Marc Lesage-Moretti (Jokariz) : « La communauté, actif économique de demain »

Publié le 18 juin 2026

Après sept années en banque d’investissement, Marc Lesage-Moretti a choisi de se réinventer comme entrepreneur et créateur de contenu, sous le nom de Jokariz. Depuis, il partage au grand public des conseils sur la finance ou l’entreprenariat. Il est aussi le Président de la Paris Creator Week, évènement international qui réunit créateurs de contenu, plateformes, marques et investisseurs. Lauréat de la première édition du Palmarès « Les 40 des Médias et de la Création », il revient sur son parcours atypique et analyse les grands défis de la Creator Economy à l’heure de l’intelligence artificielle.

Après sept années en banque d’investissement, vous avez fait le choix de l’entrepreneuriat et de la création de contenu. Que révèle cette trajectoire de l’évolution des aspirations professionnelles des nouvelles générations ? La notion de réussite est-elle aujourd’hui en train de changer de définition ?

Pour moi, la réussite est quelque chose d’assez personnel. Je viens d’un milieu très privilégié et je n’ai jamais vraiment manqué d’argent. Quand je suis allé en banque d’investissement, en salle de marché chez Goldman Sachs, ce n’était pas pour l’argent mais plutôt pour le challenge intellectuel et l’adrénaline. Mais au bout de quelques années, j’avais l’impression de ne plus apprendre grand-chose. Les gens autour de moi ne m’inspiraient pas particulièrement. J’avais le sentiment que, pour beaucoup, l’ambition se résumait essentiellement à gagner davantage d’argent. J’ai traversé une période de perte de sens assez forte. Avec le recul, je pense que c’était une étape saine, parce qu’elle m’a obligé à me remettre en question.

En parallèle, je voyais se développer aux États-Unis un écosystème qu’on appelle aujourd’hui la Creator Economy. En France, à l’époque, l’écosystème était beaucoup moins mature. Beaucoup de gens voyaient encore le créateur de contenu comme un adolescent dans sa chambre. Je me suis dit qu’il y avait quelque chose à construire. J’avais envie de contribuer au développement de cet écosystème en France. J’ai alors commencé à créer du contenu pour comprendre comment fonctionnaient les plateformes, les modèles économiques et les algorithmes.

Votre parcours de joueur de haut niveau sur League of Legends vous a familiarisé très tôt avec les logiques de compétition, de performance collective et d’adaptation permanente. Quelles leçons les entreprises et les dirigeants gagneraient-ils à tirer de l’univers du gaming ?

La principale chose que j’ai apprise dans le gaming, c’est l’humilité. Dans le monde professionnel traditionnel, on peut parfois se cacher derrière un diplôme, un titre ou un statut. Dans les jeux vidéo, il n’y a que deux options possibles : une victoire et une défaite.

J’aime beaucoup rappeler qu’il existe quatre étapes dans l’apprentissage d’une compétence. La première, c’est l’incompétence inconsciente : on est mauvais mais on ne s’en rend pas compte. Ensuite vient l’incompétence consciente. Puis la compétence consciente. Enfin, la compétence inconsciente. Le gaming m’a appris à me positionner rapidement dans la 2ème phase et à accepter que je parte de zéro sur la plupart des sujets pour progresser grâce à une remise en question permanente.

Aujourd’hui, dans la Creator Economy, je suis souvent sollicité comme expert notamment sur des sujets de fusion-acquisition ou de valorisation de créateurs. Pourtant, il y a quelques années, je n’y connaissais rien. Beaucoup d’entrepreneurs plafonnent lorsqu’ils arrêtent de se remettre en question. À partir du moment où l’ego prend le dessus, l’apprentissage s’arrête.

Une autre grande leçon que le gaming m’a appris est qui absolument capitale pour tout dirigeant à mon sens, c’est le focus. Sur LoL j’ai longtemps plafonné au top 20% des joueurs car j’essayais de développer mon business en même temps. Ca n’est que quand j’ai décidé de ne faire que ça en prenant un coach et m’entrainant 12h par jour 6j sur 7 que j’ai réussi à réellement progresser et atteindre mon objectif : le top 0.5% des 125 millions de joueurs mondiaux. Comme disent les américains : si tu as deux priorités c’est que tu n’en as pas.

Et qu’est-ce qui vous fascinait autant dans League of Legends ?

La dimension stratégique. Toutes les deux semaines environ, le jeu évolue. Certaines stratégies deviennent moins efficaces, d’autres émergent. Ce qu’on appelle la « META » (most efficient technique available) change en permanence. Avec l’IA, la question est alors toujours la même : comment s’adapter plus vite que les autres ? C’est exactement la même problématique que dans le business. Quand l’environnement évolue, comment rester performant ? C’est d’ailleurs pour cela qu’il est très rare de voir des joueurs professionnels dominer pendant dix ans comme c’est le cas dans certains sports. Cette capacité d’adaptation est probablement l’une des compétences les plus importantes que j’ai développées grâce au gaming.

La Creator Economy s’est imposée comme une industrie à part entière. En tant que fondateur de la Paris Creator Week, quels sont selon vous les grands mouvements qui vont structurer cet écosystème dans les cinq prochaines années ? Assiste-t-on à la professionnalisation d’un nouveau secteur économique ?

Oui, clairement. Pendant longtemps, la technologie était un “MOAT”, la principale barrière à l’entrée. Aujourd’hui, avec l’intelligence artificielle, la technologie devient de plus en plus accessible. La véritable valeur se déplace désormais vers les communautés. La communauté de Squeezie, par exemple, est un actif considérable. Ce qui intéresse aujourd’hui les entreprises, les investisseurs ou les grandes marques, ce n’est plus seulement le produit. C’est la capacité à accéder à une communauté. C’est ce qu’on appelle le « go-to-market ». C’est l’une des raisons pour lesquelles la Creator Economy connaît une croissance aussi forte. Les annonceurs déplacent progressivement leurs budgets des médias traditionnels vers les créateurs. Au-delà de la publicité, il y a désormais une vraie réflexion autour de la communauté comme actif économique.

Au-delà de la publicité, il y a désormais une vraie réflexion autour de la communauté comme actif économique.

Quels métiers vont émerger autour de cet écosystème ?

Il reste évidemment des opportunités pour les créateurs eux-mêmes, mais il existe aujourd’hui encore davantage d’opportunités autour des créateurs. La Creator Economy reste un écosystème jeune. Beaucoup de créateurs gèrent encore eux-mêmes leurs partenariats ou s’appuient sur un proche pour les accompagner. Or, de plus en plus de créateurs deviennent de véritables entreprises. Ils ont besoin d’agents, de managers, de personnes capables de valoriser leur audience, de négocier avec les marques et de construire des partenariats intelligents. Il y aura énormément de création de valeur sur ces métiers d’accompagnement dans les années à venir.

À mesure que l’intelligence artificielle automatise une part croissante des tâches créatives et intellectuelles, quelles seront selon vous les compétences véritablement différenciantes pour créer de la valeur dans les années à venir ?

La compétence la plus importante sera la capacité à créer une communauté. Aujourd’hui, le nombre de vues est moins important qu’avant. Ce qui compte vraiment, c’est la qualité de l’audience. Une communauté de niche peut avoir énormément de valeur si elle est engagée et qualifiée. Ce qui intéresse les marques, c’est de savoir qui regarde, qui écoute et quel potentiel réel cette communauté peut avoir.

Plus largement, nous vivons un retour vers l’authenticité. Je pense que beaucoup de personnes préfèrent aujourd’hui écouter quelqu’un qui parle avec sincérité, même s’il n’a pas forcément tous les titres ou toutes les légitimités académiques, plutôt qu’une institution perçue comme distante ou contrôlée. Les créateurs de contenu ont cette capacité à prendre la parole sans demander de permission à personne. À l’ère de l’intelligence artificielle, cette authenticité, cette capacité à fédérer et à créer de la confiance deviendront encore plus précieuses.

Un dernier point que vous souhaitez souligner sur l’avenir de la Creator Economy ?

Un signal très fort de la maturité naissante de l’écosystème est l’accélération des opérations de fusion-acquisition. On observe de plus en plus de rachats de médias, d’agences ou d’actifs liés aux créateurs. Les grands groupes cherchent à acquérir des communautés qu’ils ne savent pas forcément construire eux-mêmes. La France a une véritable carte à jouer sur ce sujet. Nous avons toujours été forts dans les industries culturelles. On le voit dans le cinéma, la musique ou la création. Nous pouvons également devenir une place forte de la Creator Economy dans le monde avec une diversité de contenus et un écosystème mature.

Marc Lesage-Moretti est lauréat du palmarès Les 40 des Médias et de la Création, à retrouver dans son intégralité ici : Choiseul Les 40 des Médias et de la Création