Kinda Garman, directrice générale des Bureaux du Cœur : l’entreprise au service de la solidarité

Publié le 04 novembre 2026

Diplômée de l’université Paris-Dauphine, Kinda Garman construit son parcours au croisement de l’entrepreneuriat, des entreprises à impact et du monde associatif. Rencontre.

Dès ses études, elle choisit de mettre ses compétences au service de projets engagés. Elle est aujourd’hui directrice générale des Bureaux du Cœur, association qui mobilise les espaces de bureaux inoccupés pour accueillir temporairement des personnes en situation de précarité. Lauréate 2026 du palmarès Choiseul « Les 40 qui (re)créent du lien », elle accompagne le développement de l’association partout en France, avec la conviction que les entreprises peuvent prendre une part active à la construction d’une société plus solidaire.

Qu’est-ce qui vous a convaincue que les entreprises pouvaient jouer un rôle dans la lutte contre le mal-logement, et que les bureaux pouvaient devenir un levier de solidarité ?

Les Bureaux du Cœur sont nés d’un double constat assez simple. D’un côté, des personnes dorment dehors ou vivent dans des situations extrêmement précaires, dans un contexte où les solutions d’hébergement manquent cruellement. De l’autre, nous avons des milliers de mètres carrés de bureaux chauffés, sécurisés, équipés, qui restent vides toutes les nuits et tous les week-ends.

14 septembre 2025, Fujifilm X-T5, Unsplash

À partir de là, il y avait presque une évidence : si nous voulons construire une société plus solidaire, il faut aussi apprendre à regarder autrement les ressources qui existent déjà autour de nous et mobiliser ces nouveaux gisements de solidarité. Les bureaux en sont un.

L’idée des Bureaux du Cœur, c’est donc de faire se rencontrer ces deux réalités. Une entreprise peut mettre à disposition un petit espace inutilisé le soir et le week-end pour accueillir temporairement une personne, un·e « invité·e », le temps qu’elle puisse rebondir.

Et ce qui m’a ensuite convaincue de la puissance du modèle, c’est de voir que l’entreprise pouvait apporter bien davantage que des mètres carrés. Quand elle ouvre ses portes, ce sont aussi des collaborateurs qui rencontrent une personne qu’ils n’auraient probablement jamais rencontrée autrement. On sort d’une solidarité uniquement financière pour aller vers quelque chose de très concret : j’ai une ressource disponible, je peux la partager.

Je trouve qu’il y a là une manière assez puissante de repenser le rôle de l’entreprise dans la société : non seulement par ce qu’elle finance, mais aussi par ce qu’elle possède, les espaces dont elle dispose et les personnes qu’elle rassemble.

Concrètement, qu’est-ce que cet accueil change dans le parcours des personnes accompagnées et quelle place les entreprises et leurs collaborateurs peuvent-ils prendre ?

La première chose que l’accueil apporte, c’est quelque chose d’extrêmement basique : un endroit où dormir en sécurité, poser ses affaires, prendre une douche, retrouver un peu d’intimité. Et quand on n’a plus à se demander chaque soir où l’on va dormir, on récupère énormément de disponibilité mentale pour travailler sur la suite. Notre première mesure d’impact permet aujourd’hui de mesurer très concrètement ce que cela produit : 90 % des invité·es disent que l’accueil les a aidé·es à être plus optimistes pour la suite, et 92 % accèdent à un logement ou à une solution d’hébergement à la sortie.

Les accueils durent plusieurs mois. Ce temps permet à l’invité·e, accompagné·e en parallèle par un organisme social partenaire, de stabiliser sa situation et d’avancer sur ses démarches : emploi, droits, logement, santé, formation… Mais il se passe aussi quelque chose de moins tangible et pourtant très important : la personne est accueillie dans un lieu où on lui fait confiance. On lui confie des clés, un badge, un espace. Et surtout, elle retrouve des relations ordinaires avec des personnes qu’elle n’aurait probablement jamais rencontrées autrement.

Les collaborateurs ont justement une place particulière : ils ne deviennent pas travailleurs sociaux, et nous ne leur demandons surtout pas de l’être. Ils sont simplement les personnes qui accueillent. Cela peut vouloir dire prendre un café, discuter le matin, relire un CV, ouvrir son réseau professionnel ou donner un conseil sur une recherche d’emploi. Et cette rencontre transforme aussi l’entreprise : 95 % des salarié·es interrogé·es disent être plus fier·es de leur entreprise après avoir vécu un accueil. C’est une dimension à laquelle nous tenons beaucoup : l’accueil aide évidemment la personne à rebondir, mais il crée aussi une rencontre qui fait bouger les lignes des deux côtés.

Quels sont les principaux enjeux pour continuer à développer ce modèle et permettre à davantage de personnes d’en bénéficier ?

Notre enjeu aujourd’hui, c’est vraiment le changement d’échelle. Nous avons désormais suffisamment de recul pour savoir que le modèle fonctionne. La question est : comment faire en sorte qu’il devienne beaucoup plus évident et beaucoup plus simple pour une entreprise d’ouvrir ses portes ?

Cela passe d’abord par convaincre davantage d’entreprises. Il y a encore énormément de bureaux disponibles la nuit, mais aussi des freins : la sécurité, l’assurance, le regard des collaborateurs… Notre travail consiste à sécuriser le dispositif et à montrer, expérience après expérience, que ces freins peuvent être levés.

Le deuxième enjeu, c’est de pouvoir nous développer partout en France sans perdre ce qui fait la force du modèle. Les Bureaux du Cœur reposent énormément sur l’engagement de bénévoles sur les territoires, aux côtés de notre équipe salariée. Nous devons donc grandir tout en conservant cette capacité d’accompagnement et cette proximité.

Et enfin, il y a un enjeu presque culturel. Notre ambition n’est pas seulement d’ouvrir toujours plus de bureaux. C’est qu’un jour, lorsqu’une entreprise dispose de locaux vides toutes les nuits, la question de leur utilisation solidaire devienne naturelle. Qu’on passe de « quelle drôle d’idée d’héberger quelqu’un dans des bureaux » à « finalement, pourquoi laisser cet espace vide ? ». C’est probablement le changement le plus ambitieux que nous cherchons à provoquer.