Jacques Grimont (Yoti) : « Penser la prison comme une rupture, c’est justement le piège »

Publié le 19 octobre 2026

Ancien secrétaire national de la Croix-Rouge française, Jacques Grimont a cofondé Yoti en 2021 pour transformer le temps de détention en un véritable tremplin vers l’emploi. Rencontre.

En développant des ateliers de travail en milieu pénitentiaire, ce lauréat du palmarès « Les 40 qui (re)créent du lien » porte une vision ambitieuse de la réinsertion : préparer activement l’après-prison pour endiguer la récidive et renforcer la sécurité de tous.

Pouvez-vous vous présenter, revenir sur votre parcours et sur ce qui vous a conduit à créer Yoti ?

J’ai toujours voulu mettre mon énergie au service de projets utiles à la société. Après des études de droit, je me suis engagé à la Croix-Rouge française, jusqu’à en devenir secrétaire national pendant quatre ans. En 2021, j’ai créé Yoti avec mon associé Vincent Corrèges autour d’un projet à la fois écologique et social : réinsérer des personnes détenues par le travail en s’appuyant sur une activité de reconditionnement de jeux et jouets de seconde-main.

Nous avons ensuite passé près de trois ans au quotidien dans notre premier atelier, à Bois-d’Arcy. C’est dans ses murs que notre réflexion a évolué. En vivant la prison de l’intérieur, nous avons réalisé que l’on ne peut pas parler uniquement de la peine : il faut aussi regarder ce qu’e le prépare pour la sortie. C’est ce sujet-là que je veux aujourd’hui porter au-delà de Yoti.

La détention est souvent pensée comme un temps de rupture. Dans quelle mesure le travail joue-t-il un rôle dans la préparation de la sortie ?

Penser la prison comme une rupture, c’est justement le piège. Aujourd’hui, moins d’un tiers des personnes détenues travailent en France, alors que l’immense majorité finira par sortir un jour. L’enjeu du travail n’est pas de “les occuper” pour acheter le calme en détention, c’est de préparer l’après. Chez Yoti, cela passe par la constitution de vraies lignes de production, de la formation et un accompagnement vers l’emploi.

Cette pratique a largement fait ses preuves dans d’autres pays. En Alemagne, 70% des personnes détenues travailent. En Suisse, 90%. Il faut arrêter de voir le travail en prison comme une bonne action ou un supplément d’âme : c’est un vrai sas vers la réinsertion. Et par ricochet, c’est une question de sécurité colective. L’urgence aujourd’hui, c’est de démocratiser ce modèle chez nous.

Depuis sa création, combien de personnes Yoti a accompagné en détention, et qu’est-ce que ces parcours changent concrètement ?

Depuis 2021, Yoti a accompagné plusieurs centaines de personnes. En septembre 2026, nous employons 100 personnes détenues qui, tous les jours, descendent travailer dans nos ateliers. 65 % des personnes sorties de nos dispositifs ont poursuivi vers un emploi ou une formation. Nous sommes désormais présents dans cinq établissements, avec un modèle réplicable facilement, partout en France, en co-construction avec l’administration pénitentiaire.

Et ça fonctionne ! Car ces résultats montrent qu’un autre usage du temps de détention est possible. La question de fond est simple : dans quel état voulons-nous que les gens sortent de prison ? Si l’immense majorité revient dans la société, nous avons tous intérêt à ce qu’ele y revienne mieux préparée. C’est aussi là que se joue une partie de la prévention de la récidive. Repenser notre modèle carcéral, c’est partir de ce qui fonctionne déjà, en France comme ai leurs, et en faire un véritable sujet de politique publique.

Pour consulter notre palmarès « Les 40 qui (re)créent du lien »