William Bailey (Bolero) : « La propriété intellectuelle est devenue l’un des actifs les plus stratégiques de l’économie numérique »

Publié le 26 juin 2026

William Bailey, lauréat de la première édition du palmarès Médias & Création, est le fondateur de Bolero, la plateforme de référence pour investir dans les droits musicaux. Il revient ici sur son parcours, sa vision et son engagement pour valoriser et protéger la musique comme actif culturel.

Avec Bolero, vous avez réussi le pari de réconcilier créatifs et investisseurs. Qu’est-ce qui vous a convaincu que la propriété intellectuelle deviendrait un actif stratégique majeur ?

Le déclic est venu en 2020. À l’époque, après un parcours dans les médias, la production audiovisuelle puis plusieurs années dans l’intelligence artificielle, je me suis intéressé à mes finances personnelles. C’est aussi le moment où le marché des catalogues musicaux explose, avec des opérations emblématiques comme le rachat du catalogue de Justin Bieber, Bruce Springsteen et bien d’autres superstars par de grands fonds d’investissement

J’ai alors compris quelque chose de fondamental : à l’ère du streaming, la musique est devenue un actif générant des revenus récurrents, prédictibles et stables . Plus largement, nous consommons toujours plus de contenus, qui circulent désormais sans frontières.

La propriété intellectuelle possède également une caractéristique unique : une fois créée, elle ne s’use pas. Les investissements sont concentrés sur la création et la production, mais l’actif continue ensuite à générer de la valeur pendant des décennies. Je suis convaincu qu’une distinction de plus en plus forte va apparaître entre les contenus synthétiques et les œuvres authentiques, ancrées dans une culture, une histoire et une identité.

Enfin, dans un monde qui se relocalise culturellement, la propriété intellectuelle est devenue un formidable outil de soft power. Aujourd’hui, partout en Europe, les artistes les plus écoutés sont majoritairement des artistes locaux. La culture est redevenue un vecteur d’influence majeur.

Dans un contexte économique, technologique et réglementaire en profonde mutation, quels sont selon vous les principaux défis auxquels les entrepreneurs français seront confrontés demain ?

Contrairement à certaines idées reçues, je ne pense pas que la réglementation soit le principal obstacle. Elle peut même constituer un avantage compétitif à long terme lorsqu’elle est bien pensée.

Le véritable défi est ailleurs : il réside dans la transformation de la valeur travail sous l’effet de l’intelligence artificielle. De nombreux métiers sont déjà en train de changer. Le métier de développeur, par exemple, évolue profondément : on écrit moins de code, mais on passe davantage de temps à le superviser, le vérifier et l’améliorer.

Les entreprises ne recruteront plus demain sur la base des fiches de poste d’hier. L’enjeu sera d’utiliser l’intelligence artificielle comme un levier de compétitivité plutôt que de la subir. Les entreprises capables d’intégrer rapidement ces nouveaux outils tout en développant les compétences humaines qui les complètent disposeront d’un avantage décisif.

Quelle responsabilité les entreprises technologiques ont-elles aujourd’hui dans la manière dont les individus font société ? Quelle vision porte Bolero sur ces enjeux ?

Je serais prudent avant d’attribuer à Bolero une responsabilité sociétale démesurée. Nous ne produisons pas les œuvres ; nous participons à leur valorisation économique.

En revanche, nous avons une responsabilité très forte en matière d’éducation financière et culturelle. Aujourd’hui, beaucoup de personnes consomment de la musique quotidiennement sans réellement comprendre les mécanismes qui permettent de rémunérer les artistes et les créateurs.

Notre rôle consiste à expliquer pourquoi la propriété intellectuelle a de la valeur, pourquoi le droit d’auteur mérite d’être protégé et comment ces actifs culturels participent à l’économie réelle.

C’est pourquoi nous investissons massivement dans la création de contenus pédagogiques. Nous croyons à une logique simple : il faut donner avant de recevoir. Une entreprise ne peut pas prétendre devenir un leader de son secteur sans d’abord créer de la valeur pour son écosystème. L’éducation fait partie intégrante de cette mission.

Quelles sont les grandes mutations que vous observez aujourd’hui dans les modes de consommation culturelle et musicale ? Que nous disent-elles des aspirations des nouvelles générations ?

J’observe deux tendances majeures.

La première est une accélération de la consommation culturelle. Les nouvelles générations consomment des volumes considérables de contenus, mais de façon plus rapide et plus volatile. Cela rend la fidélisation des audiences beaucoup plus difficile, notamment pour les artistes émergents. Le phénomène des one-hit wonders — ces artistes portés par un succès fulgurant et soudain, mais qui peinent à répéter l’exploit — illustre parfaitement cette réalité.

La seconde tendance est paradoxalement beaucoup plus rassurante. Dans un monde saturé de contenus, les jeunes générations se tournent de plus en plus vers des œuvres iconiques et intemporelles. Elles redécouvrent des catalogues anciens, des artistes emblématiques et des créations qui ont résisté à l’épreuve du temps.

À l’heure où l’intelligence artificielle transforme les industries créatives, selon vous, quelles seront les compétences les plus recherchées dans les nouveaux métiers du secteur au cours des prochaines années ?

L’intelligence artificielle va automatiser une partie croissante des tâches techniques et analytiques. En revanche, les compétences commerciales vont prendre encore plus de valeur. Savoir créer la confiance, comprendre un besoin, construire une relation durable ou fédérer des partenaires restera extrêmement difficile à automatiser. Lorsque tout le monde disposera des mêmes outils technologiques, la différence se fera moins sur la technologie elle-même que sur la capacité à créer de la valeur autour de celle-ci.

Un dernier mot ?

Lorsque nous avons lancé Bolero en 2021, nous avons identifié une opportunité à la croisée de deux mondes qui se parlaient très peu : la finance et la culture.

Comme souvent lorsqu’on apporte une innovation de marché, nous avons rencontré de la résistance au changement. Certaines structures qui nous expliquaient au départ que le modèle serait compliqué à adopter, sont devenues avec le temps des partenaires fidèles et engagés.

Cette expérience m’a appris qu’il ne faut pas toujours attendre la permission pour entreprendre.

Notre conviction reste la même depuis le premier jour : la culture a besoin de nouveaux modèles de financement pour continuer à rayonner. Chez Bolero, nous essayons modestement de construire un pont entre la finance moderne et la création culturelle afin de contribuer au développement d’un soft power européen plus fort et plus durable.

William Bailey est lauréat du palmarès Les 40 des Médias et de la Création, à retrouver dans son intégralité ici : Choiseul Les 40 des Médias et de la Création