Jean-Baptiste Sandoz (Company Project) : La souveraineté matière, nouvel angle mort de la puissance industrielle

Publié le 16 juin 2026

Choiseul Magazine inaugure une nouvelle série d’articles donnant la parole aux lauréats du palmarès Leadership engagé, en partenariat avec Les entreprises s’engagent, la communauté des entreprises qui agissent pour une société inclusive et un monde durable. À l’honneur aujourd’hui, Jean-Baptiste Sandoz, lauréat 2025. Fondateur de Company project, groupe leader de l’économie circulaire industrielle, il consacre une tribune à la notion de « souveraineté matière ».

La souveraineté est revenue au centre du débat stratégique. Souveraineté énergétique, industrielle, technologique, alimentaire : les diagnostics se multiplient, les vulnérabilités apparaissent, les stratégies s’ajustent. Pourtant, un angle mort demeure encore largement sous-estimé : celui de la matière.

Nous continuons à penser la puissance à partir de l’énergie, des infrastructures, des capacités de production et des routes commerciales. Nous avons raison. Mais cela ne suffit plus. Car derrière ces enjeux se trouve une question plus fondamentale encore : celle de la maîtrise des ressources matérielles nécessaires à l’économie réelle.

Il n’y aura pas de puissance industrielle durable sans souveraineté matière.

L’une des grandes contradictions de notre époque est simple : nous importons des matières premières tout en considérant comme des déchets une partie des ressources déjà présentes sur notre territoire. En d’autres termes, nous allons chercher ailleurs ce que nous possédons déjà sous une autre forme.

Cette incohérence n’est plus soutenable.

Le paradoxe est particulièrement visible dans le plastique. Chaque année, des millions de tonnes de matières potentiellement valorisables quittent le système économique sous forme de déchets, tandis que l’industrie continue d’importer des polymères nécessaires à sa production. Cette logique se retrouve également dans les métaux, les équipements électroniques ou les matériaux du bâtiment.

Dans un monde marqué par la fragmentation géopolitique, la tension sur les approvisionnements et le retour des rapports de force, une nation ne peut plus fonder sa stratégie uniquement sur l’accès aux ressources primaires. Elle doit aussi développer sa capacité à capter, transformer et réintégrer les ressources secondaires présentes sur son territoire.

C’est cela, au fond, la souveraineté matière.

Elle ne remplace pas la souveraineté industrielle. Elle en devient l’un des fondements.

Il faut ici lever un malentendu. L’économie circulaire est encore trop souvent présentée comme une politique environnementale périphérique, voire comme une forme de correctif moral appliqué à l’économie de marché. Cette lecture est désormais dépassée.

L’économie circulaire n’est pas l’adversaire de l’économie linéaire. Elle n’a pas vocation à s’y substituer brutalement. L’extraction, la transformation primaire, les grands flux industriels et les chaînes classiques de production resteront durablement au coeur de l’économie mondiale.

Mais ce modèle ne suffit plus à lui seul.

L’économie circulaire devient, dans ce contexte, le complément stratégique de l’économie linéaire. Elle permet non seulement de mieux gérer les déchets, mais surtout de sécuriser des approvisionnements, de retenir davantage de valeur sur le territoire, de réduire certaines dépendances critiques, de recréer des capacités industrielles intermédiaires et d’ouvrir une nouvelle frontière de compétitivité.

La vraie question n’est donc plus de savoir s’il faut recycler davantage pour des raisons d’image ou de conformité. La vraie question est la suivante : voulons-nous continuer à importer ce que nous enfouissons, détruisons ou laissons sortir de notre système productif, ou voulons-nous reconstruire une capacité à en faire de nouveau de la matière utile ?

C’est là que se joue une part croissante de la puissance économique des nations.

Car une ressource secondaire n’a de valeur stratégique que si elle devient exploitable industriellement. Le sujet n’est pas théorique. Il est économique. Tant que la matière secondaire sera plus coûteuse, plus instable, plus risquée ou plus difficile à réintégrer que la matière vierge, elle restera marginale. C’est pourquoi la souveraineté matière ne peut pas être un slogan. Elle doit devenir une politique de compétitivité.

Cela suppose d’agir simultanément sur plusieurs leviers : la captation des flux, la qualité du tri, la standardisation des matières, les outils de transformation, les débouchés industriels, la sécurisation contractuelle, les signaux-prix et les critères d’achat. En d’autres termes, il ne s’agit pas de célébrer abstraitement le recyclage. Il s’agit d’organiser les conditions économiques qui rendent la réintégration matière rationnelle, robuste et désirable.

Ce basculement intellectuel est essentiel. Pendant longtemps, nous avons pensé les déchets comme la fin d’un cycle. Il faut désormais apprendre à les penser comme le début d’une nouvelle chaîne de valeur.

Les pays qui comprendront cela les premiers ne disposeront pas simplement d’une politique environnementale plus avancée. Ils construiront un avantage industriel supplémentaire. Ils seront mieux armés pour arbitrer la rareté, sécuriser leurs filières et conserver sur leur sol une part plus importante de la valeur matérielle.

La souveraineté industrielle du XXIe siècle ne se jouera donc pas seulement dans l’accès aux ressources du sous-sol ou dans la maîtrise des routes d’approvisionnement mondiales. Elle se jouera aussi dans la capacité à reconnaître, exploiter et réintégrer les ressources déjà présentes sur le territoire.

Le XXIe siècle ne sera pas seulement celui de la transition énergétique. Il sera aussi celui de la maîtrise des matières.

Les nations qui considéreront leurs déchets comme des ressources stratégiques disposeront d’un avantage industriel décisif.

Les autres continueront à parler de souveraineté tout en organisant leur dépendance.

Jean-Baptiste Sandoz est lauréat du palmarès Leadership engagé, à retrouver dans son intégralité ici : Palmarès Choiseul Leadership engagé, en partenariat avec Les entreprises s’engagent.