La COP30 qui s’est tenue à Belém au Brésil entre le 10 et le 22 novembre 2025 s’est achevée sur un grand soulagement et de profonds mécontentements. Entre difficultés à obtenir les CDN (Contributions déterminées au niveau national) de certains pays, retrait des Etats-Unis de l’accord de Paris, alignements prorusse et prochinois du président Luiz Inacio Lula da Silva, dissensions intra-européennes sur les engagements climatiques de l’Union européenne (UE) et des températures terrestres toujours en hausse, le risque d’une COP sans accord final n’avait rien d’une vue de l’esprit.
L’objet de cette note est de tenter de dresser un bilan des événements qui se sont déroulés à Belém au cours du mois de novembre 2025. Une décennie après l’adoption de l’accord de Paris, en s’appuyant sur le contexte et les enjeux liés à cette COP30, nous analyserons les évolutions des positions respectives des Etats-Unis, de la Chine et de l’Union européenne en matière de lutte contre le changement climatique. Nous verrons qu’en l’espace de dix ans, la prise en compte de la question climatique par ces trois acteurs a contribué à une reconfiguration des rapports de force internationaux dans différents domaines.
I. Contexte et objectifs de la COP30
Le but de la COP30 était, non de parvenir à de grandes avancées, mais essentiellement de consolider les acquis obtenus lors des COP précédentes et donc d’assurer la survie du régime climatique international. Comme l’exprimait début novembre 2025 Laurent Fabius, qui avait présidé en tant que ministre des Affaires étrangères la COP21 à Paris en 2015 : « je résumerai l’objectif de la COP30 pars trois “i” : “implementation”, “inclusion” et “innovation”. A Belém il ne s’agit pas de négocier de nouveaux objectifs spectaculaires, mais de s’assurer que ceux qui ont été fixés lors des dernières années seront réellement appliqués, notamment l’abandon progressif des énergies fossiles et les financements climat [1]».
Cet objectif devait être atteint dans une situation climatique de plus en plus préoccupante et dans un contexte diplomatique caractérisé notamment par le relèvement attendu des objectifs nationaux de lutte contre le changement climatique (prévu lors de la COP28) et par la sortie des Etats-Unis de l’accord de Paris.
Une COP de “survie” du régime climatique international
S’agissant du climat, un rapport publié par l’Organisation météorologique mondiale (OMM) le 6 novembre 2025 en vue de la COP30, mettait en évidence que chacune des onze dernières années (de 2015 à 2025) faisait partie des onze années les plus chaudes jamais enregistrées en 176 ans d’observation, les trois dernières occupant la tête du classement. La température moyenne pour la période allant de janvier à août 2025 dépassait de 1,42°C (± 0,12°C) la moyenne de l’époque préindustrielle. Les concentrations de gaz à effet de serre (GES), quant à elles, ont atteint des records en 2024. Ainsi, le CO2 est passé de 278 ppm en 1750 à 423,9 en 2024[2].

Comme le soulignait le communiqué de presse présentant ce rapport en citant la Secrétaire générale de l’OMM, Mme Celeste Saulo : « Cette série sans précédent de températures élevées, combinée à l’augmentation record des niveaux de gaz à effet de serre de l’année dernière, montre clairement qu’il sera pratiquement impossible de limiter le réchauffement planétaire à 1,5 °C ces prochaines années sans dépasser temporairement cet objectif. Néanmoins, les données scientifiques sont tout aussi claires : il est encore tout à fait possible et essentiel de ramener l’augmentation des températures à 1,5 °C d’ici à la fin du siècle[3]. »
Ces données étaient publiées à la veille d’une COP qui avait lieu dix ans après l’adoption de l’accord de Paris mais également deux ans après celle de l’« Inventaire global (global stocktake) » établi lors de la COP28 (Dubaï, 2023)[4]. Cet inventaire (qui s’intègre dans le processus de révision prévu par l’article 14 de l’accord de Paris) avait permis de dresser un constat (inquiétant) qui devait se traduire en plans d’action concrets à Belém. Chaque pays devait donc présenter une nouvelle CDN plus ambitieuses que la précédente et alignée sur l’objectif de limiter le réchauffement à 1,5°C (article 2 de l’accord de Paris).
CDN en retard : le grand décalage entre calendrier diplomatique et réalité politique
Cependant, malgré un calendrier prévu de longue date, les choses ne se déroulèrent pas de la façon la plus fluide. En effet, malgré une date butoir initialement fixée à février 2025[5], puis repoussée au 30 septembre, seulement 99 pays sur les 197 liés à l’accord de Paris avaient déposé leur CDN au moment de l’ouverture de la COP30[6], l’UE n’étant parvenue à surmonter ses divisons que le 5 novembre soit moins d’une semaine avant le début de la COP. Ils seraient 122 à la fin de la COP30. Parmi les membres du G20 n’ayant soumis aucune proposition, on compte l’Inde, le Mexique, la Corée du Sud, l’Argentine et l’Arabie saoudite[7].
Le “Global Mutirão”, compromis multilatéral, faiblesse sur les fossiles
Pour autant, le 22 novembre, la COP30 s’est conclue sur un texte de 59 articles baptisé « Global Mutirao : Uniting Humanity in a Global Mobilization against Climate Change [8]», « mutirao » étant un terme brésilien issu des langues autochtones tupi-guarani qui désigne une communauté qui se réunit pour accomplir une tâche commune.
Dans son préambule, ce texte réaffirme certains points essentiels de l’accord de Paris tels que le principe de la responsabilité commune mais différenciée (déjà formulé dans la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques de 1992), rappelle l’importance du multilatéralisme et souligne que limiter la hausse des températures à 1,5°C par rapport à l’époque préindustrielle exige une réduction des émissions de GES de 43% d’ici 2030 et de 60% d’ici 2035 par rapport aux niveaux de 2019 pour atteindre la neutralité carbone en 2050, ce qui est loin d’être le chemin que nous empruntons aujourd’hui.
Si la principale qualité de la COP30 est d’avoir sauvé le multilatéralisme climatique, le « mutirao global » acte également une augmentation des efforts financiers en faveur de l’adaptation au changement climatique (articles 45 à 55) mais n’est pas parvenu à établir une feuille de route pour faire sortir l’économie mondiale de sa dépendance aux énergies fossiles. Ainsi, l’expression « énergies fossiles » est absente du texte et ce dernier n’y fait référence qu’indirectement en évoquant dans ses article 14(f) et 41 le « consensus des Emirats arabes unis » c’est-à-dire la COP28 de Dubaï qui s’était conclue sur un texte dont l’article 28(d) évoquait la nécessité de « transitionner hors des énergies fossiles »[9].
Selon les experts, ces nouveaux engagements devraient conduire à une diminution des émissions mondiales de 10 à 15% d’ici 2035 par rapport à 2019 alors qu’il faudrait les réduire de 60% pour parvenir à ne pas dépasser un réchauffement supérieur à1,5°C. Si ces plans sont respectés, la planète se situe donc sur une trajectoire de réchauffement de 2,3 à 2,5°C en 2100, la sortie des Etats-Unis de l’accord de Paris ayant un effet estimé de +0,1°C[10]. L’article 8 du « mutirao global » rappelant qu’avant l’accord de Paris, le réchauffement prévu était supérieur à 4°C.
II. Le nouveau retrait américain de l’accord de Paris
Quelques jours avant Noël 2024, Joe Biden avait annoncé un nouvel engagement : réduire les émissions américaines de 61 à 66% d’ici 2035 par rapport à leur niveau de 2005. Cet engagement remplaçait le précédent, datant de 2021, qui était de réduire les émissions de 50 à 52% d’ici 2030 par rapport à leur niveau de 2005[11]. Pour mémoire, la CDN américaine lors de l’accord de Paris prévoyait une diminution des GES de 26 à 28% entre 2005 et 2025.
Il était évident que l’objectif retenu par Joe Biden serait abandonné par Donald Trump qui allait prendre ses fonctions quelques semaines plus tard.
Retrait de Paris : un acte politique, un calendrier juridique
De fait, dès le premier jour le son retour au pouvoir, le 20 janvier 2025, le nouveau président signait le décret annonçant le retrait de son pays de l’accord de Paris et une lettre notifiant ce retrait aux Nation unies, celui-ci ne devenant effectif qu’au terme d’un délai d’un an, soit en janvier 2026. Ce faisant, les Etats-Unis rejoignaient l’Iran, la Libye et le Yémen qui étaient, jusque-là, les trois seuls pays à n’avoir pas ratifié l’accord de Paris[12].
Le 23 septembre suivant, à la tribune des Nations unies, Donald Trump déclarait que la crise climatique est « la plus grande escroquerie jamais perpétrée dans le monde ». S’adressant aux représentants des autres nations, il lança : « Si vous ne prenez pas vos distances avec cette arnaque verte, votre pays échouera [13]».
Ce qui différencie la politique climatosceptique de Donald Trump de son second mandat par rapport au premier c’est qu’elle comporte un ensemble de mesures contre la science et de menaces contre les autres nations.
Une politique “anti-climat” : science ciblée, institutions fragilisées
S’agissant du premier point, la Maison Blanche a supprimé le bureau en charge de la diplomatie climatique américaine, a stoppé de nombreux financements fédéraux consacrés à la recherche sur le climat, a fait supprimer sur le site de l’Agence pour la protection de l’environnement des Etats-Unis toute mention relative au rôle des activités humaines et des combustibles fossiles dans les causes du changement climatique…[14] La NASA est également dans le collimateur de Donald Trump. Ainsi, le mythique Goddard Space Flight Center, berceau des télescopes spatiaux Hubble et James Webb, est victime de coupes budgétaires qui pourraient compromettre les missions de surveillance du carbone atmosphérique par satellites[15].

Pressions extraterritoriales : climat, sanctions commerciales et diplomatie de la contrainte
A cela s’ajoute les pressions, pour ne pas dire les menaces exercées par Washington sur les pays désireux de poursuivre leurs efforts contre le changement climatique. Comme le résume Robert Stavins, professeur d’économie à Harvard : « La position de l’administration sur le changement climatique est aussi négative qu’elle pourrait l’être : non seulement Donald Trump veille à ce que les Etats-Unis ne participent pas au processus international, mais il tente également de faire pression sur d’autres pays, en les menaçant de sanctions commerciales, pour qu’ils réduisent leurs ambitions »[16]. Exemple de cette stratégie : la façon dont Washington a fait pression pour empêcher l’inscription par l’OMI (Organisation maritime internationale) d’un projet de régulation des émissions de CO2 du transport maritime international (via la convention Marpol). Ce projet prévoyait une tarification du carbone. Washington, en accord avec Riyad et Moscou, a menacé de rétorsions commerciales tous les pays qui appliqueraient cette mesure[17].
Lors du discours tenu le soir de son investiture, Donald Trump a promis d’en finir avec le Green New Deal de Joe Biden – ce qui ne sera peut-être pas aussi simple qu’il le pense, les Etats républicains ayant profité plus que les autres des aides fédérales « vertes »[18] – considérant que : « Nous avons quelque chose qu’aucune autre nation manufacturière n’aura jamais : la plus grande quantité de pétrole et de gaz de tous les pays du monde. Et nous allons l’utiliser encore et encore. Nous ferons baisser les prix, remplirons à nouveau nos réserves stratégiques jusqu’à ras bord et exporterons l’énergie américaine dans le monde entier. Nous redeviendrons une nation riche, et c’est cet or liquide sous nos pieds qui nous aidera à y parvenir[19] ».
Au moment où ces lignes sont écrites aucun pays n’a emboité le pas des Etats-Unis, par plus Javier Milei aujourd’hui que Jair Bolsonaro en 2017, l’accord de Paris, en raison de sa souplesse même, s’est finalement avéré particulièrement robuste.
Il n’en demeure pas moins qu’en claironnant que les énergies renouvelables son « une blague » et les éoliennes quelque chose de « pathétique », Donald Trump se fait l’ « allié objectif » du premier producteur mondial de ces dispositif, à savoir la République populaire de Chine ! Pékin a en effet indiqué que le recul des Etats-Unis ne conduirait pas la Chine à infléchir sa politique climatique. Pékin connecte habilement la lutte contre le changement climatique et commerce international.
III. La Chine : premier producteur au monde de CO2 et de technologies « vertes » [20]
Il est évident que la nouvelle défection américaine profite à la Chine. En effet, alors que Pékin a ratifié les trois textes essentiels du régime climatique international : la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CNUCC, 1992), le protocole de Kyoto (1997) et l’accord de Paris (2015) et s’est tenue à ses engagements (même si ces derniers étaient loin d’être contraignants[21]), Washington s’est révélé être un partenaire particulièrement versatile. En effet, si les Etats-Unis ont certes ratifié la CCNUCC, ils n’ont jamais adhéré au protocole de Kyoto et ont même mis en danger son existence en quittant la négociation en mars 2001[22]. Puis, ils ont adopté l’accord de Paris en 2015 mais en sont sortis en 2017, pour y revenir en 2021, avant d’en ressortir en 2025[23] ! Rien de tel dans le cas chinois. Trois étapes dans l’engagement climatique de la Chine peuvent être identifiées.
Trois étapes d’un engagement croissant
Première étape : en 2015, en vue de la COP21 de Paris, Pékin – qui s’était toujours opposé à tout engagement quantifié – propose une CDN comportant les quatre objectifs suivants : – parvenir au pic d’émissions de dioxyde de carbone autour de 2030 et de tout mettre en œuvre pour y parvenir avant ; – réduire les émissions de CO2 par unité de PIB (l’intensité carbone de l’économie) de 60 à 65% d’ici 2030 par rapport à leur niveau de 2005 ; – augmenter la part du non-fossile dans la consommation d’énergie primaire autour de 20% d’ici 2030 et, enfin, – accroître le stock de bois en forêt d’environ 4,5 milliards de mètres cube d’ici 2030 par rapport à son niveau de 2005.
Deuxième étape : en 2020, les autorités chinoises annoncent un plafonnement des émissions « avant » 2030 et non plus « autour » de 2030, une réduction de l’intensité carbone du pays de « plus de 65% » et non plus d’une proportion comprise « entre 60 et 65% », une part des énergies renouvelables devant atteindre 25% d’ici 2030 et, enfin, la neutralité carbone du pays en 2060[24].
Enfin, la troisième étape se déroule durant l’automne 2025 à l’occasion de la préparation de la COP30 de Belém et du 15e plan quinquennal chinois (2026-2030).
C’est ainsi que lors du Sommet des Nations unies sur le climat tenu en septembre 2025 en vue de la préparation de la COP30, Xi Jinping annonce dans une vidéo que la Chine s’engage d’ici 2035 notamment à réduire de 7 à 10% ses émissions de GES par rapport à son pic d’émission et à s’efforcer de faire d’avantage, à augmenter les sources d’énergie non fossiles à 30% de sa consommation énergétique totale, à multiplier par six ses capacités de production d’énergie solaire et éolienne par rapport à leur niveau de 2020… Ces engagements seront intégralement repris dans la CND chinoise pour la COP30[25].
Le 15e plan quinquennal : transition écologique sous contraintes de faisabilité
Des précisions sur le sens de ces engagements seront apportées par le Secrétaire Général lors de son discours d’explication du 15e plan quinquennal intervenu lors du Quatrième Plénum du XXe Comité central du PCC. Ce Plénum a débouché sur un « projet de propositions » devant être reprises dans le 15e plan qui doit être adopté en mars 2026. Dans son discours, Xi Jinping explique que le « projet » en question constitue « l’application intégrale et fidèle de la nouvelle philosophie de développement sur tous les fronts, la promotion d’une croissance économique de plus haute qualité tout en réalisant une augmentation appropriée de la production économique, et la promotion d’un développement économique durable et sain et d’un progrès social global ». Il insiste ensuite sur le « rôle moteur de l’innovation scientifique et technologique » et la nécessité d’« accélérer la transition écologique à tous les niveaux ». Il faut donc « accélérer le développement d’un nouveau système énergétique » en étant bien conscient que « le développement de nouvelles forces productives de qualité dépend de la présence de certaines ressources, ce qui signifie [qu’il faut] évaluer correctement la faisabilité de tous les plans pertinents »[26].
Ces explications, où entrent en tension des objectifs de développement durable poursuivis à l’aide du développement de nouvelles technologies et l’évaluation de la faisabilité des plans, font référence aux points 46 et 47 des « Propositions du Comité central du Parti communiste chinois sur l’élaboration du 15e plan quinquennal de développement économique et social »[27].
En effet, le point 46 intitulé « Accélérer la mise en place d’un nouveau système énergétique » explique que « tout en augmentant continuellement la part des énergies nouvelles dans l’approvisionnement en énergie, il nous faut veiller à ce que le remplacement des énergies fossiles se déroule de manière sûre, fiable et ordonnée ». En conséquence, le développement des « filières éolienne, photovoltaïque, hydroélectrique et nucléaire » doit être poursuivi. Les énergies fossiles ne sont pas abandonnées pour autant. S’agissant de ces dernières, le texte explique qu’il « importe de renforcer leur utilisation à la fois propre et efficace ».
Le point 47, intitulé « Poursuivre avec mesure nos actions pour atteindre le pic des émissions de CO2 » appelle notamment à la mise en place d’un double système de contrôle des émissions (en intensité et en volume) et à l’extension du marché de quotas d’émissions à d’avantage de branches d’activités. De fait, le marché carbone chinois qui a démarré en 2021, ne régule actuellement que les émissions de CO2 du secteur électrique. Il est prévu qu’à terme il couvre huit secteurs (industrie lourde, chimie…)[28].
On notera tout de même le caractère quelque peu flou d’un engagement consistant à promettre une réduction de 7 à 10% des rejets de CO2 d’ici 2035 par rapport à un « pic » dont on ignore la date exacte de survenance (a priori avant 2030) et, partant, le niveau.
Il semblerait néanmoins que depuis 2023, année durant laquelle les émissions de CO2 chinoises ont crû de 4,7% pour atteindre 12,6 Gt (gigatonnes) (plus d’un tiers des émissions mondiales cette année-là), les rejets chinois se soient stabilisés ou aient diminué[29]. Selon une note de CarbonBrief datée du 11 novembre 2025, la courbe des émissions chinoises serait plate ou décroissante depuis mars 2024[30]. Si le « record » de 12,6 Gt n’est pas battu, et si les engagements de Pékin sont tenus, les émissions chinoises devraient se situer en 2035 entre 11,7 et 11,3 Gt. Une diminution insuffisante pour les experts qui estiment qu’elle devrait être de 20% pour rester en-dessous de 2°C d’augmentation des températures et de 30% pour ne pas dépasser 1,5°C[31].
Charbon, surcapacités et domination industrielle des chaînes “vertes”
Les points 46 et 47 illustrent parfaitement la délicate articulation que la direction du PCC doit opérer entre les objectifs qu’elle se propose de poursuivre. Ils permettent d’illustrer la tension entre la dépendance au charbon et le développement des technologies « vertes ». Car le mix énergétique de la Chine est encore fortement carboné. En 2023, le charbon est à l’origine de 71% de l’énergie produite et de 61% de l’offre d’énergie (énergie produite moins énergie exportée plus énergie importée) contre respectivement 10,4% et 8,8% aux Etats-Unis[32].
On comprend dans ces conditions pourquoi lors de la COP26 de Glasgow en 2021, Pékin ne s’est pas opposé à la demande indienne faite à la dernière minute de remplacer dans le texte final « sortie progressive du charbon » par « réduction progressive du charbon »[33]. L’année suivante, lors de son discours de clôture du XXe Congrès, le 16 octobre 2022, Xi Jinping déclara : « Le charbon sera utilisé d’une façon plus propre et efficace et des efforts plus importants seront réalisés dans l’exploration et le développement du pétrole et du gaz naturel et pour découvrir plus de réserves inexploitées et pour augmenter la production »[34].

Le charbon étant très abondant dans le sous-sol chinois, la transition énergétique apparaît, aux yeux de certains dirigeants, comme potentiellement contradictoire avec la sécurité énergétique du pays. Par ailleurs, les mines comme la construction de centrales à charbon créent des emplois. A cela s’ajoute le fait que la structure du réseau électrique a largement été pensée en fonction du charbon et que les responsables régionaux n’aiment pas dépendre les uns des autres en matière d’approvisionnement énergétique. Il est également probable que les coupures d’électricité de l’été 2021 soient restées dans les mémoires. D’où la formule « établir le nouveau avant d’abolir l’ancien » utilisée par Li Keqiang (alors Premier ministre) le 5 mars 2022 à propos de la décarbonation de l’économie chinoise lors de son intervention annuelle devant le Congrès national du peuple[35].
Comme le souligne un récent rapport du CREA (Center for Research on Energy and Clean Air), on a simultanément en Chine un développement des énergies bas carbone en même temps que le charbon conserve un rôle important mais en déclin[36]. Un déclin certes réel mais qui ne doit pas susciter trop d’enthousiasme dans la mesure où, aujourd’hui encore, « la Chine brûle plus de charbon que le reste du monde réuni[37] ». Ainsi, comme le souligne le CREA, l’installation d’éoliennes et de panneaux solaires en 2025 sera plus que suffisante pour faire face à la croissance de la demande d’électricité. Mais, dans le même temps, le premier semestre 2025 a vu la commande de 21GW de capacités de production au charbon – le plus haut niveau pour un semestre depuis 2016 – ce qui portera le chiffre total de construction et de commandes pour 2025 à 80GW, chiffre à comparer au 46GW qui représente la capacité totale des centrales à charbon de la Corée du Sud. A la fin de 2024, la Chine disposait sur son territoire de 887GW de capacité de production d’électricité solaire, soit presque le double des capacités américaines et européennes combinées[38].
Afin de fixer les idées, rappelons que la production d’électricité en Chine (10 086 TWh en 2024) repose sur le charbon pour 58,8%, l’hydraulique pour 13,4%, l’éolien pour 9,8%, le solaire pour 8,3%, le nucléaire pour 4,5%, le gaz pour 3,2%, les autres renouvelables pour 2,1% et les autres énergies pour 0,9%[39].
Quant au développement des technologies « vertes », les chiffres se passent de commentaires. La Chine construit en effet entre un tiers et la moitié des nouvelles capacités de production d’électricité solaires et éolienne mondiales[40]. En termes de capacités mondiales de production, la Chine représente (en 2021) dans le solaire : 97% des matériaux semi-conducteurs et 85% des cellules, dans l’éolien off shore 84% des pales, 73% des nacelles et 54% des tours, et dans la voiture électrique 54%[41]. En 2022, elle extrait 68% des terres rares dans le monde et en transforme 90%.[42].
On comprend dans ces conditions pourquoi le pays est notamment en mesure de couvrir ses collines de panneaux solaires en même temps que d’inonder les marchés étrangers avec les mêmes produits. La compétitivité de l’industrie chinoise tient bien évidemment au talent de ses dirigeants, ingénieurs, techniciens, ouvriers… mais également aux subventions publiques pléthoriques, à un marché intérieur dont la taille permet d’étaler les coûts fixes sur des séries très longues… mais également à une monnaie sous-évaluée, et, last but not least, à une déflation liée à une consommation des ménages insuffisante et à une rivalité sans merci entre les entreprises (voir plus bas). Pour nous limiter aux subventions publiques à la politique industrielle, elles représentent en Chine (pour l’année 2019) 1,7% du PIB contre 0,6% en France et 0,4% aux Etats-Unis[43].
C’est dans ce contexte que prend tout son sens la déclaration du vice-premier ministre chinois Ding Xuexiang juste avant l’ouverture de la COP30 : « Nous devons renforcer la collaboration internationale dans le domaine des technologies et des industries vertes, supprimer les barrières commerciales et garantir la libre circulation des produits verts [44]».
A défaut de « verdir » son économie aussi vite qu’elle le voudrait, ou qu’il le faudrait, la Chine a réussi à s’assurer un quasi-monopole sur les chaînes de valeur de maintes technologies et produits bas carbone. Ce qui lui permet d’exercer une pression, notamment sur l’UE.
IV. L’Union européenne : la difficile articulation entre décarbonation et réindustrialisation
Depuis 1992, l’UE est aux avant-postes de la lutte contre le changement climatique. En matière de réduction de ses émissions de GES, six moments principaux doivent être rappelés.
Tout d’abord en 2007, dans le cadre du protocole de Kyoto (COP3), l’UE s’engage à réduire ses rejets de GES de 8% d’ici 2012 par rapport à leurs niveaux de 1990.
Ensuite, en décembre 2015, à l’occasion de l’accord de Paris (COP21), elle amplifie son effort, déposant une CDN où elle s’engage à réduire ses émissions de GES de 40% par rapport à 1990.
En décembre 2019, l’Union européenne présente un « pacte vert » dont l’objectif est de la rendre climatiquement neutre à l’horizon 2050[45].
Un an plus tard, en décembre 2020, à l’occasion de la visioconférence organisée par les Nations unies, la France et le Royaume-Uni – en l’absence de COP pour des raisons liées à l’épidémie de Covid19 – et pour marquer les cinq ans de l’accord de Paris, les Vingt-Sept s’engagent à réduire leurs émissions d’au moins 55% d’ici 2030 par rapport à 1990.

En juillet 2021, la Commission européenne présente treize propositions sur les transports, le chauffage, le marché carbone… destinées à réaliser les objectifs inscrits dans le « pacte vert », un ensemble de mesures regroupées sous l’appellation de « Fit for 55 » (ou « Ajustement à l’objectif 55 ».
Enfin, en 2025, en vue de la COP30, l’UE dépose une CDN actualisée où elle réaffirme son objectif de parvenir à une réduction nette de 55 % de ses émissions de GES d’ici à 2030 et s’engage, en vue de la neutralité carbone en 2050, à réduire ses émissions de CO2 de 66,25% à 72,5% d’ici 2035 par rapport à 1990. Elle s’engage également à réduire ses émissions nettes de 90% d’ici 2040. 5 points de ces 90% pourront être réalisés à l’extérieur de l’Union grâce à des crédits carbone internationaux[46]. Une évaluation du texte doit intervenir tous les deux ans.
CDN 2025 : ambition réaffirmée, fractures internes et concessions
Cette CDN actualisée a été déposée tardivement, le 5 novembre, en raison de divergences au sein des Vingt-Sept. Pour parvenir à un accord il a fallu faire des concessions à la Pologne et à l’Italie. Varsovie a obtenu le report d’un an, à 2028, de l’entrée en vigueur du second marché du carbone (SEQE-UE[47]) qui doit inclure le logement et les transports. Le gouvernement italien a obtenu que des véhicules neufs roulant avec des moteurs thermiques puissent être mis sur le marché après 2035. Comme le souligne Virginie Malingre, « les demandes polonaise et italienne étaient partagées par de nombreux États-membres (dont la France), qui n’en faisaient pas pour autant une condition sine qua non de [leur] accord [48]».
Comme on l’a compris, les Européens ont eu du mal à se mettre d’accord. Des explications relevant de la politique politicienne peuvent être avancées : critique de la Droite à l’égard du pacte vert, crainte de la montée de l’extrême-Droite, volonté de ne pas donner du grain à moudre aux climatosceptiques… Si tous ces arguments sont bien évidemment fondés ils auraient bien moins de poids si l’Europe ne s’était pas affaiblie industriellement depuis au moins un quart de siècle.
Le nœud stratégique : la transition sans base industrielle
En fait, les pays de l’UE ont pris le virage climatique avant beaucoup d’autres mais pas le virage industriel qui aurait dû l’accompagner.
Le pacte vert européen était censé réduire les émissions de GES, favoriser la croissance et réindustrialiser l’Europe. Or, si les émissions ont bien baissé – et de ce point de vue c’est un succès – les deux dernières attentes n’ont pas été satisfaites. Le passage à une économie décarbonée exigent des investissements massifs que Jean Pisany-Ferry et Selma Mahfouz estimaient dans un rapport paru en 2022 compris entre 66 (2,3 points de PIB) et 80 milliards d’euros par an d’ici 2030[49]. Or, ces investissements (on est loin aujourd’hui des 66 milliards évoqués) s’ils stimulent certes la demande, n’augmentent ni la capacité de production ni la productivité, d’où des résultats décevants en termes de croissance.
Quant au renouveau industriel, comme le souligne Jean Pisany-Ferry, « la réalité oblige à reconnaître qu’il se produit bien, mais en Chine[50] ». Comme le résume Dan Wang, « la Chine désindustrialise l’Europe, surtout l’Allemagne et son secteur automobile. Et, à l’autre extrémité du spectre, les entreprises américaines de services – biotech, finance, logiciels – sont bien plus compétitives [51]».
Si bien que l’UE est aujourd’hui confrontée au dilemme suivant : conserver ses objectifs de transition énergétique en important massivement des produits chinois (et donc s’appauvrir en creusant encore plus son déficit commercial) ou la ralentir en tentant de développer ses propres innovations et capacités de production, et en accueillant des investissements chinois.
La recherche de l’autonomie stratégique de l’UE devrait lui faire choisir la seconde branche de l’alternative. Mais cela impliquera de nombreux efforts quand on voit par exemple le décrochage européen en matière de productivité face aux Etats-Unis. En effet, comparée à la productivité du travail américaine, la productivité du travail en Europe est passée de 22% en 1945 à 95% en 1995 pour redescendre à moins de 80% aujourd’hui[52]. Sans une action vigoureuse, déclare Mario Draghi dans une interview à The Economist, l’UE « devra compromettre soit son niveau de vie (welfare), soit son environnement, soit sa liberté [53]».
Une Europe sous la double pression de la contestation du Sud et des rivalités Chine – Etats-Unis
A cela s’ajoute le fait que l’UE est désormais le bouc émissaire tout trouvé de nombreux pays en développement qui ne critiquent ni les Etats-Unis, ni la Chine, ni l’Inde, ni la Russie mais qui reprochent aux Européens tout à la fois le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF)[54] et l’insuffisance de ses financements alors même que l’UE est la partie qui contribue le plus à la finance climatique. En effet, en 2024, l’UE – qui représente 6% des émissions mondiales de GES – a versé 31,7 milliards d’euros à des fonds internationaux destinés aux pays en développement, soit un tiers des sommes collectées au niveau mondial[55]. La France, par exemple a versé en 2022, 11,37 milliards d’euros au Fonds vert[56].
Parallèlement aux investissements liés à la transition énergétique, les Européens doivent également se réarmer à la suite de l’agression de l’Ukraine par la Russie, agression que le président brésilien s’est bien gardé de condamner.
La CDN Brésilienne[57] indique certes un engagement de réduction des émissions de GES de 59 à 67% d’ici 2035 par rapport à 2005 mais dans le même temps, le Brésil a adhéré en 2023 à l’OPEP+ tandis qu’en juin 2025 dix-neuf concessions pétrolières ont été vendues pour 135 millions d’euros à deux consortiums, l’un formé par Petrobras et ExxonMobil et l’autre par CNPC (China National Petroleum Corporation) et Chevron. Le président brésilien explique à ce propos que : « Le Brésil ne va pas se priver d’une richesse qui peut améliorer la vie de son peuple. […] Nous utiliserons les revenus du pétrole pour consolider la transition énergétique [58]».
Par ailleurs, le président Luiz Inacio Lula da Silva est désormais l’allié de Pékin. Le 6 novembre 2025, le premier jour du sommet sur le climat (6-7 novembre) organisé par le Brésil pour le lancement de la COP30, il est ostensiblement arrivé dans une voiture électrique chinoise[59]. Le président de la COP30, André Aranha Corrêa do Lago, a simultanément regretté le « recul de l’enthousiasme dans les pays du Nord » et poussé la flagornerie jusqu’à déclarer que « la Chine propose des solutions qui profitent à tous, pas seulement à elle [60]».
Ceux qui pensent que l’UE pourrait bénéficier des tensions sino-américaines se bercent d’illusions. Tout d’abord, Bruxelles et Pékin s’opposent sur au moins trois dossiers : le soutien de Pékin à Moscou, les subventions à l’export dont bénéficient certains industriels chinois, la taxe carbone aux frontières européenne. A cela s’ajoutent les surcapacités de production chinoises. La consommation intérieure chinoise étant trop faible pour absorber la totalité de la production nationale, certaines entreprises ne peuvent survivre que grâce à leurs exportations qui désormais ne peuvent plus s’écouler aussi facilement aux Etats-Unis que par le passé. La consommation intérieure est en effet en berne. Elle ne représente qu’à peu près 36% du PIB (contre 55% en France ou 64% aux Etats-Unis) et ne suffit pas à absorber la totalité de la production nationale. De surcroît, l’investissement compte pour 45% du PIB alors que dans les économies matures il est plutôt autour de 20%. Ces surcapacités, qui peuvent à terme poser un problème à la Chine, servent pour le moment ses intérêts[61].
Si le caractère extraterritorial de certains éléments du droit américain (par exemple la réglementation ITAR) a été maintes fois critiqué, les Européens commencent à réaliser que Pékin est désormais, en la matière, sur la même ligne que Washington. Comme le résume Camille Brugier : « Si, pendant longtemps, Pékin a voulu se présenter comme un bon élève de la mondialisation, l’arrivée de Trump a rompu ce tabou. Aujourd’hui la Chine ne cache plus les subventions accordées à certains secteurs, y compris à l’export, ni les lois extraterritoriales qu’elle utilise à son avantage[62] ».
Pékin impose en effet sur les terres rares et les aimants un système de licences d’exportation qui lui garantit un contrôle total. Ainsi que le souligne Patrice Geoffron, « des mesures d’extraterritorialité prévoient qu’un bien incorporant des aimants ou matériaux chinois, même fabriqué en Europe, doit obtenir une licence s’il est réexporté vers certains pays sensibles. Les secteurs visés sont notamment la défense, le numérique, la transition énergétique [63]». Ce système implique la fourniture d’informations sensibles de la part de l’acheteur. Le vice-président exécutif de Bosch France fournit sur ce sujet d’utiles précisions : « Pour obtenir la licence d’exportation, explique-t-il, nous devons donner à nos fournisseurs chinois des photos des produits dans lesquels nous allons utiliser les terres rares, préciser dans quels véhicules ces produits iront et dans quelle usine ils seront assemblés. Nous devons également indiquer des quantités de production concernées. […] C’est l’équivalent d’une étude de marché mondiale gratuite.
Les autorités chinoises ont une vision beaucoup plus précise du marché automobile, elles savent exactement quel modèle est produit où, et dans quelle quantité. Elles peuvent décider en bloquant une licence de mettre l’usine de tel ou tel constructeur à l’arrêt [64]». Un tel système remplit au moins trois fonctions : vérifier la conformité réglementaire, piloter les flux selon les priorités du Parti et constituer un système d’intelligence économique d’une finesse et d’une ampleur sans égale[65].
Certes, en 2023, l’UE a adopté le Critical Raw Material Act qui prévoit notamment qu’en 2030 au moins 30% des métaux stratégiques consommés en Europe soient extraits sur place et que 40% soient raffinés localement. Indispensable, ce projet, pour peu qu’il soit mené à bien (l’affaire Nexperia devrait servir de leçon[66]), laissera encore à Pékin la mainmise sur de nombreux segments des chaînes de production occidentales[67].
Enfin, rien ne prouve que Washington et Pékin ne s’entendront pas à un moment aux dépens des Européens. Ces derniers devraient se souvenir de la crise de Suez en 1956 ou Washington et Moscou – malgré leur rivalité géopolitique – se sont entendus au détriment des Français, des Anglais et des Israéliens. Comme le disait le Général de Gaulle en novembre 1959 après une rencontre avec le président Eisenhower : « Sans mettre en doute la sincérité et la résolution de ses alliés américains, mon pays doit tenir compte de ce que l’avenir comporte pour lui d’inconnu et le passé d’expérience[68] ».
L’UE paie aujourd’hui sa double confiance infantile dans les vertus du libre-échange et dans la solidité de l’alliance militaire avec Washington.
***
Parmi les nombreux enseignements dont cette COP est porteuse, trois nous semblent particulièrement importants.
Tout d’abord, le multilatéralisme climatique n’est pas mort. En menaçant de claquer la porte des négociations face au manque d’ambition de certaines parties, mais en choisissant cependant d’y jouer un rôle jusqu’au bout, l’UE a sauvé le multilatéralisme climatique et a ainsi déjoué le piège tendu par les Etats-Unis. Les Européens continuent de jouer un rôle essentiel malgré toutes les critiques qu’on peut leur adresser.
Ensuite, cette COP30 a reposé avec clarté – mais sans y apporter de réponse – la question de l’utilisation de ressources fossiles par les pays en développement qui ont besoin d’énergie à bon marché pour effectuer leur décollage économique. Afin de réaliser l’importance du défi, on peut rappeler qu’en 2022, la consommation moyenne par personne en Afrique sub-saharienne (hors Afrique du Sud) était de 185kWh par an contre 6 500 en Europe et 12 700 aux États-Unis. En 2020, 48,4% de la population résidant en Afrique sub-saharienne n’a pas accès à l’électricité (soit environ 600 millions de personnes). L’Afrique abrite 18% de la population mondiale et ne reçoit que 5% des investissements dans le secteur énergétique, essentiellement dans l’exploitation du pétrole et du gaz en vue de leur exportation. Si des investissements considérables dans des énergies bas carbone ne sont pas effectués, les pays africains utiliseront les ressources fossiles présentes dans leurs sous-sols[69]. On rappellera qu’aujourd’hui le charbon est à la base de la production d’environ un tiers de l’électricité mondiale, la plupart du temps dans les pays en développement[70].
Enfin, il apparaît clairement que la lutte contre le réchauffement climatique change les règles du jeu à l’échelle mondiale. En effet, la décarbonation des économies exige la mise en œuvre de nouveaux dispositifs technologiques qui nécessitent l’utilisation de terres rares. Les dispositifs en question sont bien sûr les éoliennes, les panneaux solaires, les batteries, les voitures électriques… mais également les microprocesseurs, la 5G, l’IA… toutes technologies indispensables à une bonne gestion des flux de matières, d’énergie, de personnes… notamment dans les villes. Or, dans nombre de ces domaines, la Chine a acquis, selon les cas, une avance, voire un (quasi)monopole. D’où l’importance stratégiques d’entreprises de la « tech » comme TSMC, ASLM, Nvidia, Nexperia… Pékin a parfaitement su tirer parti de la défection américaine et de la délicate situation (notamment budgétaire et militaire) dans laquelle se trouve l’UE. La Chine est d’ailleurs le seul pays qui parvient à développer une synergie entre transition écologique et montée en puissance économique.
L’avertissement stratégique final
La « question climatique » reconfigure donc les rapports de puissance à l’échelle internationale. La convergence « civilo-militaire » de nombreuses technologies (constellation de satellites, IA…) rend cette situation particulièrement préoccupante. Dans un monde tout à la fois fragmenté et interconnecté, où les niveaux de rivalité et de conflictualité s’interpénètrent, les réponses apportées au changement climatiques apparaissent de plus en plus comme des révélateurs d’un mouvement de réaffectation de la puissance qui ne semble pas, pour l’heure, être favorable aux Européens.
Comme le disait le général Mac Arthur : « Les batailles perdues se résument en deux mots : trop tard ».
[1] Laurent Fabius (propos recueillis par Audrey Garric), « Il faut rappeler aux Etats leurs devoirs », Le Monde, Dossier « COP30 », 6 novembre 2025, p. 4.
[2] World Meteoroligical Organization, State of the climate. Update for COP30, p. 4-5. URL: https://library.wmo.int/viewer/69674/?offset=#page=1&viewer=picture&o=bookmarks&n=0&q=
[3] https://wmo.int/fr/news/media-centre/lannee-2025-devrait-etre-la-deuxieme-ou-troisieme-annee-la-plus-chaude-jamais-enregistree-dans-un
[4] Jean-Paul Maréchal, « La COP28 de Dubaï : la fin du commencement des énergies fossiles ? », Choiseul Magazine, 27 février 2024 (16 p.) URL : https://www.choiseul-magazine.fr/2024/02/27/la-cop28-de-dubai-la-fin-du-commencement-des-energies-fossiles/
[5] Audrey Garric, « Climat : les engagements des Etats toujours très insuffisants », Le Monde, 29 octobre 2025, p. 15.
[6] Matthieu Goar, « Climat : l’appel de chefs d’Etat à l’action collective », Le Monde, 8 novembre 2025, p. 6-7.
[7] Audrey Garric, « Une COP dans des vents contraires », Le Monde, Dossier « COP30 », 6 novembre 2025, p. 2.
[8] https://unfccc.int/sites/default/files/resource/cma2025_L24_adv.pdf
[9] Jean-Paul Maréchal, « La COP28 de Dubaï : la fin du commencement des énergies fossiles ? », février 2024. URL :
[10] Audrey Garric, « Une COP dans des vents contraires », op. cit.
[11] Arianna Skibell, « Biden sets eleventh-hour climate goal », Politico, 19 décembre 2024. URL : https://www.politico.com/newsletters/power-switch/2024/12/19/biden-sets-eleventh-hour-climate-goal-00195389
[12] Audrey Garric, « Nouveau retrait américain de l’accord de Paris », Le Monde, 22 janvier 2025, p. 6.
[13] Nicolas Chapuis, « Climat : les Etats-Unis, du retrait au travail de sape », Le Monde, 9-11 novembre 2025, p. 6-7.
[14] Audrey Garric, « Pour l’Agence de protection de l’environnement américaine, le changement climatique est dû au changement d’orbite de la Terre et aux volcans », Le Monde, 10 décembre 2025. URL : https://www.lemonde.fr/planete/article/2025/12/10/pour-l-agence-de-protection-de-l-environnement-americaine-le-changement-climatique-est-du-au-changement-d-orbite-de-la-terre-et-aux-volcans_6656794_3244.html
[15] Guerric Poncet, « Trump pousse la Nasa à purger des dizaines de milliers de documents uniques », Le Point, 7 janvier 2026. URL : Trump pousse la Nasa à purger des dizaines de milliers de documents uniques
[16] Nicolas Chapuis, « Climat : les Etats-Unis, du retrait au travail de sape », op. cit.
[17] Christian de Pertuis, « COP30 : Trump pratique un interventionnisme climatique destructeur », Le Monde, 5 novembre 2025, p. 26.
[18] « Reduction redux », The Economist, 24 mai 2025, p. 33-34 ; « A Trump bump », The Economist, 20 septembre 2025, p. 66.
[19] Arnaud Leparmentier, « “L’urgence énergétique” conduira les Etats-Unis à “forer, forer” », Le Monde, 22 janvier 2025, p. 2.
[20] L’expression technologies « vertes » ne fait pas l’objet d’une définition précise et consensuelle. Elle désigne ici, comme c’est généralement le cas, des technologies et les produits qui en sont issus. Ces derniers permettent soit de produire de l’énergie sans émettre directement de GES (panneaux solaires, éoliennes, centrales nucléaires…), soit ne conduisent pas à l’émission de GES lors de leur utilisation (voitures électriques…), soit consomment peu d’énergie (led…). La mise en œuvre de ces technologies est indissociable de l’utilisation de technologies digitales notamment (microprocesseurs, IA…), qui ne sont pas sans impact environnemental. D’où l’utilisation indispensable des guillemets.
[21] Jean-Paul Maréchal, « La realpolitik climatique chinoise », Green, n°1, septembre 2021, p. 23-30. « China’s Climate Realpolitik », Green, n°1, September 2021, p. 21-27. URL : https://geopolitique.eu/en/
[22] Julian Borger, « Bush kills global warming treaty », 29 mars 2001. URL: https://www.theguardian.com/environment/2001/mar/29/globalwarming.usnews
[23] Nous parlons ici de dates correspondant à des décisions politiques. Juridiquement, les Etats-Unis ont signé l’accord de Paris en 2016, en sont sortis en 2020… URL : https://treaties.un.org/pages/viewdetails.aspx?src=treaty&mtdsg_no=xxvii-7-d&chapter=27&clang=_fr#2
[24] Jean-Paul Maréchal, « Le “Pacte de Glasgow” : un exemple de coopération post-hégémonique ? », Choiseul Magazine, 16 mars 2022 (18 p.) URL : https://www.choiseul-magazine.fr/2022/03/16/le-pacte-de-glasgow-un-exemple-de-cooperation-post-hegemonique/
[25] http://en.cppcc.gov.cn/2025-09/25/c_1128276.htm
[26] Shengyu Wang, « Le nouveau plan quinquennal de la Chine dans les mots de Xi Jinping (traduction inédite) », Le grand continent, 29 octobre 2025. URL : https://legrandcontinent.eu/fr/2025/10/29/xi-explication-quatrieme-plenum/
[27] Propositions du Comité central du Parti communiste chinois sur l’élaboration du 15e plan quinquennal de développement économique et social. URL : https://francais.cgtn.com/direct/a559826945ca4791ba35d6d867476cd0.pdf
[28] Philippe Chalmin et Yves Jégourel, Cyclope. Les marchés mondiaux 2023, Paris, Economica, 2023, p. 708.
[29] « Signs of decline », The Economist, 1er juin 2024, p. 46.
[30] https://www.carbonbrief.org/analysis-chinas-co2-emissions-have-now-been-flat-or-falling-for-18-months/
[31] « Silicon linings playbook », The Economist, 20 septembre 2025, p. 49-50.
[32] Source AIE. URL : https://www.iea.org/countries/china/energy-mix; https://www.iea.org/countries/united-states/energy-mix
[33] Jean-Paul Maréchal, « Le “Pacte de Glasgow” : un exemple de coopération post-hégémonique ? », op.cit.
[34] Xi Jinping, « Hold High the Great Banner of Socialism with Chinese Characteristics and Strive in Unity to Build a Modern Socialist Country in All Respects », 16 octobre 2022. URL : https://www.idcpc.org.cn/english2023/tjzl/cpcjj/20thPartyCongrssReport/
[35] « Shaking the money tree. To meet its ambitious growth target, China turns to stimulus », The Economist, 12 mars 2022, p. 44-45.
[36] CREA, « Coal il losing ground but not letting go », 8/2025. URL : https://energyandcleanair.org/publication/chinas-coal-is-losing-ground-but-not-letting-go/
[37] Dan Wang, Breakneck : China’s quest to engineer the future, Londres, Allen Lane, 2025, p. 47.
[38] « China’s global power play », The Economist, 8 novembre 2025, p. 10.
[39] François Lafargue, « Xinjiang : une région au cœur de la stratégie énergétique chinoise », Diplomatie, Les Grands dossiers, n° 88, « Géopolitique de la Chine », octobre-novembre 2025, p. 39.
[40] Dan Wang, Breakneck : China’s quest to engineer the future, op. cit., p. 29.
[41] Mario Draghi, « The future of European competitiveness. Part A. A competitiveness strategy for Europe », septembre 2024, p. 42. URL: The Draghi report on EU competitiveness
[42] Mario Draghi, « The future of European competitiveness. Part B. | In-depth analysis and recommendations », op. cit., p. 47.
[43] « Innovation v involution », The Economist, 30 août 2025, p. 10.
[44] Matthieu Goar, « Climat : l’appel de chefs d’Etat à l’action collective », Le Monde, 8 novembre 2025, p. 6-7.
[45] Jean-Paul Maréchal, « Le “Pacte de Glasgow” : un exemple de coopération post-hégémonique ? », op.cit.
[46] https://data.consilium.europa.eu/doc/document/ST-14929-2025-INIT/en/pdf; https://www.consilium.europa.eu/fr/press/press-releases/2025/11/05/paris-agreement-the-eu-submits-its-updated-ndc-with-an-indicative-target-for-2035-to-the-un-ahead-of-cop30/
[47] https://www.ecologie.gouv.fr/politiques-publiques/marches-du-carbone-seqe-ue-2
[48] Virginie Malingre, « Accord à l’arraché entre les 27 pays de l’UE sur les objectifs climatiques », Le Monde, 6 novembre 2025, p. 7.
[49] Jean Pisani-Ferry et Selma Mahfouz, Les incidences économiques de l’action pour le climat, Rapport à la Première ministre, mai 2023, p. 77.
[50] Jean Pisani-Ferry, « Décarboner l’économie ou y renoncer », Le Monde, 26-27 octobre 2025, p. 29.
[51] Dan Wang, « La Chine veut tout faire… et le faire elle-même », Le Point, 18-25 décembre 2025, p. 132.
[52] Mario Draghi, « The future of European competitiveness. Part A. A competitiveness strategy for Europe », op.cit., p. 19.
[53] « Searching for a spark », The Economist, 14 septembre 2024, p. 59-60.
[54] Après une période transitoire allant du 1er octobre 2023 au 31 décembre 2025, le MACF est entré dans sa phase définitive à partir du 1er janvier 2026.
[55] Audrey Garric, « Climat : la “part juste” des efforts des pays en débat », Le Monde, 14 novembre 2025, p. 10.
[56] Laetitia Pettinotti, Tony Kamninga and Sarah Colenbrander, A fair share of climate finance? The collective aspects of the New Collective Quantified Goal, ODI, Working Papaer, novembre 2024.
URL : https://media.odi.org/documents/ODI_2024_Fair_share_climate_finance_new.pdf
[57] https://unfccc.int/sites/default/files/2024-11/Brazil_Second%20Nationally%20Determined%20Contribution%20%28NDC%29_November2024.pdf
[58] Bruno Meyerfeld, « Aux confins de l’Amazonie, la ville d’Oiapoque saisie par la fièvre de l’or noir », Le Monde, Dossier « COP30 », 6 novembre 2025, p. 6-7.
[59] Le président Luiz Inacio Lula da Silva a profité de l’occasion pour lancer le Tropical Forest Forever Facility (TFFF), un nouvel instrument financier destiné à protéger les forêts tropicales. Il s’agirait de verser une rémunération aux pays qui décident de préserver leurs écosystèmes au lieu de les exploiter. Perrine Mouterde, « Un nouveau fonds pour protéger les forêts tropicales », Le Monde, 8 novembre 2025, p. 7.
[60] Matthieu Goar, « A la COP30, l’UE s’est retrouvée dans le rôle du bouc émissaire », Le Monde, 29 novembre 2025, p. 25.
[61] Camille Brugier (entretien avec Alicia Piveteau), « La puissance économique et commerciale chinoise à l’heure des choix », Diplomatie, Les Grands dossiers, n° 88, « Géopolitique de la Chine », octobre-novembre 2025, p. 20-23.
[62] Idem, p. 23.
[63] Patrice Geoffron, « Les terres rares, l’arme fatale de la guerre commerciale », Le Point, 18-25 décembre 2025, p. 165.
[64] Bastien Bonnefous, Sophie Fay, Adrien Pécout et Olivier Pinaud, « L’industrie européenne piégée par la guerre chinoise des terres rares », Le Monde, 28 octobre 2025, p. 14-15.
[65] Patrice Geoffron, « Les terres rares, l’arme fatale de la guerre commerciale », op. cit.
[66] Sophie Fay et Jean-Pierre Stroobants, « L’affaire Nexperia met en péril l’industrie auto », Le Monde, 25 octobre 2025, p. 11.
[67] Patrice Geoffron, « Les terres rares, l’arme fatale de la guerre commerciale », op. cit.
[68] Maurice Vaïsse, « Les propos gaulliens de 1959 collent à l’actualité », Le Monde, 6 mars 2025. URL : https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/03/06/otan-les-propos-du-general-de-gaulle-en-1959-collent-a-l-actualite-de-2025_6576732_3232.html?search-type=classic&ise_click_rank=10
[69] Voir « Powering Africa », The Economist, 5 novembre 2022, p. 33-35.
[70] « The king that refuse to die », The Economist, 16 novembre 2024, p. 53.




