Ukraine : comment Poutine voit la suite

Publié le 21 mai 2026

Arnaud Dubien, Directeur de l’Observatoire franco-russe (Moscou), décrypte l’évolution du regard du Kremlin sur la guerre en Ukraine. Entre enlisement militaire, retour de la logique d’attrition et nouvelles fragilités occidentales, Moscou semble désormais convaincu que le temps peut jouer en sa faveur.

La nouvelle guerre du Golfe a relégué l’Ukraine au second plan médiatique et politique en Occident. Elle reste cependant centrale – et même existentielle – pour Vladimir Poutine. Ce qui a changé vu du Kremlin est la durée probable de son « opération spéciale » : personne ou presque à Moscou ne table plus sur une paix en 2026. Alors que l’horizon économique s’assombrissait depuis l’automne, la Russie a gagné plusieurs mois de répit budgétaire. Autre élément nouveau de l’équation ukrainienne : l’affaiblissement politique de l’administration Trump, qui compromet les chances d’une solution négociée et, a fortiori, imposée à Kiev et aux Européens. En d’autres termes, la direction russe considère qu’il n’y a plus de solution que militaire et qu’elle dispose d’un certain temps pour parvenir à ses fins.

La question aujourd’hui n’est donc plus de savoir combien de temps l’économie russe peut tenir, mais si l’armée de Vladimir Poutine a la capacité de l’emporter avant qu’apparaissent des fissures internes suffisamment sérieuses pour conduire le Kremlin à changer son fusil d’épaule. Dans le brouillard de la guerre (paradoxalement plus épais côté ukrainien que russe), il est difficile d’y voir clair sur le rapport de force réel. Globalement, l’armée russe a l’initiative depuis l’automne 2023, une tendance que n’ont pu inverser les divers coups d’éclat ukrainiens, notamment l’incursion de l’été 2024 dans la région de Koursk. Mais l’évolution de la nature même du conflit, en particulier sa « dronisation », rend pratiquement impossible de grands mouvements et donc une rupture du front. Conquérir les 20 % de la région de Donetsk encore sous le contrôle de Kiev demandera plusieurs mois à l’armée russe, s’approcher des faubourgs de la ville de Zaporijjia aussi.

Faute d’illusion sur le « plan Trump pour l’Ukraine » […], désormais conscient de la résilience de son voisin ukrainien […], Poutine en vient à considérer que l’élément le plus friable du triangle est peut-être bien l’Europe.

Dans ce contexte, les frappes dans la profondeur devraient se poursuivre. La fermeture de plusieurs laminoirs de l’aciérie ArcelorMittal de Krivyi Rih – la plus grande d’Ukraine – en raison de la crise énergétique montre que la guerre d’attrition commence à produire de sérieux effets. Faute d’illusion sur le « plan Trump pour l’Ukraine » (ce qui n’empêche pas le Kremlin d’envisager des coopérations économiques avec les États-Unis), désormais conscient de la résilience de son voisin ukrainien (même si la fatigue de la guerre ne lui échappe pas), Poutine en vient à considérer que l’élément le plus friable du triangle est peut-être bien l’Europe. Et que la nouvelle guerre du Golfe pourrait la conduire à des révisions déchirantes d’ici à quelques mois.