA…), télécommunications, etc. De quoi ériger l’Amérique latine en deuxième destination, après l’Asie, vers laquelle Pékin dirige désormais ses investissements directs à l’étranger ! « Au final, c’est dans presque tout le sous-continent que les entreprises chinoises sont aujourd’hui présentes, résume Pascal Drouhaud, spécialiste des relations internationales, même si la diaspora n’y est pas encore très implantée comme c’est le cas, a contrario, en Afrique. » Pékin déploie massivement ses équipes d’ingénieurs et techniciens « sur les multiples projets d’infrastructure stratégiques que le pays porte dans la région. Tant l’objectif est de pouvoir associer à ses prêts financiers un accompagnement technique global », poursuit Pascal Drouhaud. C’est le cas avec la construction du métro de Bogota pilotée par un consortium chinois, au coût total d’environ 5 milliards de dollars, soit le plus grand projet d’infrastructure jamais entrepris en Colombie. Pas étonnant que ce pays ait même adhéré cette année aux « Nouvelles routes de la soie », le vaste plan mondial de la Chine de financement d’infrastructures… Un programme colossal auquel se rallient quelque 130 pays dont une vingtaine en Amérique latine. À l’image du Pérou, dont le port chinois de Chancay, au nord de Lima, et étape clé des routes de la soie dans la région, a été inauguré par le président Xi Jinping en personne, fin 2024. « Véritable pivot de l’emprise de l’Empire du milieu en Amérique latine, ce premier hub chinois incontournable de la façade pacifique latino-américaine va clairement rebattre les cartes des routes commerciales avec l’Asie pour tous les pays du sous-continent », analyse Pascal Drouhaud.

Question latino-américaine

C’est dire si les Chinois sont parvenus à doubler les Américains jusque dans leur toute proche zone d’influence… « Et sans que ça ne déclenche, du moins jusqu’alors, de crise majeure avec les États-Unis, note Alain Rouquié, alors que le poids colossal de la Chine en Amérique latine remonte déjà au début des années 2010, à la faveur du boom des matières premières ». En effet, cette récurrente « question latino-américaine », certes remise au goût du jour par la dynamique actuelle de reconfiguration de l’ordre global, « a longtemps été négligée par les dernières administrations américaines qui n’en ont guère fait une priorité de leur politique extérieure, analyse le diplomate Alain Rouquié. On l’a vu lors du premier mandat de Donald Trump qui ne s’est rendu qu’une fois en Amérique latine en quatre ans, et pour un déplacement de 4 heures à Buenos Aires ! » Mais la fulgurante percée chinoise dans la région aura changé la donne… Les États-Unis reviennent avec fracas dans leur voisinage direct alors que les visites officielles de Marco Rubio s’y multiplient. Comme celles de grands dignitaires chinois, mais à la faveur d’une diplomatie bilatérale savamment orchestrée qui mise a contrario sur le soft power : ouverture d’une quarantaine d’instituts Confucius dans toute la zone, octroi de milliers de bourses d’études, programme de soutien en matière de santé (comme lors de la covid), de catastrophes naturelles ou de lutte contre le narcotrafic… « L’Empire chinois entend diversifier son influence sur le sous-continent avec une volonté affichée de coopération », note Gaspard Estrada. Sans pour autant « négliger d’ailleurs les plus petits États latino-américains », souligne Temir Porras Ponceleon. En atteste la dernière édition du forum Chine-Celac (Communauté d’Amérique latine et la Caraïbe), organisée en grande pompe à Pékin en mai 2025, laquelle rassemblait le Brésil, le Mexique, la Colombie…, et jusqu’à des micro-États comme Sainte-Lucie. Pour autant, une sacrée condition s’impose aux pays venus profiter de ces généreux plans d’investissements chinois : ne plus reconnaître… Taïwan !

Cartographie régionale hétérogène

Rappelons, en effet, que sur la dizaine d’États au monde à avoir établi des relations diplomatiques avec cet État insulaire contesté la moitié se situe en Amérique latine : Guatemala, Belize, Paraguay ou encore Sainte-Lucie, bénéficiaires d’une aide au développement importante de Taipei. Mais depuis les dernières années, les revirements sur Taïwan se sont multipliés, « du Honduras à la République Dominicaine ou au Nicaragua…, qui ont privilégié le rapprochement économique avec Pékin », note Temir Porras Ponceleon. C’est aussi le cas du Panama qui a cédé aux pressions chinoises sur Taïwan tout en cédant également à celles de Washington en se retirant des Nouvelles routes de la soie… Nouveaux équilibres, nouvelles alliances et souvent à géométrie variable : c’est donc tiraillée, et souvent en position de faiblesse, que l’Amérique latine cherche tant bien que mal à jouer sa partition dans la course que se livrent – en partie sur son sol – les deux géants pour la suprématie mondiale. D’autant qu’elle doit composer avec une cartographie régionale ultra-hétérogène composée, avec les Caraïbes, de 33 pays aux disparités économiques flagrantes : du Brésil – membre des BRICS et du G20 – à Haïti, État failli parmi les plus pauvres du monde. « Autant de pièces d’un puzzle difficile à rassembler », commente Pascal Drouhaud, et qui en dit long sur les difficultés d’intégration régionale du continent. Avec un foisonnement d’instances créées durant les dernières décennies mais devenues moribondes voire quasi inexistantes, tellement minées par les divisions politiques internes. C’est le cas de la Celac envers laquelle le Brésil de Bolsonaro avait suspendu sa participation en 2020 pour dénoncer la complaisance de l’organisation vis-à-vis du Venezuela, du Nicaragua et de Cuba, tous mis au ban par Washington. Tandis que l’Unasur, Union des nations sud-américaines, qui s’inspire volontiers de l’UE, ne regroupe plus que quelques États critiques de l’Oncle Sam. Reflet également de la fragmentation politique de la région, le Mercosur, Marché commun du sud, a, lui, exclu dès 2016 le Venezuela. Cette zone de libre-échange qui n’englobe qu’une partie de l’Amérique du Sud, « repose avant tout sur le projet d’accord avec l’UE, longtemps en suspens et enfin adopté par la Commission européenne après d’âpres négociations. Mais encore faut-il qu’il soit approuvé par les Vingt-Sept et le Parlement européen », avertit Alain Rouquié. Ce qui est loin d’être une mince affaire au vu des controverses qu’il suscite, surtout en France et chez ses agriculteurs. Rien qui n’offre, pour l’heure, un socle suffisant à une alliance, qui plus est géopolitique, entre l’Europe et le sous-continent dans son ensemble…

Non-alignement actif ?

Pour Pascal Drouhaud, « l’Amérique latine n’a donc jamais semblé aussi divisée qu’aujourd’hui ». Des divergences nourries par ses fortes dépendances vis-à-vis de l’extérieur, comme l’illustre encore le refus de l’Argentine de l’ultraconservateur Javier Milei – soutenu par Donald Trump – de rejoindre son voisin brésilien au sein des BRICS… Pour autant, le sous-continent « ne souhaite pas répéter l’histoire et entamer une nouvelle Guerre froide », a recadré le président brésilien Lula lors du dernier forum Chine-Celac. Bien au contraire, la gageure est surtout de « maintenir une relation triangulaire pour maximiser les marges de manœuvre avec les deux géants », étaie Alain Rouquié. Exit donc toute logique de blocs, place à des rapprochements tactiques par lesquels l’Amérique latine espère tirer les profits d’une telle rivalité. Exemple probant avec l’Argentine, justement, mais aussi le Pérou, « dont les gouvernements de droite s’alignent volontiers politiquement sur les États-Unis tout en développant des échanges économiques dynamiques avec la Chine », constate Temir Porras Ponceleon. Le risque induit par cette absence de ligne claire ? S’enferrer finalement dans un état de dépendance vis-à-vis des deux grandes puissances… On l’aura compris : que les pays d’Amérique latine aient ou non à choisir in fine entre Pékin et Washington – face à ce regain d’intérêt brutal du voisin américain à leur égard –, le vrai enjeu réside bien ailleurs. Celui de « passer du statut d’objet des relations internationales à celui d’acteur doté d’une stratégie commune », selon Pascal Drouhaud. Mais encore faut-il que le sous-continent se dote des moyens de mettre en œuvre ce fameux « non-alignement actif » ! Une « vision défendue par nombre de théoriciens du droit international, surtout en Amérique du Sud », commente Gaspard Estrada en évoquant d’ailleurs de premiers rapprochements Sud-Sud réussis, activés en ce sens par Brasilia en Afrique, Inde ou Vietnam. Et qui s’inscrivent dans cette volonté de construction d’un monde multipolaire au cœur de l’histoire politique de ce sous-continent de paix. Pour autant, cette tentation brésilienne, voire sud-américaine d’un Sud global – malgré tout dominé par la Chine – pourrait créer un fossé croissant, voire, à terme consommer une rupture avec les pays satellites de Washington en Amérique centrale. Et renforcer alors « l’émiettement sans précédent de la région », déplore Alain Rouquié.

Prolongement de l’Europe

C’est donc là où le bât blesse : difficile d’imaginer une Amérique latine apte à surmonter ses divisions régionales – comme ses persistantes détériorations économiques –, pour se replacer à l’avant-garde d’un tel multilatéralisme essentiel à son émancipation. « Cette situation interne affecte ses capacités à parler d’une seule voix dans les affaires du monde », analyse Pascal Drouhaud, d’autant « qu’il est difficile d’être écouté lorsqu’on ne représente que 8 % du PIB mondial… Et pire, quand un tiers de sa population vit sous le seuil de pauvreté et plus de la moitié de ses emplois dépendent du secteur informel face au narcotrafic et la corruption facteurs d’insécurité… ». Longtemps perçue comme un prolongement de l’Europe, l’Amérique latine ne trouverait-elle pas alors en l’UE – pareillement mise sous tension par le grand frère américain ! – les leviers de mise en œuvre de cette troisième voie alternative ? Cette Europe déjà très présente économiquement dans le sous-continent, mais peu influente… Cette Europe au discours commun fondé sur le respect de la souveraineté, mais trop en retrait pour peser dans les arbitrages géopolitiques… Pour autant, c’est à la faveur de ce type d’alliance qu’un nécessaire équilibre pourrait s’établir à terme entre les deux leaders mondiaux. Une condition sine qua non pour offrir à l’Amérique latine l’inédite autonomie dont elle a besoin.