La fin de la fin de l’Histoire

Publié le 20 mai 2026

Ils y croyaient. Au tournant des années 1990, ceux qui ont construit l’ordre libéral ouvert n’étaient pas naïfs. Ils avaient traversé la guerre froide, vu l’effondrement du bloc soviétique, mesuré ce que coûtait un monde divisé. Tout cela relevait d’un pari sur la convergence : l’idée que les échanges pacifient, que l’interdépendance stabilise, que l’histoire allait trouver sa destination finale.

Nous avons tous longtemps raisonné dans ce cadre. Et il a produit des résultats tangibles : baisse continue du coût des biens manufacturés, inflation autour de 1,5 % en moyenne dans la zone euro pendant plus de vingt ans. On s’est habitué à une certaine légèreté des contraintes. Le problème, c’est que cette légèreté n’était pas une libération, c’était un report.

Certaines dépendances sont devenues des vulnérabilités

En 2021, 40 % du gaz européen venaient de Russie. La part de l’industrie manufacturière dans le PIB français est passée de 22 % en 1980 à moins de 10 % aujourd’hui. Chaque décision prise isolément était cohérente. L’effet cumulé n’était lisible que si on acceptait de remettre en cause le cadre lui-même. Les signaux contraires existaient et ils n’ont pas été ignorés : ils ont été réinterprétés.

Un système qui se croit définitif ne remet pas en cause ses fondations : il explique les anomalies. Il forme des gens très bons pour optimiser un environnement stable, négocier à la marge. Ce sont des qualités réelles, mais elles ne sont pas adaptées pour bâtir ou reconstruire.

Vers un retour de l’histoire ?

Encore faut-il savoir qui est ce « nous » qui semble se réveiller dans la douleur depuis près de 24 mois ? La parenthèse dont nous parlons est européenne, nord-atlantique. Pour un décideur brésilien, turc ou sud-africain, l’inflation à deux chiffres et la brutalité des rapports de force commerciaux n’ont rien de nouveau : c’est leur quotidien depuis toujours. Ce que nous appelons le retour de l’histoire en dit peut-être plus long sur nos angles morts que sur le monde.

Ce qui revient vraiment, ce n’est pas l’inflation, qui a dépassé 10 % dans plusieurs pays européens en 2022. Ce n’est pas la géopolitique. C’est l’obligation de penser sans le filet d’un cadre que l’on croit durable. D’arbitrer entre des options imparfaites. De bâtir, plutôt que de gérer.

En sommes-nous seulement encore capables ?

La parenthèse n’a duré qu’une génération. La prochaine fois que nous croirons avoir trouvé la forme finale des choses – et cette tentation reviendra – il faudra s’en souvenir.