Tawfiq Nasr Allah est Co-fondateur et directeur technique de Fairbrics, entreprise innovante qui récupère le CO2 rejeté par les industriels pour le transformer en bobines de polyester pour confectionner du textile. Lauréat du palmarès Choiseul 100 2026, il partage dans cette tribune une conviction majeure : la France possède un avantage énergétique unique. Il est temps d’en faire un véritable levier de souveraineté industrielle.
Les crises récentes nous ont rappelé que la souveraineté ne se décrète pas. Elle se construit.
La pandémie a exposé nos dépendances pour des produits aussi stratégiques que les médicaments ou les masques. La guerre en Ukraine, puis celle au Proche-Orient, ont remis l’énergie au cœur des rapports de force géopolitiques et de souveraineté. Enfin, les chaînes d’approvisionnement mondiales ont cessé d’être des outils d’optimisation économique pour redevenir des enjeux de puissance.
Dans ce contexte, la France a un atout majeur grâce à une vision stratégique portée il y a plus de 7 décennies. En effet, notre pays à développé une filière nucléaire intégrée couvrant une grande partie de la chaîne de valeur, de la recherche à l’exploitation. Cette décision nous permet aujourd’hui de bénéficier d’une électricité majoritairement décarbonée et constitue encore un de nos avantages stratégiques.
Malgré le fait que la France bénéficie d’un parc électrique largement décarboné et compétitif, de nombreux industriels nationaux restent confrontés à des coûts énergétiques qui ne reflètent pas toujours cet avantage structurel. Ainsi, la France continue de voir ses entreprises stratégiques rachetées, des capacités de production délocalisées et des sites industriels fermés.
Au-delà des débats sur le marché de l’énergie européen, cette situation pose une question fondamentale : comment convertir notre avantage énergétique en avantage économique et industriel durable pour la France ?
Car disposer d’une énergie compétitive et décarbonée ne suffit plus. Encore faut-il qu’elle s’accompagne d’un environnement favorable à l’investissement industriel, notamment grâce à la simplification administrative, la rationalisation du cadre réglementaire et fiscal afin d’améliorer l’attractivité du territoire.
Pour comprendre cet enjeu, il suffit d’observer l’industrie chimique.
Souvent méconnue du grand public, elle est pourtant au carrefour de nombreuses chaînes de valeur stratégiques : santé, défense, aéronautique, matériaux avancés ou transition énergétique.
Avec Fairbrics, je le constate chaque jour. Transformer du CO₂ capté en fibres textiles est un défi scientifique. Mais la question qui revient systématiquement lorsque l’on cherche à passer à l’échelle est plus souvent : où cette innovation pourra-t-elle être industrialisée demain ?
En effet, une innovation ne peut devenir industrielle que lorsqu’elle trouve un écosystème capable de l’accompagner jusqu’à sa commercialisation grâce à : une énergie compétitive, des infrastructures, un tissu industriel solide, des capitaux ne craignant pas la prise de risque et un cadre réglementaire clair et compétitif.
Et c’est précisément sur ce terrain que la concurrence internationale s’intensifie.
Les États-Unis comme la Chine ont profondément évolué. Ils ne considèrent plus les capacités industrielles comme de simples variables économiques pouvant être délocalisées au gré des coûts. Ils les considèrent désormais comme des actifs stratégiques, au même titre que la matière première, l’énergie, ou encore la défense.
Ils mobilisent massivement capitaux publics, politiques industrielles et réglementaire pour soutenir les entreprises technologiques nationales, quitte à jouer le jeu du protectionnisme. Leur objectif n’est pas seulement d’inventer les innovations de demain, mais d’en maîtriser la chaîne de valeur et de les imposer à l’échelle mondiale pour en capter durablement les retombées, qu’elles soient économiques ou géopolitiques.
Pendant que nos principaux concurrents construisent des stratégies nationales de puissance industrielle, la France et l’Union européenne ont parfois eu tendance à considérer la régulation comme un levier d’action efficace. Cette approche montre aujourd’hui ses limites dans un monde où les grandes puissances assument pleinement que la concurrence ne concerne plus seulement les entreprises, mais aussi les stratégies nationales.
Pour la France, le risque dépasse la seule question économique ou industrielle.
Lorsqu’un site industriel ferme ou qu’un investissement est fléché ailleurs, ce ne sont pas seulement des emplois qui disparaissent, mais des savoir-faire, une capacité d’innovation et parfois des filières entières.
La France doit retrouver une vision stratégique de son industrie, capable d’équilibrer le triptyque souveraineté, compétitivité et transition écologique.
Nous devons valoriser pleinement notre avantage énergétique et recréer un environnement favorable à l’investissement compétitif à l’international.
La France possède déjà une partie de la réponse à son autonomie. Elle dispose d’une énergie décarbonée, d’une recherche de premier plan et d’un socle industriel qui reste un atout, malgré plusieurs décennies de désindustrialisation.
Le nouveau monde est brutal et la souveraineté ne se mesure plus à notre capacité à influer politiquement. Elle se mesure d’abord à notre capacité à maîtriser des chaînes de valeur stratégiques, à les défendre et à produire ce dont les autres ne peuvent se passer.
Tawfiq Nasr Allah est lauréat du palmarès Choiseul 100 2026, à retrouver dans son intégralité ici : Choiseul 100 2026




