Lauréate du classement Choiseul Les 40 qui (re)créent du lien, Gabrielle Légeret plaide pour une réconciliation entre l’école, les savoir-faire et les territoires. Une tribune qui interroge notre modèle éducatif et rappelle que la transmission des métiers manuels est un levier majeur de transformation sociale, économique et écologique.
En quoi la revalorisation des métiers manuels peut-elle contribuer à la résolution des fractures sociales, économiques, territoriales ?
Il y a un lien fort entre l’aménagement des territoires et nos choix de production : aujourd’hui nous avons concentré notre force de travail sur des métiers intellectuels dans les grands pôles urbains, dont les artisans ont progressivement été chassés. Revaloriser les métiers manuels est un moyen de recréer du lien à nos ressources locales et repenser nos écosystèmes de fabrication : en redéveloppant auprès de la jeune génération l’envie de faire de ses mains, nous ouvrons de nouvelles perspectives de travailler et s’ancrer dans les territoires. Transmettre un geste, c’est aussi transmettre le récit d’une pratique : en faisant intervenir les artisans auprès des jeunes, nous participons également à retisser du lien intergénérationnel et à revitaliser le sentiment d’appartenance à une profession, à une histoire, à une culture locale. Nous sommes face à un choix décisif pour les futures générations : aggraver le développement d’une économie hors sol et le sentiment d’interchangeabilité alimenté par l’IA ou bien refonder notre projet de société sur la culture matérielle et la robustesse territoriale. Œuvrer pour la seconde voie implique d’agir auprès de la jeune génération dès à présent : notre engagement pour redévelopper l’intelligence manuelle chez les jeunes est un véritable levier de transformation éducatif et sociétal, qui a des conséquences à long terme sur les dynamiques de nos territoires.
Comment votre démarche contribue-t-elle à réconcilier des trajectoires scolaires et professionnelles longtemps hiérarchisées ?
L’orientation de notre économie vers le secteur tertiaire a eu des conséquences directes sur l’organisation de notre système éducatif : nous avons privilégié l’abstraction et choisi de pousser toute une classe d’âge au bac. Le décrochage de la France au classement PISA, conjugué à deux tendances structurelles qui bouleversent notre économie – l’IA et la transition écologique, doivent nous pousser à requestionner nos choix : face au flux massif des jeunes générations vers les métiers manuels et au besoin de reterritorialiser notre production, il nous faut replacer l’intelligence manuelle au cœur du système éducatif. Concrètement cela veut dire : transformer nos modes d’apprentissages dès le plus jeune âge en adoptant une approche pratique qui permettent aux jeunes d’apprendre au contact de la matière et revaloriser les voies professionnelles. Notre démarche permettra bien sûr de faire émerger des choix d’orientation vers des filières d’avenir* mais aussi de changer le regard que nous portons sur les métiers manuels en reconsidérant « celui qui fait de ses mains » comme un pédagogue à part entière, qui enseigne une façon de fabriquer raisonnée et respectueuse des ressources. Nous en sommes convaincus, la culture matérielle est une nouvelle matrice écologique et sociétale.
Sur les 2,8 millions de métiers créés par la transition écologique, 80% sont des métiers manuels.(Source : Secrétariat pour la planification écologique)
Quel lien établissez-vous entre transmission des savoir-faire et reconstitution d’un tissu social local ?
Ce lien s’établit à deux niveaux : tout d’abord, auprès des jeunes à qui s’adressent nos programmes pédagogiques. Dans notre pédagogie, nous explicitons les liens entre savoir-faire et territoires afin que chaque collégien puisse mieux appréhender le territoire dans lequel il évolue d’un point de vue à la fois culturel, historique et géographique. En éveillant cette conscience de l’environnement local, nous stimulons l’intérêt pour des savoir-faire situés, des filières indissociables de leur bassin de vie et des métiers non-délocalisables, qui peuvent s’exercer en milieu rural et contribuer ainsi à la vitalité de tous les territoires. En complément, ce lien est nourri par les parties prenantes du territoire que nous mobilisons pour le déploiement de nos programmes : ce sont des artisans, des formateurs et des salariés issus des entreprises locales qui viennent transmettre directement sur le temps scolaire, créant ainsi de nouveaux « role-models » pour les jeunes. Cette mobilisation très concrète, facilitée par le mécénat de compétences, permet de créer des ponts entre l’école et le tissu socio-économique local.




