Karel Tarer (AlerteCata) : « Une culture du risque se construit bien avant qu’un événement ne survienne »

Publié le 04 septembre 2026

Comment construire une vraie culture du risque ? Face à la multiplications des aléas climatiques, le temps n’est plus à l’improvisation mais à la construction d’une culture du risque qui permet à chacun d’acquérir des réflexes et d’agir de manière adaptée le moment venu. Rencontre avec Karel Tarer.

Karel Tarer crée en 2022 AlerteCata, une plateforme dédiée à la prévention et à la gestion des risques : elle connecte citoyens, autorités et acteurs locaux pour renforcer leur sécurité. Lauréat du palmarès Choiseul Outre-mer 2025, il insiste sur la manière dont la société, dans les territoires ultramarins et en hexagone, doit aller au-delà de la simple prévention des risques. Avec une carrière orientée vers les technologies et l’informatique, il met ses compétences et la technologie au service de problématiques actuelles.

En quoi AlerteCata, innovation née en Guadeloupe dans un contexte ultramarin, a-t-elle vocation à répondre à plusieurs enjeux nationaux ?

L’idée d’AlerteCata remonte aux ouragans Irma et Maria, en 2017. Ces événements m’ont beaucoup interrogé sur la manière dont l’information sur les risques était reçue par la population. Une information peut être disponible et pourtant rester difficile à comprendre, à retenir ou à mobiliser au moment où la situation l’exige. Le projet s’est ensuite structuré en 2022, à l’occasion de travaux menés autour de l’actualisation du Plan communal de sauvegarde de Pointe-à-Pitre.

La Guadeloupe constitue un environnement particulièrement riche pour réfléchir à ces questions. Nous vivons avec des risques très différents, qu’il s’agisse des cyclones, des séismes, des inondations, du volcanisme ou de la submersion marine. Cette exposition régulière oblige à penser la prévention autrement, en s’intéressant non seulement à la diffusion de l’information, mais aussi à la manière dont chacun peut se l’approprier et savoir réagir.

En tant que développeur informatique, j’ai voulu mettre mes compétences au service de cette problématique. AlerteCata est né de cette volonté de rapprocher la technologie des enjeux de sécurité et de prévention, avec l’idée qu’un outil numérique n’a de valeur que s’il améliore réellement l’accès à l’information et la capacité d’action de ceux qui l’utilisent.

Très vite, il est apparu que cette réflexion ne concernait pas uniquement les territoires ultramarins. Les risques diffèrent selon les régions, mais les mêmes besoins se retrouvent partout en France. Les citoyens doivent pouvoir comprendre les phénomènes auxquels ils sont exposés, identifier les bons réflexes et accéder à une information adaptée à leur environnement.

C’est dans cette logique qu’AlerteCata se développe aujourd’hui. Les réalités locales restent au cœur de notre approche, car la prévention n’a de sens que si elle tient compte des risques, des usages et de l’environnement propres à chaque territoire.

Comment l’action et l’accompagnement proposés par votre plateforme permettent-ils de transformer la prévention en une véritable culture du risque au sein de la société ?

Une véritable culture du risque se construit bien avant qu’un événement ne survienne. Lorsque l’alerte est déclenchée, le temps n’est plus à la découverte des consignes. Chacun devrait déjà savoir à quels risques il peut être exposé et avoir acquis les réflexes qui lui permettront de réagir de manière adaptée.

C’est dans cette continuité qu’AlerteCata intervient. Nous cherchons à inscrire la prévention dans le quotidien, en rendant l’information plus accessible et en donnant aux citoyens des outils qui leur permettent de mieux se préparer. L’objectif n’est pas seulement qu’une consigne soit lue, mais qu’elle puisse être comprise, retenue et mise en pratique.

Cette approche repose beaucoup sur la responsabilisation du citoyen. Être acteur de sa propre sécurité ne signifie pas se substituer aux services de secours ou aux pouvoirs publics. Cela signifie être en mesure d’anticiper ce qui peut l’être, de reconnaître une situation à risque et d’adopter les bons comportements lorsque cela devient nécessaire.

On le voit avec des recommandations aussi courantes que la préparation d’un kit d’urgence. Dire qu’il faut en disposer est une chose. Savoir ce qu’il doit contenir, l’adapter à sa famille, prévoir une autonomie suffisante ou tenir compte d’un traitement médical en est une autre. C’est dans ce passage de la consigne à l’appropriation que la prévention prend réellement sa place dans la vie des personnes.

La culture du risque repose donc sur une relation complémentaire. Les autorités apportent l’expertise, organisent la réponse et diffusent les recommandations officielles. De son côté, le citoyen doit disposer des connaissances et des moyens lui permettant de prendre sa part dans sa propre préparation. AlerteCata cherche à faciliter ce lien et à faire en sorte que la prévention ne soit plus seulement associée aux périodes de crise.

Vous avez lancé récemment Préva, une assistante conversationnelle dédiée à la prévention. En quoi ce nouvel outil technologique permettra-t-il de renforcer la prévention auprès des personnes exposées aux risques ?

Avec Préva, nous avons fait le choix de ne pas demander aux utilisateurs d’adopter un nouvel outil, mais d’amener la prévention là où ils échangent déjà au quotidien. WhatsApp permet de lever une partie des obstacles que l’on rencontre avec une application dédiée. Il n’y a pas de nouvel environnement à découvrir et l’accès à l’information devient beaucoup plus immédiat.

Préva réunit dans un même espace plusieurs usages qui étaient jusqu’ici souvent dispersés. Elle permet de poser des questions sur les risques et les comportements à adopter, mais aussi de recevoir des vigilances et des alertes ou de suivre l’évolution de certains phénomènes. Le suivi cyclonique, les séismes, les tsunamis, la qualité de l’air ou encore la météo des forêts font partie des domaines que nous intégrons progressivement. L’utilisateur dispose ainsi d’un point de contact identifiable auquel il peut revenir selon ses besoins.

Le choix d’un système conversationnel répond aussi à une autre volonté. Je souhaitais donner un visage plus humain à la prévention. Sur WhatsApp, l’utilisateur ne consulte plus seulement une information publiée sur une plateforme. Il entre en relation avec Préva, lui pose une question et reçoit une réponse dans un environnement qui lui est familier. Cette proximité permet d’installer une relation plus personnelle avec des sujets qui peuvent parfois sembler techniques, institutionnels ou éloignés du quotidien.

Préva ne se limite pas pour autant aux vigilances et aux alertes. Une part importante de ses fonctionnalités est consacrée à la préparation. Les quiz permettent de vérifier ses connaissances, tandis que les contenus consacrés au kit d’urgence ou au PIMS familial accompagnent l’utilisateur dans des démarches qu’il remet parfois à plus tard faute de savoir par où commencer. Nous cherchons ainsi à faire le lien entre l’information reçue et ce que chacun peut préparer en amont.

Cette approche modifie progressivement la relation à la prévention. Habituellement, il faut penser à consulter un site, rechercher une information ou attendre qu’une campagne de sensibilisation nous atteigne. Avec Préva, l’information peut aussi venir à l’utilisateur lorsque la situation le justifie. La sensibilisation, la préparation et le suivi des risques peuvent alors s’inscrire dans une continuité plus naturelle.

La labellisation de Préva dans le cadre des Journées nationales de la résilience 2026 représente une reconnaissance importante de cette démarche. Elle conforte également l’intérêt d’explorer de nouveaux usages numériques pour toucher des personnes qui ne vont pas spontanément rechercher de l’information sur la prévention.

C’est dans cette proximité que je vois aujourd’hui une grande partie du potentiel de Préva. Elle rend la prévention plus accessible, mais aussi plus présente et plus familière. En donnant un visage à la prévention et en l’installant dans un usage aussi courant que WhatsApp, nous cherchons surtout à créer un lien qui puisse durer au-delà des seules périodes de crise.

Préva est accessible sur WhatsApp au +590 690 06 09 69, pour toute la France.

En quoi le territoire guadeloupéen a-t-il été source de freins mais également d’opportunités pour déployer et produire un impact au-delà de ses frontières, à l’échelle nationale ?

Développer un projet comme AlerteCata depuis la Guadeloupe n’est pas toujours simple. Nous sommes loin de certains centres de décision, l’accès à certains réseaux ou financements peut être plus difficile et notre marché local reste limité. Ce sont des contraintes avec lesquelles il faut apprendre à avancer.

Mais avec le temps, je me suis rendu compte que ces difficultés nous poussent aussi à mieux penser nos projets. On ne peut pas toujours reproduire ce qui existe ailleurs. Il faut s’adapter, chercher d’autres solutions, faire avec les réalités du territoire et parfois trouver des réponses que l’on n’aurait pas imaginées dans un environnement plus favorable.

C’est pour cela que je vois la Guadeloupe comme un véritable laboratoire. Nous sommes confrontés à de nombreux risques, sur un territoire à taille humaine, ce qui permet de voir assez vite si une idée fonctionne réellement ou non. Quand on développe un outil ici, on est rapidement ramené aux usages, aux attentes des habitants et aux contraintes du terrain.

Cette expérience est précieuse pour AlerteCata. Elle nous oblige à éprouver nos idées avant de vouloir les déployer ailleurs. Et lorsqu’une solution fonctionne dans un environnement exigeant, cela donne aussi confiance dans sa capacité à être adaptée à d’autres territoires, tout en respectant leurs propres réalités.

Le palmarès Choiseul Outre-mer.