Madeline Spiess (SPIESS) : « La seule clé qui traverse le temps reste le travail »

Publié le 29 juin 2026

Lauréate du palmarès Choiseul Alsace 2026, Madeline Spiess a repris l’entreprise familiale après un parcours d’avocate en droit social et de juriste en entreprise. Convaincue que l’héritage se nourrit de transformation, elle partage sa vision des défis qui attendent les entreprises familiales alsaciennes : transmission, attractivité des talents, économie circulaire et transition écologique.

Selon vous, comment faire dialoguer héritage et transformation dans la reprise d’une entreprise familiale ?

Je pense qu’il faut d’abord accepter que chaque génération a sa propre transformation à mener. Mon grand-père était agriculteur. Mon père a repris et développé l’entreprise il y a près de quarante ans en faisant évoluer progressivement ses activités vers les travaux publics, le transport, la location puis le recyclage. La deuxième génération a construit l’entreprise telle que nous la connaissons aujourd’hui.

La troisième génération fait face à d’autres défis : la digitalisation de nos métiers, les enjeux de cybersécurité, un environnement juridique et réglementaire toujours plus complexe, mais aussi la prise de conscience des limites planétaires et de notre responsabilité dans la préservation des ressources.

Pour autant, transformer ne signifie pas renier l’héritage. Les valeurs qui ont permis à l’entreprise de grandir restent les mêmes : le travail, la proximité, la parole donnée et l’engagement sur le terrain. S’il y a une chose que les générations qui m’ont précédée m’ont transmise, c’est qu’il n’existe pas de recette miracle : la seule clé qui traverse le temps reste le travail.

Chez SPIESS, nous essayons de faire vivre ces valeurs dans un contexte nouveau, notamment à travers nos investissements dans l’économie circulaire et la valorisation des matériaux issus des chantiers. Notre ambition est de démontrer qu’il est possible de concilier performance économique et responsabilité environnementale.

Mais la plus grande richesse de notre entreprise reste humaine. De nombreuses familles travaillent à nos côtés depuis parfois plusieurs générations et cette fidélité est une immense fierté. Derrière chaque collaborateur, il y a une histoire, une famille et un projet de vie. C’est sans doute ce qui guide le plus ma façon de diriger. Au fond, faire dialoguer héritage et transformation, c’est rester fidèle à ce que nous sommes tout en préparant l’entreprise aux défis des prochaines années.

Comment avez-vous vécu la reprise de l’activité familiale en tant que femme, et quels conseils donneriez-vous à celles qui veulent se lancer ?

Je n’ai pas grandi avec l’idée que je reprendrais un jour l’entreprise familiale. Mes parents m’ont laissé une grande liberté dans mes choix d’études et de carrière, et je leur en suis reconnaissante. J’ai étudié et travaillé à l’étranger puis en France, comme avocate en droit social puis juriste en entreprise. Ces expériences m’ont permis de découvrir d’autres façons de travailler, de manager et de voir le monde. Avec le recul, je pense que c’est une vraie richesse.

Lorsqu’on rejoint une entreprise familiale, il est important d’avoir vécu autre chose auparavant. Non pas pour s’éloigner de ses racines, mais pour revenir avec un regard neuf. Chaque expérience extérieure apporte des idées, des méthodes et une ouverture qui permettent ensuite de faire avancer l’entreprise.

Pour ma part, la reprise ne s’est pas décidée du jour au lendemain. Elle s’est construite progressivement. Un jour, j’ai simplement eu le sentiment d’être prête : prête à apporter ma contribution, à faire grandir l’entreprise autrement et à poursuivre une aventure entrepreneuriale familiale.

Être une femme dans le secteur des travaux publics a parfois suscité quelques interrogations, mais je n’ai jamais considéré cela comme un frein. La légitimité ne vient ni d’un titre ni d’un nom de famille. Elle se construit sur le terrain, par le travail, la compétence et la constance. S’il y a une chose que j’ai apprise dans ma famille, c’est qu’il n’existe pas de raccourci : la seule véritable clé reste le travail.

Aux femmes qui souhaitent entreprendre ou reprendre une entreprise, je conseillerais simplement d’oser suivre leur propre chemin. De se former, d’acquérir des expériences variées et de ne pas avoir peur d’aller voir ailleurs avant de revenir. C’est souvent en prenant un peu de recul que l’on comprend ce que l’on peut apporter à son tour.

Nous n’avons pas besoin de reproduire le parcours des générations précédentes. Nous devons simplement écrire la suite de l’histoire avec authenticité, humilité et conviction.

En tant qu’ancienne juriste en entreprise, comment percevez-vous et accompagnez-vous les aspirations de la nouvelle génération d’employés ? Quelles tendances sont propres à l’Alsace selon vous ?

Ayant travaillé à l’étranger puis dans de grands groupes avant de rejoindre l’entreprise familiale, je suis souvent frappée par le décalage entre certains discours sur le travail et ce que j’observe réellement sur le terrain. Les jeunes générations ne sont pas moins engagées que les précédentes. En revanche, elles ont grandi dans un monde où tout va plus vite. Elles attendent davantage de dialogue, de visibilité et de sens dans ce qu’elles font. À nous, dirigeants, d’être capables d’expliquer où va l’entreprise, pourquoi nous faisons les choses et quelle place chacun peut y trouver.

Dans le même temps, nos métiers rappellent une réalité simple : certaines choses ne s’apprennent pas en quelques mois. La maîtrise technique, la conduite d’un chantier ou le management d’une équipe demandent du temps et de l’expérience. L’enjeu est donc de concilier cette envie de rapidité avec le temps long nécessaire à l’apprentissage et à la transmission. Lorsque je suis revenue en Alsace après plusieurs années passées à l’étranger puis à Paris, j’ai aussi redécouvert quelque chose qui m’avait sans doute échappé en grandissant ici : la force de l’attachement à notre territoire.

Beaucoup d’Alsaciens partent pour leurs études ou leurs premières expériences professionnelles, mais nombreux sont ceux qui choisissent ensuite de revenir. Ils recherchent des opportunités professionnelles, bien sûr, mais aussi une qualité de vie, une proximité avec leur famille et un ancrage local fort. Je crois que c’est l’une des grandes forces de l’Alsace : nous pouvons y porter des projets ambitieux, ouverts sur l’Europe et l’international, tout en conservant une identité et un esprit de proximité très forts. Dans un monde qui tend parfois à s’uniformiser, c’est un véritable atout.

Quels sont selon vous les leviers pour réussir la transition écologique de l’industrie et du BTP en Alsace ?

Pendant longtemps, on a opposé performance économique et performance environnementale. Je suis convaincue que c’est une erreur. Les entreprises qui réussiront demain seront justement celles qui sauront concilier les deux. Dans le BTP, l’un des principaux leviers est l’économie circulaire. Nous devons changer notre regard sur les matériaux. Pendant des décennies, nous avons considéré les ressources naturelles comme abondantes. Aujourd’hui, nous savons qu’elles ne le sont pas.

À mes yeux, la première question ne devrait plus être : « Quelle matière première allons-nous extraire ? » mais plutôt : « Quelle ressource existe déjà et pourrait être réutilisée ? » C’est tout le sens des investissements que nous réalisons chez SPIESS dans le recyclage et la valorisation des matériaux issus des chantiers. Le défi n’est plus seulement technique. Les technologies existent et les savoir-faire aussi.

Le véritable enjeu est désormais de faire évoluer les habitudes, les réflexes et parfois même les mentalités. L’Alsace a de nombreux atouts pour y parvenir : une forte culture industrielle, un tissu d’entreprises familiales engagées sur le long terme et une position unique au cœur de l’Europe. Nous avons la capacité d’expérimenter, d’innover et de faire émerger des solutions concrètes.

Je crois aussi que notre génération porte une responsabilité particulière. Nous sommes probablement la première à avoir pleinement conscience des limites planétaires, mais aussi la première à disposer des moyens techniques pour agir à grande échelle. Toutefois, cette transformation demandera aussi de la pugnacité. Pour moi, la transition écologique ne consiste pas à produire moins, mais à produire autrement. Si nous savons conjuguer innovation, bon sens et esprit entrepreneurial, l’Alsace peut devenir une référence européenne en matière d’économie circulaire et de valorisation des ressources.

 

Madeline Spiess est lauréate du palmarès Choiseul Alsace 2026, à retrouver dans son intégralité ici : palmares_alsace_2026_web.pdf