Lauréat Choiseul Hauts-de-France 2026, Julien Bruitte alerte sur un changement de paradigme : à l’ère de l’IA, la souveraineté ne se joue plus seulement dans les données, mais aussi dans les décisions qu’elles alimentent. Une réflexion sur l’indépendance numérique, la maîtrise des infrastructures et les nouveaux risques de dépendance technologique.
En 2015, vous avez choisi d’héberger en France quand le cloud américain était la norme par défaut. À l’époque, c’était un handicap commercial. Pourquoi l’avoir fait quand même ?
Parce que la question qui nous paraissait évidente était simple : qui peut mettre la main sur les données de nos clients ? Une plateforme d’achat, c’est la liste des fournisseurs d’une entreprise, ses prix négociés, ses volumes, ses points de faiblesse. Poser ça sur une infrastructure soumise au droit américain, c’était accepter qu’un État tiers puisse théoriquement y accéder. Nous n’avons pas voulu bâtir notre produit là-dessus.
Oui, c’était un handicap. Le cloud américain coûtait moins cher, était mieux outillé, et personne ne nous posait la question en rendez-vous commercial. Nous avons parié qu’elle finirait par arriver. Il y avait aussi une raison technique imparable : la souveraineté est une décision d’architecture prise au démarrage. Après, il est trop tard. Quand vous avez des centaines d’organisations en production, vous ne migrez plus. Ceux qui ont pris le chemin facile s’en aperçoivent maintenant, et la facture est lourde.
Une plateforme d’achat concentre des données très sensibles sur une entreprise. Pourquoi le droit qui régit cet hébergement est-il devenu un sujet de direction générale, et plus seulement de DSI ?
Parce que cette donnée est un actif stratégique, et que sa localisation juridique est un risque, pas un détail technique. Quand une direction achats pilote ses approvisionnements chez nous, notre plateforme sait avec qui elle travaille, à combien, et où elle est vulnérable si un fournisseur lâche. C’est précisément ce qu’un concurrent ou un État rêverait d’obtenir.
Le piège que beaucoup de dirigeants découvrent tard, c’est l’extraterritorialité du droit américain. Une donnée gérée par une entreprise soumise à ce droit reste atteignable, même si le serveur est à Francfort ou à Paris. Un datacenter européen sous pavillon américain, c’est une adresse postale, pas une protection. À partir du moment où un directeur financier comprend qu’une décision prise à Washington peut couper ou exposer l’outil dont dépend toute sa chaîne d’achat, le sujet quitte le bureau du DSI pour monter en comité de direction.
On oppose souvent à la souveraineté qu’elle coûte plus cher et qu’elle prive des meilleures technologies, l’IA et les briques de pointe étant surtout américaines. Que répondez-vous à un dirigeant qui choisit quand même l’hyperscaler étranger ?
Je réponds que c’est un faux dilemme, entretenu par ceux qui vendent l’hyperscaler. Le surcoût est largement un mythe : sur des charges maîtrisées comme les nôtres, l’infrastructure française est parfaitement compétitive. Le vrai surcoût apparaît le jour où vous voulez partir et que vous ne pouvez plus, ou le jour où votre fournisseur change ses conditions sans que vous ayez d’alternative.
Quant à l’innovation, l’argument était solide il y a cinq ans, il s’effrite. L’écart technologique se réduit, et confier son innovation à un acteur capable de vous fermer la porte n’est pas de l’innovation, c’est de la dépendance bien habillée. À un dirigeant qui choisit quand même l’acteur étranger, je dis une chose : faites-le les yeux ouverts. Chiffrez ce que vous perdez en autonomie, et demandez-vous si vous accepteriez la même dépendance pour votre énergie ou vos approvisionnements industriels. Posée comme ça, la réponse change souvent.
La souveraineté ne se résume pas au lieu de stockage. Quelles dimensions les entreprises sous-estiment-elles encore quand elles choisissent un SaaS ?
Le lieu de stockage est ce que les entreprises regardent en premier, et c’est le moins important. La vraie question, c’est la juridiction qui s’applique à l’opérateur. Un hébergeur dont la maison mère dépend d’un droit étranger transporte ce droit avec lui, peu importe où sont ses machines.
Vient ensuite la réversibilité. Une entreprise doit pouvoir reprendre ses données et s’en aller. Si partir est techniquement impossible, ce n’est plus elle qui tient son infrastructure, c’est son éditeur. Le verrouillage est une perte de souveraineté que personne n’écrit dans un contrat mais que tout le monde finit par subir.
Et la dimension qui va tout déplacer, c’est l’IA embarquée dans les logiciels. De plus en plus de SaaS confient leurs traitements à des modèles opérés à l’étranger. Vous pouvez avoir une application irréprochable sur son hébergement et donner le raisonnement sur vos données à une API américaine. Demain, la souveraineté ne portera plus sur l’endroit où dorment vos données, mais sur l’identité de l’intelligence qui les exploite et le droit auquel elle obéit. C’est l’angle mort que presque personne ne regarde encore.
Les agents d’IA commencent à décider à la place des humains, y compris pour des achats. Qu’est-ce que cela change quand ce n’est plus seulement vos données, mais vos décisions, qui reposent sur une technologie étrangère ?
C’est le prolongement direct, et c’est bien plus lourd de conséquences. Jusqu’ici, la dépendance portait sur le stockage. Avec les agents, elle porte sur la décision elle-même. Quand une entreprise laisse un agent IA passer des commandes, arbitrer entre fournisseurs ou négocier à sa place, elle confie un pouvoir réel à une machine dont elle ne maîtrise souvent ni le modèle ni la juridiction.
Vous pouvez vous retrouver avec des décisions d’achat orientées par une intelligence opérée à l’étranger, optimisée selon des critères que vous n’avez pas fixés et que vous ne voyez pas. C’est pour cette raison que je défends une idée simple : la marketplace d’entreprise doit redevenir le lieu où ces règles sont posées et gardées. L’agent exécute, mais le cadre et l’arbitrage final restent chez l’entreprise, sur une infrastructure qu’elle contrôle. Sinon nous aurons délégué, sans le dire, une part de notre souveraineté économique à des systèmes que nous ne pilotons pas.




