À l’heure où l’ordre économique international se fragmente, la trajectoire de la Russie offre un prisme d’analyse des nouvelles logiques de puissance. Entre adaptation contrainte, basculement vers l’Asie et tensions internes, son évolution interroge plus largement les recompositions du système géoéconomique mondial. Les réponses d’Arnaud Dubien, Directeur de l’Observatoire franco-russe et chercheur associé à l’IRIS.
Plus de deux ans après le déclenchement de la guerre en Ukraine, comment se porte réellement l’économie russe ? Quels sont, selon vous, les grands traits qui expliquent sa résilience apparente ?
Après deux années de croissance aussi remarquable qu’inattendue, 4,1 % en 2023 et 4,3% en 2024, l’économie russe est entrée en phase de décélération rapide. Le PIB ne devrait augmenter que de 1% en 2025 et en 2026. De nombreux indicateurs sont passés à l’orange, mais le pays n’est pas en récession. Le faible endettement de l’État, de l’ordre de 15 % de la richesse nationale, est sans doute ce qui a permis à la Russie de tenir bon et de rebondir, malgré l’avalanche de sanctions occidentales.
Derrière cette résilience affichée, quelles fractures sociales et territoriales observez-vous ?
L’un des phénomènes les plus frappants et les plus significatifs de ces trois dernières années en Russie est la redistribution des rôles et des places, tant à l’échelle sociale que régionale. Au fond, les perdants de la période postsoviétique prennent leur revanche sur les vainqueurs de la « transition ». Smolensk, Briansk, Kourgan – où les industries de défense tournent à plein régime – sont réapparues sur la carte économique du pays. Les cols-bleus et les gens susceptibles d’enfiler le treillis sont désormais plus en cour que les cols blancs dont beaucoup ont émigré depuis 2022 et qui ont toujours été perçus comme peu fiables politiquement par le Kremlin. Fondamentalement, une majorité de Russes vit mieux aujourd’hui qu’en 2021, une vérité contre-intuitive et inaudible en Occident qui explique en partie la stabilité du pays et l’état d’esprit de la population.
On réfléchit peu à « l’après », ce qui est une grave erreur car la géographie ne changera pas et parce que la Russie, d’un point de vue historique et civilisationnel, reste en Europe.
Le budget fédéral finance massivement l’effort de guerre. Jusqu’où ce modèle est-il soutenable sans fragiliser durablement l’économie civile ?
De nombreuses branches civiles sont déjà en crise. C’est notamment le cas de l’automobile, secteur qui avait misé sur les coopérations avec les Occidentaux et qui a dû se réorganiser rapidement, et de la construction, qui a encaissé le choc de la hausse des taux d’intérêt et de l’effondrement de l’immobilier. La métallurgie est également confrontée à de sérieuses difficultés, tout comme – et c’est nouveau – le secteur des hydrocarbures : la réorientation de Gazprom, qui a perdu ses débouchés européens, vers la Chine et le marché russe prendra quelques années ; les houillères de Sibérie souffrent notamment de l’engorgement des chemins de fer et les pétroliers subissent la baisse des prix et la hausse de leurs coûts, notamment logistiques. Quant à l’agriculture – grande success-story depuis 2014, en grande partie due aux premières sanctions occidentales –, elle se porte moins bien cette année en raison d’aléas climatiques.
Du côté du budget, le gouvernement veille à limiter le déficit autour de 2 %. Pour ce faire, il a augmenté les impôts – en imposant d’abord des contributions exceptionnelles aux grands groupes, puis en augmentant l’impôt sur le revenu, jusqu’ici à taux unique de 13 %. Plus récemment, en portant la TVA de 20 à 22 %. Ce qui devrait suffire pour financer l’effort de guerre en 2026. Les perspectives sont cependant moins claires au-delà de 18 mois, mais je doute que le Kremlin change sa politique à l’égard de l’Ukraine pour des raisons financières. Les véritables problèmes surgiront après la guerre.
L’énergie demeure le socle de la puissance russe. Comment ce secteur s’adapte-t-il à la dépendance accrue à l’Asie et aux sanctions technologiques ?
Le secteur traverse une véritable révolution en raison des sanctions. L’Europe, qui était le principal marché des pétroliers russes et de Gazprom, leur est quasiment fermée. Les entreprises russes ont dû, en quelques mois, mettre en œuvre le « tournant vers l’Asie » que Poutine avait annoncé, sur le plan politique, dès 2012 au sommet de l’APEC, la Coopération économique pour l’Asie-Pacifique, à Vladivostok. Une tâche titanesque alors que les infrastructures sont – à l’exception de celles construites depuis les années 2000 en direction de la façade Pacifique et de la frontière chinoise – toutes orientées vers l’Ouest.
D’un point de vue technologique, les sanctions à l’encontre du GNL ont été les plus préjudiciables. Elles visent clairement, de la part des États-Unis, à entraver la montée en puissance de la Russie dans ce segment sur lequel les entreprises françaises avaient, au demeurant, des positions très fortes avant 2022. Que voit-on ? D’une part, que les Chinois n’ont pas rompu leurs coopérations ni leurs achats, y compris en provenance de gisements sanctionnés comme Arctic LNG-2. D’autre part, que les entreprises concernées, notamment Novatek, investissent lourdement dans la recherche. Il fait peu de doutes que les Russes s’affranchiront, d’ici à 2030, de leur dépendance technologique envers les Occidentaux.
Deux autres points méritent, selon moi, d’être relevés. D’une part, la moindre exposition du budget au pétrole et au gaz, qui ne représentent plus que le quart des recettes, contre plus de 50 % en 2018. Présenter la Russie comme « une pompe à essence dotée d’armes nucléaires » est moins vrai que jamais. D’autre part, le rôle de Rosatom dans la diplomatie énergétique de la Russie et sa réindustrialisation du pays. Les Russes ont fait les bons choix, à rebours de l’Europe de l’Ouest, et sont désormais très bien placés.
La Chine devient désormais le premier partenaire commercial de la Russie. Cette relation induit-elle une véritable dépendance asymétrique ou Moscou garde-t-il des marges de manœuvre ?
Que la Russie et la Chine ne jouent pas dans la même catégorie, notamment sur les plans économique et démographique, est une évidence, que d’ailleurs nul ne conteste à Moscou. Que le Kremlin ait plus que jamais besoin du soutien – politique, commercial, technologique – de Pékin est indéniable. Doit-on pour autant parler, comme on le fait souvent à Paris, d’une « vassalisation » de la Russie, je ne crois pas. Avant tout parce que la Chine ne le veut pas. Xi Jinping a une excellente relation personnelle avec Poutine et comprend très bien comment traiter – et ne pas traiter – un ex-empire en relatif déclin. Quant aux Russes, ils ne renonceront pas aux positions acquises dans le « Sud global » depuis 2022. Mais il est certain qu’ils voudront se redonner des marges de manœuvre. On l’a vu à l’occasion du sommet d’Anchorage en août.
Sur le plan intérieur, comment évolue l’opinion publique face à une guerre qui s’enlise ?
De façon paradoxale, en apparence en tout cas. Le dernier sondage mensuel du Centre Levada – classé « agent étranger » et donc peu suspect de complaisance envers le pouvoir – montre que la part de Russes soutenant, à des degrés divers, la poursuite du conflit a atteint son niveau le plus bas, 27 %. Mais dans le même temps, 78 % d’entre eux disent soutenir les actions de l’armée en Ukraine. Et 39 % estiment que « l’opération militaire spéciale » va durer au moins encore un an.
De façon générale, une majorité de Russes serait soulagée si la guerre d’Ukraine cessait demain. Au-delà de la « mouvance Z », c’est-à-dire la sphère ultrapatriotique qui pèse environ 20 % dans l’opinion, les gens veillent à se tenir le plus éloignés possible du conflit, ce qui est possible si vous n’avez pas de militaires ni de mobilisés dans votre famille. La société russe est moins va-t-en-guerre que ses dirigeants actuels. Mais ils ne sont pas prêts à accepter de véritables compromis, notamment sur les territoires.
Enfin, si une sortie de guerre devait intervenir, quelles seraient les marges de manœuvre de la Russie pour redéfinir ses relations économiques avec l’Europe et le reste du monde ?
Cette guerre, comme toutes les autres, se terminera un jour. On a cependant l’impression que beaucoup de gens, dans les capitales occidentales et à Moscou, voudraient qu’elle se poursuive ad vitam aeternam ! On réfléchit peu à « l’après », ce qui est une grave erreur car la géographie ne changera pas et parce que la Russie, d’un point de vue historique et civilisationnel, reste en Europe. Comme le faisait remarquer un éditorialiste moscovite en vue, « Shanghaï ne sera jamais plus proche que Paris pour un Russe ». Mais on repartira de loin, car beaucoup de choses ont été détruites depuis 2022. Plus que lors de la Guerre froide, puisque nombre de contacts culturels et universitaires ont été rompus. S’agissant de l’économie, le modèle de relations entre la Russie et l’Europe occidentale en vigueur depuis les années 1970 –schématiquement, énergie contre technologies – reprendra-t-il ? C’est douteux. Pourtant, il est difficile de croire que ces deux ensembles s’ignoreront durablement.




