Jean Guo (Konexio) : « Rendre les transformations technologiques accessibles aux plus éloignés »

Publié le 27 août 2026

Co-fondatrice et Présidente de Konexio, Jean Guo s’impose comme l’une des actrices majeures de l’inclusion numérique visant à rendre les grandes transformations technologiques accessibles aux publics qui en sont le plus éloignés. Rencontre.

Lauréate du palmarès Choiseul 2025 Les 40 qui (re)créent du lien, Jean Guo déploie une vision internationale, de la Seine Saint-Denis au Kenya, façonnée au contact direct de la jeunesse en rupture de parcours et enrichie par la co-création récente de l’Observatoire IA & Emploi. De ce parcours, cette dirigeante a tiré une puissante conviction structurant à ce jour son action : la maîtrise technologique n’est jamais une fin en soi, mais un levier indispensable pour restaurer la confiance et bâtir un projet de société durable.

En quoi la maîtrise du numérique et de l’IA constitue-t-elle aujourd’hui une condition préalable à toute forme d’insertion sociale et professionnelle durable ?

Le numérique est devenu l’infrastructure de notre société. Il conditionne l’accès aux droits, à l’information, à la formation, aux soins, à l’emploi et à la participation citoyenne. L’intelligence artificielle accélère cette transformation en modifiant profondément notre manière d’apprendre, de travailler, de créer et de prendre des décisions.

Nous vivons un moment comparable à celui de la généralisation d’Internet : ceux qui maîtrisent ces nouveaux langages développent leur pouvoir d’agir ; ceux qui en sont exclus risquent de voir les inégalités se creuser davantage.

Chez Konexio, c’est précisément ce risque que nous voulons prévenir. Depuis dix ans, nous accompagnons les personnes les plus éloignées de l’emploi et du numérique pour leur permettre d’acquérir les compétences devenues indispensables dans leur vie personnelle comme professionnelle. Depuis plusieurs années, l’intelligence artificielle occupe naturellement une place croissante dans nos actions.

Nous avons développé des ateliers IA & Emploi, qui permettent aux demandeurs d’emploi de comprendre très concrètement comment utiliser l’IA générative pour valoriser leurs compétences, travailler leur candidature ou préparer un entretien. Nous intégrons également l’IA dans nos parcours de formation, avec une conviction forte : il ne suffit pas d’apprendre à utiliser ces outils, il faut les comprendre, prendre du recul et en faire un usage responsable.

Former suppose de comprendre les usages et les fractures. C’est aussi le sens de l’Observatoire IA & Emploi, que nous avons créé avec Diversidays et France Travail, avec le soutien de Google.org. Cette étude de grande ampleur a permis de mesurer les écarts très importants qui existent déjà dans l’appropriation de l’IA selon les publics et les générations.

C’est essentiel, car la nouvelle fracture de l’IA est peut-être en train de se construire sous nos yeux. Nous devons éviter de reproduire avec l’intelligence artificielle ce que nous avons connu avec le numérique : attendre que les inégalités soient installées avant de chercher à les corriger.

La question n’est donc plus de savoir s’il faut former au numérique et à l’IA, mais comment faire en sorte que cette révolution bénéficie à tous. Une innovation ne constitue un véritable progrès que si chacun·e peut se l’approprier et si elle contribue à réduire les inégalités plutôt qu’à les renforcer.

C’est là que les acteurs de l’économie sociale et solidaire ont un rôle essentiel à jouer : expérimenter, aller vers les publics qui risquent de rester à l’écart et inventer des modèles permettant de rendre ces transformations accessibles.

Face à une génération parfois éloignée de l’emploi, de la formation ou des institutions, comment recréer les conditions de la confiance et permettre à chaque jeune de se projeter à nouveau dans un parcours professionnel ?

La première fracture que nous rencontrons n’est pas toujours une fracture numérique ; c’est souvent une fracture de la confiance.

Les jeunes que nous accompagnons ne manquent ni de potentiel ni d’envie. Ils ont souvent connu des ruptures scolaires, des parcours complexes ou le sentiment que les institutions et le monde professionnel ne s’intéressent plus à eux. Il faut leur redonner une perspective et leur permettre de croire de nouveau en leurs capacités.

Explore Ton Talent est un programme que nous avons développé pour accompagner les jeunes en situation de décrochage scolaire ou professionnel. Pendant huit semaines, ils développent des compétences numériques et liées à l’intelligence artificielle, découvrent des métiers, réalisent des projets collectifs, rencontrent des professionnels, visitent des entreprises et apprennent progressivement à reprendre confiance en eux.

Ce qui transforme réellement les parcours, ce sont les liens que nous recréons : les liens entre eux et avec les équipes pédagogiques, les bénévoles et les mentors qui leur offrent un autre regard sur leur potentiel, ainsi que les liens avec les entreprises, qui ouvrent leurs portes.

L’Atelier Konexio, au cœur de la gare de Châtelet–Les Halles, incarne le lien. Dans un lieu traversé chaque jour par des milliers de personnes, nous créons un espace ouvert de formation, d’accompagnement et d’expérimentation.

L’Atelier rapproche des personnes qui ne se seraient peut-être jamais rencontrées autrement : des apprenants, des jeunes, des demandeurs d’emploi, des bénévoles, des associations, des entreprises et leurs collaborateurs. On peut y venir pour apprendre à utiliser un ordinateur, découvrir l’intelligence artificielle, travailler sa recherche d’emploi, participer à un atelier ou transmettre à son tour ses compétences.

L’Atelier Konexio à la station RER Châtelet les Halles

Je crois beaucoup à ces espaces très concrets de rencontre. À l’heure où une part croissante de nos interactions passe par des écrans et où l’IA transforme nos façons de travailler, nous avons besoin d’espaces physiques où interagir.

L’entreprise a également toute sa place dans cette dynamique. Elle n’est pas seulement un futur employeur. Elle peut devenir un partenaire de parcours. Lorsqu’un collaborateur partage son expérience, anime un atelier ou accompagne un jeune, il ne transmet pas uniquement des compétences. Il crée une rencontre, fait tomber des représentations et ouvre le champ des possibles.

Cette capacité à créer des passerelles est, selon moi, au cœur de la mission de l’économie sociale et solidaire. Elle permet de reconnecter des personnes, des compétences, des entreprises et des opportunités qui, trop souvent, évoluent encore dans des mondes parallèles.

Quelle vision portez-vous d’un numérique inclusif à l’échelle internationale, de la Seine-Saint-Denis au Kenya, et qu’est-ce que cette ambition révèle sur la nature universelle de la fracture que vous combattez ?

Ce qui m’a le plus marquée entre nos actions en Seine-Saint-Denis et celles que nous développons au Kenya, c’est moins ce qui les différencie que ce qui les rapproche.

Les contextes économiques, sociaux ou culturels sont très différents, mais les aspirations restent les mêmes : accéder à un emploi, gagner en autonomie, développer ses compétences, offrir de meilleures perspectives à sa famille et retrouver pleinement sa place dans la société.

La fracture numérique est souvent présentée comme une question d’équipement ou de connexion. En réalité, elle révèle des fractures beaucoup plus profondes : accès à l’éducation, à l’information, aux réseaux professionnels, aux opportunités et, finalement, à la capacité de se projeter dans l’avenir.

Je considère le numérique inclusif comme un projet de société. Il permet que les grandes transformations en cours profitent au plus grand nombre.

Notre expérience internationale nous le montre : les réponses ne peuvent pas être simplement dupliquées d’un territoire à l’autre. Elles doivent partir des besoins, des réalités locales et des personnes elles-mêmes. Partout, la même conviction demeure : l’accès aux compétences numériques et à la maîtrise de l’intelligence artificielle est un puissant levier d’autonomie économique et sociale.

Cette responsabilité ne peut pas reposer sur les associations seules. Nous avons besoin de toutes les autres parties prenantes : pouvoirs publics, entreprises, fondations, acteurs de la formation, bénévoles et citoyens. Chacun détient une partie de la réponse : des compétences, des financements, des lieux, des réseaux, du temps ou simplement la capacité à ouvrir une porte.

C’est l’un des enseignements de ces dix années avec Konexio : l’inclusion se construit par les liens que nous sommes capables de créer.

C’est pourquoi j’invite celles et ceux qui partagent cette conviction à nous rejoindre. Entreprises, institutions, associations, professionnels ou citoyens : nous pouvons tous contribuer à faire de la révolution numérique et de l’intelligence artificielle une révolution réellement inclusive.

L’inclusion numérique n’est pas uniquement un enjeu de solidarité. C’est un enjeu de compétitivité, d’innovation et de cohésion sociale. Les sociétés qui réussiront demain seront celles qui auront su créer suffisamment de liens pour entraîner le plus grand nombre dans cette transformation.