Tristan Le Corre (Shotgun) : « Le live est l’un des derniers espaces humains : un espace d’expérimentation, de transmission et de partage. »

Publié le 23 juin 2026

Lauréat du palmarès Médias & Création et cofondateur de Shotgun, Tristan Le Corre a fait de son entreprise un acteur majeur de la musique live. Né au cœur de la scène underground parisienne, Shotgun accompagne aujourd’hui organisateurs, artistes et communautés à l’international. Il revient sur son parcours, sa vision de l’innovation culturelle et les défis d’un secteur en pleine transformation.

Shotgun est aujourd’hui devenu un acteur structurant de l’économie de la musique live. Pour revenir aux origines du projet, quel dysfonctionnement ou quelle opportunité avez-vous identifié que le reste du marché ne percevait pas encore ?

En 2013, je travaillais dans un incubateur à Los Angeles, aux côtés d’applications qui allaient exploser Snapchat, Uber, Tinder. J’ai vu de près comment une plateforme peut redéfinir des comportements entiers. En rentrant en France au milieu des années 2010, je vois une scène techno parisienne qui bouillonne : des soirées montées en 48h, des collectifs qui n’existent que par le bouche-à-oreille (les soirées Concrete, Alter Paname ou OFF).

L’industrie du live était bloquée depuis des années dans un mainstream mou. Ticketmaster, Digitick et la Fnac avaient le monopole du ticketing. Personne ne voyait que la vraie création culturelle se passait ailleurs. Shotgun est né dans cette contre-culture techno française des années 2010, avec et pour ceux qui font émerger les scènes. L’underground n’est pas un genre, c’est un moment : celui où la culture naît avant d’être comprise par le plus grand nombre.

Vous avez traversé la crise du Covid, qui a brutalement stoppé l’événementiel, puis vous avez piloté la croissance internationale de Shotgun. Avec le recul, quelle est la leçon de leadership ou de résilience qui vous semble la plus déterminante pour un entrepreneur aujourd’hui ?

Le Covid a tout arrêté du jour au lendemain. La leçon : quand tout s’effondre, c’est la clarté de mission qui tient les équipes ensemble. On n’a pas pivoté. On a tenu grâce à notre raison d’être qui est de permettre aux scènes indépendantes d’exister et on en est sorti plus solides. On est passé de 10 millions de volume de transaction en 2020 à 200 millions de volume de transaction en 2024. La résilience, ce n’est pas s’adapter à tout prix. C’est savoir ce qu’on ne sacrifie pas.

À l’heure où l’automatisation et l’intelligence artificielle occupent une place croissante dans l’événementiel, quelles sont les situations où l’engagement humain, l’intuition ou la capacité d’adaptation de vos équipes demeurent irremplaçables ? Existe-t-il un épisode qui illustre particulièrement cette complémentarité entre technologie et intelligence humaine ?

Dans l’événementiel, l’IA optimise ce qui existe déjà : pricing, recommandations, logistique. Toutefois, un algorithme ne peut pas sentir ce qui est en train de naître. Les mécaniques de recommandations fonctionnent par optimisation. La culture fonctionne par rupture. L’IA peut créer un morceau de jazz, mais l’IA n’aurait probablement jamais pu inventer le jazz.

Il arrive que nos équipes repèrent un collectif de dix personnes dans un entrepôt de Bushwick ou de Lisbonne et pressentent que dans deux ans, ce sera une scène majeure. Ce qu’on construit, c’est précisément cela : une technologie qui amplifie le flair humain plutôt que de le remplacer et qui permet de créer le goût, non pas comme chambre d’écho de ce qu’on aime déjà, mais le goût comme conditions de ce qu’on aimera demain.

En observant des millions de participants à des événements partout dans le monde, quels sont selon vous les nouveaux besoins, les attentes ou les aspirations qui caractérisent la jeune génération ?

Ce qui me frappe, c’est le besoin croissant de présence réelle dans un monde saturé d’écrans. On constate que les jeunes ne veulent pas juste « assister » à un événement. Ils veulent appartenir à une communauté, partager un moment qui n’existera qu’une seule fois, avec les bonnes personnes. En 10 ans, le nombre de genres musicaux sur Spotify est passé de 1 300 à plus de 5 000. La culture se fragmente en niches, et chaque niche cherche son espace physique.

On le voit sur tous nos marchés, France, US, Brésil, Portugal, avec des formes différentes en fonction des villes. C’est un déplacement profond : de la consommation passive vers la participation intentionnelle.

Selon vous, quelles seront les compétences les plus recherchées dans les nouveaux métiers des industries culturelles et créatives au cours des prochaines années ?

Ce que je cherche chez les personnes que je recrute, c’est une capacité rare : ceux qui ont vu venir Fred Again quand il samplait des visages tout seul dans sa chambre.

Repérer pourquoi une scène émerge à Lisbonne ou à São Paulo. Ni pur technicien, ni pur créatif : quelqu’un qui sait passer de l’un à l’autre, et qui va sur le terrain pour de vrai. L’IA va automatiser beaucoup de choses dans ce secteur. Ce qu’elle n’automatisera pas, c’est le goût.

Au-delà de la croissance de Shotgun, quelle responsabilité les entreprises technologiques ont-elles aujourd’hui dans la manière dont les individus se rencontrent, créent du lien et font société ?

C’est une responsabilité considérable. On n’a jamais été aussi connectés, et pourtant aussi peu ensemble. Les AirPods en sont le symbole : leur fonction principale, c’est de réduire le bruit ambiant donc annuler le monde autour de soi.

La musique, elle, existe depuis 70 000 ans et a été live et collective pendant 99 % de son histoire. Le streaming a achevé de séparer l’écoute de la performance. Chez Shotgun, on a fait le pari inverse : le digital doit être une porte vers l’extérieur, vers les artistes, les communautés, les moments qui ne se reproduiront jamais.

Au 19ᵉ siècle, un simple outil, le tube de peinture, a rendu l’impressionnisme possible, en permettant aux peintres de sortir de l’atelier. C’est notre rôle : être l’outil discret qui change ce qui devient créativement possible.

Tristan Le Corre est lauréat du palmarès Les 40 des Médias et de la Création, à retrouver dans son intégralité ici : Choiseul Les 40 des Médias et de la Création