Clara Pigé (Dift) « À force d’exiger un engagement parfait, l’engagement “ordinaire” est devenu presque invisible »

Publié le 23 juillet 2026

Lauréate Choiseul « Ceux qui (re)créent du lien », Clara Pige, cofondatrice de Dift, signe une tribune consacrée à la démocratisation de l’engagement citoyen. Face au recul de l’intérêt général et à la montée de la défiance, elle défend une conviction forte : les grandes transformations collectives naissent lorsque chacun ose s’engager, à son échelle, et partager naturellement les causes qui lui tiennent à cœur.

À l’heure où le souci de l’intérêt général recule, où la défiance progresse et où le repli sur soi prend le pas sur les projets communs, nous avons plus que jamais besoin de rendre l’engagement visible dans notre quotidien. Pour en faire un sujet normal, moins perçu comme réservé à quelques héros de l’activisme.

Nous partageons volontiers sur les réseaux sociaux nos voyages, playlists, performances sportives, lectures ou évolutions professionnelles. Sur les 13 millions de Français* qui ont donné de leur temps à une association en 2026, combien partageront leur engagement ? Très peu ! Comme si ce sujet devait rester dans la sphère privée. Ou comme si prendre la parole autour d’une cause risquait d’être perçu comme moralisateur ou “trop militant”.

Et pourtant nous avons besoin exactement de l’inverse : rendre l’engagement plus visible, plus accessible et donc plus ordinaire. Il faudrait que chaque citoyen puisse demain identifier un sujet qui lui tient à cœur et se l’approprier, sans attendre d’être parfait.

L’été dernier, j’ai rencontré plusieurs activistes engagés pour le climat et la lutte contre les violences sexistes et sexuelles. A leur contact, j’ai ressenti une forme d’admiration mais aussi d’illégitimité : face à leur engagement, le mien me semblait d’un coup dérisoire, alors même que l’entreprise que j’ai co-fondée, la plateforme de don Dift, aide des associations à se financer depuis 3 ans. Ce sentiment m’a interpellée quelques temps après : si même des personnes engagées ont le sentiment de ne jamais en faire assez, comment espérer mobiliser beaucoup plus de citoyens ?

À force d’exiger un engagement parfait, l’engagement “ordinaire” est devenu presque invisible.

Et pourtant, les défis auxquels nous faisons face ne seront pas relevés par une poignée de militants, aussi indispensables soient-ils. On a besoin de chaque personne ! Ces combats nécessitent que des millions de personnes trouvent leur propre manière de contribuer et de partager naturellement leur engagement, et cette expérience était l’occasion parfaite de (me) le rappeler.

En observant les centaines de milliers de personnes (et d’entreprises !) qui s’engagent via Dift, j’ai découvert quelque chose qui me semble fondamental : l’engagement ne se transmet pas par injonction. Il se transmet parce que d’autres nous ont montré la voie et inspiré cet engagement.

Lorsque, dans l’année passée, 1300 citoyens ont accepté de se mettre en avant pour collecter pour une cause, plus de 12 000 donateurs ont répondu à cet appel. Beaucoup d’entre eux découvraient pour la première fois l’association soutenue par leur proche et sont passés à l’action non pas parce qu’une institution leur a demandé de donner, mais parce qu’une personne de confiance leur a partagé ce qui comptait pour elle. C’est ainsi que l’engagement devient contagieux.

Lorsque des citoyens prennent la parole pour une association qui leur tient à cœur, quelque chose d’intéressant se produit : ces ambassadeurs racontent avec leurs mots ce qui les porte dans cet engagement, créent une conversation et donc du lien. À une époque où nous peinons à trouver ce qui nous rassemble, ces conversations ont pour la société une valeur qui dépasse largement le montant des dons collectés.

Les transformations collectives ne peuvent naitre que lorsque le plus grand nombre décide d’agir, imparfaitement mais sincèrement.

A nous maintenant de construire une société dans laquelle chacun peut citer spontanément une cause qu’il soutient, une association qu’il connaît ou un combat qu’il a choisi d’accompagner, à son échelle. Une société dans laquelle parler de son engagement serait aussi naturel que parler de son métier, de son sport ou de ses loisirs.

Les grands mouvements collectifs ne naissent pas lorsque quelques personnes deviennent exemplaires, mais lorsque des millions choisissent d’agir, imparfaitement mais sincèrement.