Pascal Lorot (Institut Choiseul) : « L’Arabie saoudite, pivot de la géoéconomie mondiale »

Publié le 07 mai 2026

Il fut un temps où l’on réduisait l’Arabie saoudite à un rôle : fournisseur d’hydrocarbures. Ce temps est révolu.

Sous l’impulsion de Mohammed ben Salmane, le Royaume s’est imposé comme un acteur de premier plan de la politique mondiale non plus seulement par le pétrole, mais par la diplomatie, la retenue stratégique et une vision qui dépasse de loin les frontières du Golfe. Deux axes éclairent cette transformation : le pilotage du marché pétrolier mondial, et la gestion magistrale des tensions entre l’Iran d’un côté, Israël et les États-Unis de l’autre. 

Le stabilisateur énergétique : plus central que jamais 

Le départ des Émirats arabes unis de l’OPEP, effectif au 1er mai 2026, aurait pu ébranler l’architecture pétrolière mondiale. Il n’en a rien été. Et la raison tient en un mot : Riyad. 

L’Arabie saoudite demeure, et de très loin, le seul producteur disposant d’une capacité excédentaire suffisante pour réguler le marché à la hausse comme à la baisse. Lors de la réunion virtuelle OPEP+ du 3 mai 2026, c’est le Royaume qui a orchestré la décision collective d’augmenter la production de 411 000 barils par jour à compter de juin troisième ajustement mensuel consécutif dans le cadre du dénouement progressif des coupes engagées depuis 2022. Le prince Abdelaziz ben Salmane, ministre de l’Énergie, reste le maître d’œuvre de cette stratégie d’ajustement calibré : ni effondrement des cours qui fragiliserait les finances du Royaume, ni flambée des prix qui alimenterait l’inflation mondiale et accélérerait la transition vers d’autres sources. 

Le départ émirati, loin d’affaiblir la position saoudienne, la renforce paradoxalement. Abou Dabi a quitté l’OPEP précisément parce qu’il contestait les quotas imposés sous leadership saoudien, souhaitant produire davantage. En partant, les Émirats ont ôté un contre-pouvoir interne. L’Arabie saoudite règne désormais sans rival sur le cartel avec la Russie comme partenaire de circonstance dans le cadre de l’OPEP+, mais avec une prééminence que personne ne conteste. Dans un monde où l’énergie reste l’infrastructure de toute activité économique, cette position confère à Riyad un levier géoéconomique sans équivalent. 

Le modérateur stratégique : la sagesse de Mohammed ben Salmane face à la confrontation Iran-Israël-États-Unis 

Le second axe de la puissance saoudienne contemporaine est plus inattendu et, à bien des égards, plus remarquable. Alors que la région s’enfonce dans une spirale de confrontation entre l’Iran, Israël et les États-Unis, Mohammed ben Salmane a fait le choix de la retenue. 

C’est un choix qui ne va pas de soi. L’Arabie saoudite a toutes les raisons de vouloir l’affaiblissement de l’Iran son rival historique pour l’hégémonie régionale, le parrain des Houthis qui ont frappé ses installations pétrolières, la puissance qui menace l’ordre sécuritaire du Golfe. Mais — et c’est là que réside la finesse le Royaume n’a pas rejoint le conflit directement. Il n’a pas transformé ses griefs en belligérance. Il a soutenu, le 5 mai, la médiation pakistanaise, appelant toutes les parties à la « retenue et à l’engagement diplomatique renouvelé ». 

Cette posture n’est pas de la passivité. C’est du calcul stratégique au plus haut niveau. Mohammed ben Salmane sait qu’une guerre ouverte dans le Golfe dévasterait son projet de transformation économique Vision 2030, NEOM, les gigaprojets qui repositionnent le Royaume comme hub mondial du tourisme, de la technologie et de la finance. Il sait aussi que le rôle de médiateur est, à long terme, plus rentable que celui de belligérant. Un pays qui fait la guerre perd des alliés. Un pays qui calme le jeu en gagne. 

La grande retenue saoudienne fonctionne comme un facteur objectif de baisse de la tension régionale. Tant que Riyad ne bascule pas dans le camp de la guerre ouverte, le conflit reste contenu. C’est un rôle de stabilisateur que peu d’acteurs sont en mesure de jouer — et que Mohammed ben Salmane exerce avec une vraie maturité diplomatique. 

Plus qu’une puissance régionale : un acteur mondial 

Il faut appeler les choses par leur nom. L’Arabie saoudite n’est plus une puissance régionale qui compte sur la scène mondiale par accident géologique. C’est une grande puissance en devenir, qui exerce simultanément un leadership énergétique global, une influence diplomatique majeure au Moyen-Orient, et une capacité d’investissement qui redessine des pans entiers de l’économie mondiale du sport au numérique, de l’intelligence artificielle aux infrastructures. 

Mohammed ben Salmane a compris ce que beaucoup de dirigeants occidentaux peinent à admettre : dans le monde du XXIe siècle, la puissance se construit à l’intersection de l’énergie, de la finance, de la diplomatie et de la technologie. Le pétrole reste le socle. Mais c’est l’usage stratégique de ce socle pour stabiliser les marchés, pour peser dans les négociations, pour financer la transformation qui fait la différence entre un rentier et un acteur. 

L’Arabie saoudite a choisi d’être un acteur. Le monde ferait bien de s’en souvenir.