Sécurité maritime : conflits dans les détroits

Publié le 16 avril 2026

Gibraltar, Malacca, Ormuz, Bosphore… Au coeur des enjeux géopolitiques d’un monde globalisé en tension, les détroits s’imposent comme les noeuds névralgiques des grandes routes maritimes dont dépend le commerce planétaire. Des passages resserrés et convoités dont la sécurisation s’avère cruciale pour les grandes puissances : s’y greffent tous les conflits de notre époque, de l’Ukraine au Proche-Orient en passant par Taïwan ! Analyse de ces goulots d’étranglement.

Appuyer là où ça fait mal. En approuvant, en juin 2025, une proposition visant à fermer le détroit d’Ormuz – débouché clé du golfe Persique où transitent 30 % du pétrole mondial ! –, le Parlement iranien ne pouvait pas brandir de meilleure menace pour déstabiliser la communauté internationale. « Une décision très dangereuse et bonne pour personne », a réagi la cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas. « Une escalade majeure qui méritera une réponse », a tancé de son côté Marco Rubio, chef de la diplomatie américaine.

En pleine « guerre des douze jours » face à Israël et aux États-Unis, le régime des Mollahs n’aura in fine pas mis à exécution un tel scénario catastrophe à l’échelle planétaire… Tant c’est dans son habitude de faire monter la pression autour de cet unique verrou du golfe Persique sur lequel il exerce l’autorité conjointe avec le sultanat d’Oman. Un détroit considéré comme « le plus important point de passage au monde pour le trafic maritime pétrolier », précise Jehan-Christophe Charles, chercheur associé à la FMES, Fondation méditerranéenne d’études stratégiques, en rappelant que 30 000 navires y transitent chaque année. Un tel blocage entraverait les exportations des pays du Golfe producteurs de pétrole qui dépendent tous du détroit d’Ormuz. Tout autant que l’Iran lui-même ! « Alors que celui-ci y achemine près de 90 % de sa production vers son allié, la Chine, Pékin perdrait 30 % de ses approvisionnements pétroliers en cas de blocage de cet axe maritime, contre 7 % pour l’Europe, qui importe surtout l’or noir d’Amérique ou d’Afrique », détaille le chercheur.

Des marchés affolés

Voilà pourquoi, « la simple menace politique de blocage du détroit d’Ormuz – ou même de Taïwan par exemple –, suffit à affoler les marchés », constate Virginie Saliou, chercheuse en sécurité et sûreté maritimes à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (Irsem). Pour preuve : les cours mondiaux du pétrole ont grimpé d’environ 7 % à la suite des dernières menaces de Téhéran. C’est dire si les détroits, véritables noeuds gordiens des échanges commerciaux internationaux – 90 % passent par la mer ! –, s’imposent comme les goulots d’étranglement d’un xxie siècle sous tension. Là où se jouent « sécurité, économie mondiale et influence géopolitique », indique le commissaire général Thierry Duchesne, directeur du département maritime de la FMES, partenaire du Gican, syndicat professionnel du secteur de la construction navale. Gibraltar, Malacca, Bab-el-Mandeb, Ormuz, Bosphore, Pas-de-Calais… « Autant de détroits devenus incontournables, avec la mondialisation des échanges maritimes, plus accrue encore.

Rappelons que cette mondialisation a surgi dans le sillage du transport conteneurisé à partir de l’après-guerre », contextualise le commissaire. Une circulation plus que jamais libre et massive des marchandises, produits énergétiques, etc., d’ailleurs garantie par le droit international de la mer (Convention de Montego Bay), puisque la grande majorité des détroits internationaux est soumise au régime juridique du « passage des navires en transit sans entrave ». Et parmi ces navires, les porte-conteneurs donc – principal mode de fret maritime ! – qui sillonnent mers et océans « remplis de grands conteneurs standardisés propres à optimiser les temps de rupture de charge dans les ports », complète l’expert. Résultat : face à un transport terrestre coûteux et aléatoire (contrôles aux frontières, déploiement de pipelines…), « la dépendance à un transport maritime ultra-rationalisé est presque vitale pour nos économies mondialisées », poursuit-il. En particulier pour un continent comme l’Europe, en pleine désindustrialisation ! Là où déferlent en continu des produits manufacturés venus de Chine ou d’ailleurs, « et circulant en fin de compte via ces points de passages obligés des grandes routes maritimes que sont les détroits ».

Dilemme de Malacca

Parmi lesquels, le détroit clé de Malacca, charnière naturelle entre les océans Indien et Pacifique, et chenal le plus emprunté du globe (avec le détroit du Pas-de-Calais). Il capte plus du tiers du commerce mondial ! Soit environ 80 000 navires par an. Outre ceux de Chine, chargés de biens manufacturés destinés à l’Europe, naviguent les pétroliers iraniens venus du golfe Persique en sens inverse, jusqu’à l’Empire du milieu… Déjà tributaire du détroit d’Ormuz, Pékin l’est même plus encore vis-à-vis de celui de Malacca puisque « 75 % de ses approvisionnements en pétrole en dépendent ! », évalue Nathalie Fau, professeure de géographie à l’Université Paris-Cité et chercheuse au Centre d’études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques. « Les stratèges chinois ont conféré un nom au casse-tête que représente ce détroit pour l’économie nationale : le dilemme de Malacca », remarque-t-elle.

Pour cause, les vulnérabilités se conjuguent au pluriel pour ce cordon ombilical de l’économie chinoise, premier axe maritime des Nouvelles routes de la soie, le projet mondial de financement d’infrastructures déployé par Pékin. Au rang des préoccupations, figure l’extrême saturation de cet étroit corridor, long de 1 000 kilomètres, parfois large de 38 kilomètres, aux eaux très peu profondes ! De quoi obliger les trois nations souveraines dudit détroit – Kuala Lumpur, Jakarta et Singapour, ainsi chargées d’en sécuriser les flux – à « anticiper tout risque de collision, de pollution, etc., par la nécessaire co-organisation du trafic pour garantir une navigation sans entrave dans la zone », note le géographe Frédéric Lasserre, enseignant à l’université Laval (Québec) et auteur du livre Géopolitique des détroits (Le Cavalier Bleu, 2025). Parmi les mesures instaurées par les trois pays riverains : un format « Malaccamax » pour existentielle » pour l’archipel nippon, la Chine n’en a pas moins déployé, fin 2025, une centaine de navires de guerre autour de Taïwan… La plus grande manoeuvre maritime jamais lancée par l’armée chinoise dans la zone, véritable épicentre d’une potentielle crise planétaire !

Question latino-américaine

C’est dire si les Chinois sont parvenus à doubler les Américains jusque dans leur toute proche zone d’influence… « Et sans que ça ne déclenche, du moins jusqu’alors, de crise majeure avec les États-Unis, note Alain Rouquié, alors que le poids colossal de la Chine en Amérique latine remonte déjà au début des années 2010, à la faveur du boom des matières premières ». En effet, cette récurrente « question latino-américaine », certes remise au goût du jour par la dynamique actuelle de reconfiguration de l’ordre global, « a longtemps été négligée par les dernières administrations américaines qui n’en ont guère fait une priorité de leur politique extérieure, analyse le diplomate Alain Rouquié. On l’a vu lors du premier mandat de Donald Trump qui ne s’est rendu qu’une fois en Amérique latine en quatre ans, et pour un déplacement de 4 heures à Buenos Aires ! ». Mais la fulgurante percée chinoise dans la région aura changé la donne…

Les États-Unis reviennent avec fracas dans leur voisinage direct alors que les visites officielles de Marco Rubio s’y multiplient. Comme celles de grands dignitaires chinois, mais à la faveur d’une diplomatie bilatérale savamment orchestrée qui mise a contrario sur le soft power : ouverture d’une quarantaine d’instituts Confucius dans toute la zone, octroi de milliers de bourses d’études, programme de soutien en matière de santé (comme lors de la covid), de catastrophes naturelles ou de lutte contre le narcotrafic… « L’Empire chinois entend diversifier son influence sur le sous-continent avec une volonté affichée de coopération », note Gaspard Estrada. Sans pour autant « négliger d’ailleurs les plus petits États latino-américains », souligne Temir Porras Ponceleon. En atteste la dernière édition du forum Chine-Celac (Communauté d’Amérique latine et la Caraïbe), organisée en grande pompe à Pékin en mai 2025, laquelle rassemblait le Brésil, le Mexique, la Colombie…, et jusqu’à des micro-États comme Sainte-Lucie. Pour autant, une sacrée condition s’impose aux pays venus profiter de ces généreux plans d’investissements chinois : ne plus reconnaître… Taïwan !

Cartographie régionale hétérogène

Rappelons, en effet, que sur la dizaine d’États au monde à avoir établi des relations diplomatiques avec cet État insulaire contesté la moitié se situe en Amérique latine : Guatemala, Belize, Paraguay ou encore Sainte-Lucie, bénéficiaires d’une aide au développement importante de Taipei. Mais depuis les dernières années, les revirements sur Taïwan se sont multipliés, « du Honduras à la République Dominicaine ou au Nicaragua, qui ont privilégié le rapprochement économique avec Pékin », note Temir Porras Ponceleon. C’est aussi le cas du Panama qui a cédé aux pressions chinoises sur Taïwan tout en cédant également à celles de Washington en se retirant des Nouvelles routes de la soie… Nouveaux équilibres, nouvelles alliances et souvent à géométrie variable : c’est donc tiraillée, et souvent en position de faiblesse, que l’Amérique latine cherche tant bien que mal à jouer sa partition dans la course que se livrent – en partie sur son sol – les deux géants pour la suprématie mondiale.

D’autant que la région doit composer avec une cartographie régionale ultra-hétérogène composée, avec les Caraïbes, de 33 pays aux disparités économiques flagrantes : du Brésil – membre des BRICS et du G20 – à Haïti, État failli parmi les plus pauvres du monde. « Autant de pièces d’un puzzle difficile à rassembler », commente Pascal Drouhaud, et qui en dit long sur les difficultés d’intégration régionale du continent. Avec un foisonnement d’instances créées durant les dernières décennies mais devenues moribondes voire quasi inexistantes, tellement minées par les divisions politiques internes. C’est le cas de la Celac envers laquelle le Brésil de Bolsonaro avait suspendu sa participation en 2020 pour dénoncer la complaisance de l’organisation vis-à-vis du Venezuela, du Nicaragua et de Cuba, tous mis au ban par Washington. Tandis que l’Unasur, Union des nations sud-américaines, qui s’inspire volontiers de l’UE, ne regroupe plus que quelques États critiques de l’Oncle Sam.

Reflet également de la fragmentation politique de la région, le Mercosur, Marché commun du sud, a, lui, exclu dès 2016 le Venezuela. Cette zone de libre-échange qui n’englobe qu’une partie de l’Amérique du Sud, « repose avant tout sur le projet d’accord avec l’UE, longtemps en suspens et enfin adopté par la Commission européenne après d’âpres négociations. Mais encore faut-il qu’il soit approuvé par les Vingt-Sept et le Parlement européen », avertit Alain Rouquié. Ce qui est loin d’être une mince affaire au vu des controverses qu’il suscite, surtout en France et chez ses agriculteurs. Rien qui n’offre, pour l’heure, un socle suffisant à une alliance, qui plus est géopolitique, entre l’Europe et le sous-continent dans son ensemble…

Non-alignement actif ?

Pour Pascal Drouhaud, « l’Amérique latine n’a donc jamais semblé aussi divisée qu’aujourd’hui ». Des divergences nourries par ses fortes dépendances vis-à-vis de l’extérieur, comme l’illustre encore le refus de l’Argentine de l’ultraconservateur Javier Milei – soutenu par Donald Trump – de rejoindre son voisin brésilien au sein des BRICS… Pour autant, le sous-continent « ne souhaite pas répéter l’histoire et entamer une nouvelle Guerre froide », a recadré le président brésilien Lula lors du dernier forum Chine-Celac. Bien au contraire, la gageure est surtout de « maintenir une relation triangulaire pour maximiser les marges de manœuvre avec les deux géants », étaie Alain Rouquié.

Exit donc toute logique de blocs, place à des rapprochements tactiques par lesquels l’Amérique latine espère tirer les profits d’une telle rivalité. Exemple probant avec l’Argentine, justement, mais aussi le Pérou, « dont les gouvernements de droite s’alignent volontiers politiquement sur les États-Unis tout en développant des échanges économiques dynamiques avec la Chine », constate Temir Porras Ponceleon. Le risque induit par cette absence de ligne claire ? S’enferrer finalement dans un état de dépendance vis-à-vis des deux grandes puissances… On l’aura compris : que les pays d’Amérique latine aient ou non à choisir in fine entre Pékin et Washington – face à ce regain d’intérêt brutal du voisin américain à leur égard –, le vrai enjeu réside bien ailleurs. Celui de « passer du statut d’objet des relations internationales à celui d’acteur doté d’une stratégie commune », selon Pascal Drouhaud.

Cependant, encore faut-il que le sous-continent se dote des moyens de mettre en œuvre ce fameux « non-alignement actif » ! Une « vision défendue par nombre de théoriciens du droit international, surtout en Amérique du Sud », commente Gaspard Estrada en évoquant d’ailleurs de premiers rapprochements Sud-Sud réussis, activés en ce sens par Brasilia en Afrique, Inde ou Vietnam. Et qui s’inscrivent dans cette volonté de construction d’un monde multipolaire au cœur de l’histoire politique de ce sous-continent de paix. Pour autant, cette tentation brésilienne, voire sud-américaine d’un Sud global – malgré tout dominé par la Chine – pourrait créer un fossé croissant, voire, à terme consommer une rupture avec les pays satellites de Washington en Amérique centrale. Et renforcer alors « l’émiettement sans précédent de la région », déplore Alain Rouquié.

Prolongement de l’Europe

C’est donc là où le bât blesse : difficile d’imaginer une Amérique latine apte à surmonter ses divisions régionales – comme ses persistantes détériorations économiques –, pour se replacer à l’avant-garde d’un tel multilatéralisme essentiel à son émancipation. « Cette situation interne affecte ses capacités à parler d’une seule voix dans les affaires du monde », analyse Pascal Drouhaud, d’autant « qu’il est difficile d’être écouté lorsqu’on ne représente que 8 % du PIB mondial… Et pire, quand un tiers de sa population vit sous le seuil de pauvreté et plus de la moitié de ses emplois dépendent du secteur informel face au narcotrafic et la corruption facteurs d’insécurité… ».

Longtemps perçue comme un prolongement de l’Europe, l’Amérique latine ne trouverait-elle pas alors en l’UE – pareillement mise sous tension par le grand frère américain ! – les leviers de mise en œuvre de cette troisième voie alternative ? Cette Europe déjà très présente économiquement dans le sous-continent, mais peu influente… Cette Europe au discours commun fondé sur le respect de la souveraineté, mais trop en retrait pour peser dans les arbitrages géopolitiques… Pour autant, c’est à la faveur de ce type d’alliance qu’un nécessaire équilibre pourrait s’établir à terme entre les deux leaders mondiaux. Une condition sine qua non pour offrir à l’Amérique latine l’inédite autonomie dont elle a besoin.