Astrid Meslier (La Ruche) : « Les tiers-lieux ne sont pas de simples espaces de travail partagés, ce sont des infrastructures du lien »

Publié le 24 juin 2026

La Ruche est un réseau national de tiers-lieu et d’incubateurs à impact, qui lutte concrètement contre la fragmentation sociale et l’isolement professionnel. En transformant ses espaces en un vrai lieu de rencontres, elle démocratise l’entrepreneuriat et le rend accessible aux publics qui en sont le plus éloignés. Son modèle repose sur une gouvernance partagée où les usagers s’émancipent et deviennent acteurs et mentors d’un collectif solidaire. Astrid Meslier, Directrice générale adjointe depuis bientôt quatre ans, nous livre les besoins des travailleurs et les réponses qui leur sont donnés dans un monde du travail aux contours redéfinis.

En quoi les tiers-lieux incarnent-ils une réponse concrète à la fragmentation des communautés professionnelles et locales ?

Nous traversons une époque de bouleversements profonds : l’intelligence artificielle redéfinit nos métiers, le télétravail isole, et près d’un travailleur sur cinq est aujourd’hui indépendant. Dans ce contexte, la fragmentation n’est pas un risque, c’est déjà une réalité. Les espaces traditionnels de rencontre et de coopération se raréfient, et les plateformes numériques, si puissantes soient-elles, ne font bien souvent qu’enfermer chacun dans sa propre bulle. Et pendant ce temps, les fractures se creusent ; entre les territoires, entre les générations, entre ceux qui ont accès aux ressources et aux réseaux, et ceux qui en sont structurellement éloignés. Ce n’est pas une fatalité.

C’est précisément là que les tiers-lieux entrent en jeu : non pas comme une réponse nostalgique, mais comme une réponse profondément contemporaine. Les tiers-lieux ne sont pas de simples espaces de travail partagé, ce sont des infrastructures du lien, des communs au service de la cohésion sociale. A La Ruche, nous avons fait le choix de créer des espaces où se croisent des mondes qui n’auraient jamais l’occasion de se rencontrer autrement : des jeunes en parcours d’insertion, des développeurs, des entrepreneurs à impact, des créateurs de tous territoires. Cette diversité n’est pas un effet collatéral — c’est notre matière première. Elle décloisonne, elle surprend, elle crée les conditions de la sérendipité. Et elle s’ancre dans un territoire précis, un quartier, une rue, une communauté de vie — parce que le lien ne se reconstruit pas dans l’abstrait, il se reconstruit dans le local.

Nous croyons que l’accès à un espace inspirant, à une communauté bienveillante, à des pairs qui font grandir… ce n’est pas un privilège réservé aux grandes métropoles ou aux personnes déjà bien insérées. C’est un droit. Et les tiers-lieux sont l’un des rares endroits où ce droit peut devenir une réalité concrète, accessible, à échelle humaine.

Mais un lieu seul ne suffit pas. Ce qui fait vivre un tiers-lieu, c’est l’animation, et c’est un vrai métier. Animer une communauté, c’est tisser des liens dans la durée, créer des rituels, faire en sorte que la confiance s’installe. Nous en sommes convaincus : sans ce travail invisible et essentiel, le plus beau des espaces reste vide de sens. Parfois, dans nos lieux, nous rencontrons des personnes qui ne sortent plus beaucoup de chez elles. Un atelier, une formation, une rencontre informelle — et c’est une nouvelle occasion de resociabiliser, de retrouver une place dans le collectif. C’est simple, et c’est puissant. Et c’est – à notre échelle – une forme de résistance à la fragmentation.

Comment La Ruche articule-t-elle dynamique entrepreneuriale et ancrage territorial pour recréer du collectif ?

À l’origine, La Ruche est née d’une conviction : pour que des communautés d’entrepreneurs à impact se constituent et grandissent, il leur faut des lieux pour échanger et se rencontrer. Des lieux physiques, incarnés, habités. Mais au fil des années, notre regard s’est déplacé. Nous avons commencé à voir les besoins des territoires eux-mêmes ; et à comprendre que notre rôle était aussi de remettre du lien là où il s’était défait, de l’activité là où elle manquait, de l’ancrage là où les personnes se sentaient oubliées.

C’est ce qui a donné naissance à nos différentes antennes Ruches mais aussi aux Carrefours de l’entrepreneuriat que nous portons : des espaces conçus comme des portes d’entrée vers l’entrepreneuriat pour des publics qu’on ne touche pas encore assez : les habitants des quartiers prioritaires, les femmes éloignées du marché du travail, les jeunes des zones rurales. Notre programme Coup d’Envoi Ruralité en est une illustration concrète. Ce n’est pas simplement un programme d’accompagnement, c’est une manière de dire que l’entrepreneuriat n’est pas réservé à certains territoires ou à certains profils.

Ce qui fait la force de cet ancrage, ce sont les humains qui le font vivre au quotidien. Nos référents accompagnement, nos chefs de projet Citéslab et nos animateurs de communauté construisent un lien durable, et dans la confiance. Nos alumni reviennent, partagent, transmettent. Le 23 juin dernier à Marseille, nous avons d’ailleurs organisé une soirée sur le thème d’un entrepreneuriat plus humain, qui illustre exactement cette idée : créer des moments où les territoires se racontent, où les parcours s’interconnectent, où l’entrepreneuriat devient un bien commun ancré dans le réel.

Nous sommes aussi des lieux de vie. Et c’est peut-être la dimension la plus sous-estimée : un tiers-lieu réussi, c’est un endroit où l’on a envie de revenir, pas seulement parce qu’on y travaille, mais parce qu’on y existe.

Quel modèle de gouvernance partagée portez-vous pour faire du lieu un bien commun ?

Nous sommes partis d’un modèle associatif, dont nous voyons aujourd’hui les limites à l’échelle de nos ambitions. Nous avons évolué vers un statut ESUS — Entreprise de l’Économie Sociale et Utilité Sociale — avec une lucrativité limitée et des principes de gouvernance qui placent l’utilité collective au cœur de nos décisions. Ce cadre juridique n’est pas une contrainte : c’est un engagement, une manière de rendre lisible pour tous nos partenaires et membres ce que nous défendons.

Mais nous avons appris que la gouvernance, seule, ne fait pas vivre un lieu. Ce qui compte, c’est la vie. La vraie question n’est pas : « Qui décide ? ». Elle est : « Qui s’implique, qui contribue, qui fait grandir ? » Un lieu devient un bien commun – une communauté vivante – quand ses usagers s’en sentent co-responsables, quand un entrepreneur qui a été accompagné revient à son tour mentor pour les futurs générations d’entrepreneurs, quand une communauté co-construit sa programmation, quand le lieu devient une ressource partagée pour le territoire tout entier.

C’est également pourquoi nous investissons fortement dans la formation. Un tiers-lieu innovant, c’est un lieu où l’usager est au centre, non pas comme consommateur d’un service, mais comme acteur de sa propre montée en compétences. Nous développons des pédagogies hyper-actives, nous répondons aux métiers en tension, nous créons les conditions pour que chacun, quel que soit son point de départ, puisse se saisir de son pouvoir d’agir. L’avenir du tiers-lieu, c’est ça : un espace qui forme, qui relie, qui émancipe, et qui recrée, à chaque étape, des points de rencontre et du lien.