La France ne manque pas de talents, elle manque de terrains pour les révéler. C’est la conviction de Mohamed El Mazzouji, lauréat du palmarès Leadership engagé, qui argumente en faveur d’un État social de production.
Il suffit parfois d’un événement mondial pour rendre visible ce que nous refusons de voir.
À la Coupe du monde 2026, 99 joueurs sélectionnés sont nés en France. Vingt-trois portent le maillot bleu. Les autres défendent le Maroc, l’Algérie, le Sénégal et tant d’autres nations.
La France n’a pas seulement bâti l’une des meilleures équipes du monde. Elle est devenue l’un des premiers viviers mondiaux de talents.
Bondy. Sarcelles. Les Ulis. Trappes. Creil. Les quartiers nord de Marseille.
Nous les appelons « quartiers difficiles » ou « quartiers prioritaires ».
Le football, lui, les a regardés comme des viviers.
Cette différence de regard a produit une différence de destin.
Le football n’a pas attendu que ces enfants maîtrisent les codes des élites. Il a détecté, formé, confronté au réel : l’entraînement, l’échec, la répétition, la responsabilité.
Il les a fait jouer.
Nous croyons souvent qu’il faut former, certifier, valider, puis autoriser à agir. Le football fait agir. Et la compétence naît de l’action.
Ayyoub Bouaddi a grandi à Creil : à seize ans, il menait de front un parcours scolaire remarquable et ses débuts professionnels au plus haut niveau. Kylian Mbappé, enfant de Bondy, est devenu bien plus qu’un sportif : un entrepreneur et une voix écoutée par toute une génération.
Combien d’Ayyoub, combien de Kylian grandissent dans ces mêmes rues sans jamais rencontrer le terrain qui ferait de leur singularité une force ?
Depuis des années, j’entreprends dans les métiers du lien humain : petite enfance, parentalité, handicap, grand âge. J’y ai croisé des milliers de femmes que notre société avait appris à ne plus regarder.
Dans les quartiers prioritaires, elles cumulent souvent deux angles morts : celui de leur territoire et celui du regard porté sur les femmes lorsqu’il s’agit de leur confier responsabilité et légitimité.
J’ai vu ces femmes devenir professionnelles. Référentes. Managers. Leaders.
Elles avaient élevé des enfants, accompagné des parents vieillissants, tenu des budgets impossibles, traversé des crises et créé de la solidarité.
Nous avions pris cela pour une absence de parcours.
C’était déjà une accumulation de compétences.
Il ne manquait qu’un terrain pour les révéler.
Je connais cette mécanique parce qu’elle est aussi la mienne. Né et grandi dans les quartiers populaires du Gard, à Beaucaire, j’ai rencontré des personnes qui ont regardé moins d’où je venais que ce que je pouvais devenir.
Cette confiance m’a permis de devenir ingénieur-chercheur dans l’énergie nucléaire. Dix ans plus tard, j’ai choisi l’innovation sociale.
C’est depuis La Réunion que j’ai créé Domissori et bâti une entreprise sociale et solidaire de plus de mille salariés, aujourd’hui présente dans de nombreux quartiers populaires de France.
Notre conviction est simple : l’exigence doit rester la même. Ce sont les chemins pour l’atteindre qui doivent cesser d’être uniques.
Et notre société n’a jamais eu autant besoin de ces potentiels. Nos enfants grandissent sous l’emprise des écrans, des réseaux sociaux et de l’intelligence artificielle. Les familles cherchent des repères. La population vieillit. L’isolement gagne. Les métiers du soin et de l’accompagnement manquent de bras et de cœur.
Dans le même temps, le taux d’emploi des femmes dans les quartiers prioritaires tourne autour de 40%.
D’un côté, des besoins humains immenses.
De l’autre, un potentiel humain en jachère.
C’est ici que l’État social doit évoluer.
Notre modèle protège et compense. Il est précieux. Mais nous savons mieux compenser une fragilité qu’investir dans une capacité.
Toutes les dépenses sociales ne produisent pourtant pas les mêmes effets. Une aide peut compenser une absence de revenu. Une autre peut permettre à un parent de travailler, créer un emploi et soutenir une famille. Une aide peut financer les conséquences de la dépendance. Une autre peut préserver l’autonomie et soutenir un aidant.
L’une compense.
L’autre protège et produit.
C’est ce que j’appelle l’État social de production.
Il ne s’agit pas de conditionner la dignité au travail. Être utile ne se résume pas à occuper un emploi : un parent qui éduque, un aidant qui accompagne, un bénévole qui tisse du lien contribuent aussi à la société. Il s’agit de rendre au plus grand nombre une capacité d’agir et le sentiment de contribuer.
Car une société ne trouve pas durablement la paix en compensant indéfiniment les conséquences de ses fractures. Elle la trouve lorsque ses membres peuvent agir sur leur trajectoire.
La paix par l’action est l’un des grands impensés de notre modèle social.
Et elle est économiquement rationnelle. Certains investissements précoces dans les enfants défavorisés produisent jusqu’à 13 % de rendement social annuel. Un jeune qui décroche peut coûter jusqu’à 340 000 euros à la collectivité.
La question n’est donc plus seulement : combien coûte l’investissement social ?
Mais combien coûte son absence ?
Nos budgets raisonnent sur douze mois.
Le développement humain se mesure sur une génération.
Voilà pourquoi je préfère parler de Quartiers à Haut Potentiel.
« Quartier prioritaire » décrit un besoin. Le football a cherché une ressource. Il a détecté des capacités et créé des terrains.
C’est l’ambition des projets que je porte : appliquer à l’innovation sociale ce que le football a réussi. Faire se rencontrer les besoins immenses de notre société et les potentiels encore trop peu révélés de nos quartiers.
Le potentiel d’une population ne se mesure pas à la photographie de ses compétences à un instant donné.
Il se mesure à ce qu’un système lui permet de devenir.
La France ne manque pas de talents.
Elle manque de terrains.
Il est temps de faire entrer le reste de la société sur le terrain.
Mohamed El Mazzouji est lauréat du palmarès Leadership engagé, en partenariat avec Les entreprises s’engagent, à retrouver dans son intégralité ici : Palmarès Choiseul Leadership engagé




