Pour une philosophie de l’hybridation, jusque dans les entreprises

Publié le 03 février 2026
Gabrielle Halpern (Choiseul Magazine)

Docteure en philosophie, diplômée de l’École normale supérieure, Gabrielle Halpern a travaillé au sein des cabinets du ministre de l’Économie et des Finances, de la secrétaire d’État au Commerce, à l’Artisanat, à la Consommation et à l’Économie sociale et solidaire, du secrétaire d’État à la Recherche et à l’Enseignement supérieur et du ministre de la Justice, en tant que « conseillère prospective et discours ». Puis elle a co-dirigé un incubateur de start-up et conseillé des entreprises et des institutions publiques. Ses travaux de recherche portent en particulier, depuis près de seize ans, sur la notion de l’hybridation, comme moyen de créer des ponts entre les mondes. Elle est l’auteur de plusieurs ouvrages dont l’essai Tous centaures ! Éloge de l’hybridation (Le Pommier, 2020) et Créer des ponts entre les mondes (Fayard, 2024). En 2024, elle a reçu le prix Les Lauréates créé par le magazine Elle et La Tribune qui récompense « Trente femmes qui transforment la société et l’économie ».

Vous êtes philosophe, spécialiste en sciences cognitives et formée en théologie. En quoi votre parcours rappelé supra a-t-il façonné votre réflexion et nourri vos théories ?

Vous avez raison, une pensée naît toujours d’un parcours… à moins que ce ne soit l’inverse ! Lorsque je suis arrivée à l’École normale supérieure, nous étions en 2008, la crise financière éclatait et tout le monde autour de moi me disait « à quoi bon faire de la philosophie ? Le monde s’écroule » ! Ces remarques m’énervaient, mais elles touchaient du doigt à raison l’utilité de la philosophie et témoignaient de ce que les philosophes n’avaient pas toujours été là quand on avait besoin d’eux et comme on aurait eu besoin d’eux. Dès lors, le rôle du philosophe dans la Cité fut une véritable quête pour moi. C’est ainsi que je l’ai recherché, du monde académique au monde économique, en passant par le monde religieux et le monde politique.

C’est cette quête que je raconte dans mon dernier livre, Créer des ponts entre les mondes, une philosophe sur le terrain. Ce qui m’a le plus interpellée en traversant ces mondes, c’est la méconnaissance effroyable qu’il y a d’un monde à l’autre et l’urgence à les rapprocher, de créer des ponts entre eux : entre le politique et le citoyen, entre les sciences, entre les secteurs, entre les métiers, entre le virtuel et le réel, entre le céleste et le terrestre… Faire œuvre d’hybridation !

Ce qui implique une chose essentielle : si le philosophe veut penser le monde avec justesse, il doit aller dans le monde ! C’est cela qui lui donnera de la légitimité et donc une utilité. D’où mes expériences professionnelles et académiques plurielles… 

Votre concept phare, l’« hybridation », consiste à créer « de nouveaux croisements pour sortir de nos identités rigides et nous réinventer ». Selon vous, l’hybridation relève-t-elle d’une évolution naturelle de nos sociétés ou d’une rupture radicale avec nos cadres mentaux actuels ?

L’hybridation consiste dans des mariages improbables, c’est mettre ensemble des arts, des secteurs, des activités, des métiers, des générations, qui, a priori, n’ont pas grand-chose à voir ensemble, qui peuvent même sembler contradictoires, et qui, ensemble, vont donner lieu à quelque chose de nouveau : un tiers-lieu, un tiers-métier, un tiers-modèle… L’hybridation crée de nouveaux mondes, en somme[1].

Nous pouvons constater une démultiplication de signaux faibles d’hybridation autour de nous, témoins de ce qu’elle pourrait devenir une grande tendance du monde qui vient. Concrètement, on voit des écoles rurales transformer leur cantine en restaurant pour tout le village et ouvrir leurs portes aux personnes âgées pour leur apprendre à se servir d’un ordinateur. On voit se développer des « tiers-lieux », c’est-à-dire des endroits insolites qui mêlent des activités économiques à de la recherche scientifique, de l’innovation sociale ou encore des infrastructures culturelles. Demain, tous les lieux seront des tiers-lieux et mêleront des activités, des publics, des usages différents : cela va toucher les écoles, les musées, les restaurants, les hôtels, les offices de tourisme, les mairies, les incubateurs de start-up ou encore les galeries marchandes.

On voit déjà des expositions de peinture dans les centres commerciaux, des résidences d’artiste dans des hôtels ou encore des crèches dans des maisons de retraite ! Sans compter les hybridations fécondes entre des entreprises, des secteurs qui font émerger des innovations inédites ! Tout commence par là, le fameux « vivre ensemble » dont on entend tant parler : des lieux, des temps, des idées partagés.

Voilà plus de seize ans que je forge jour après jour cette notion de l’hybridation qui n’est pas un simple concept philosophique, mais un vrai projet de société qui vise à recréer des ponts entre les mondes.

Vous avez co-écrit plusieurs ouvrages avec des artistes et artisans pour explorer l’hybridation dans des domaines très divers. Comment peut-on appliquer ce concept aux instances de direction des entreprises ?

La philosophie de l’hybridation que je construis jour après jour a des implications importantes pour les instances de direction des entreprises. À plusieurs niveaux. D’abord à celui de la gouvernance où, malheureusement, les directions des entreprises sont encore trop souvent juxtaposées les unes aux autres, sans aucune hybridation. La direction du marketing et celle de la recherche et développement s’ignorent ; la direction financière et la RSE parlent des langues différentes ; la direction juridique et la direction de l’innovation se regardent sans se comprendre…

Comment construire une gouvernance partagée, une gouvernance hybride ? C’est tout l’enjeu aujourd’hui ! Lorsque j’ai co-dirigé un incubateur de start-up, j’ai vu par exemple à quel point les projets d’innovation achoppaient sur des questions juridiques, faute d’avoir embarqué les juristes dès le départ. Il est absurde que l’innovation soit cantonnée à certains sujets dits « business » de l’entreprise et non… au juridique ou aux ressources humaines, alors que ce sont bien les fonctions dites « support » qui vont devoir le plus innover dans les années à venir pour affronter les crises, les injonctions contradictoires et les transitions auxquelles nous faisons face !

L’hybridation, telle que je la définis et en tant que grande tendance du monde qui vient, rebat les cartes de l’innovation, des secteurs et des métiers, des modèles économiques et des modèles de financement, des concurrences et des coopérations, elle ré-interroge aussi le lien avec le territoire, la relation avec les parties prenantes dont les clients, les fournisseurs et les prestataires, l’organisation du travail et le rapport aux nouvelles technologies.

Dans un contexte de résurgence des discours identitaires à l’échelle mondiale, comment concilier hybridation, héritage culturel et attachement à la tradition ? Que répondez-vous à ceux qui craignent que le mélange ne dilue les identités ?

Si le besoin d’identité resurgit, c’est parce que les migrations, dans de nombreux pays, n’ont pas été pensées ni anticipées ni accompagnées.

Les cultures accueillies s’intègrent sans s’assimiler, ce qui conduit à une juxtaposition de communautés et d’identités, aux antipodes du modèle républicain français. L’hybridation n’a absolument rien à voir avec la créolisation – laquelle, soit dit en passant, est un concept qui a été largement instrumentalisé politiquement. J’invite vos lecteurs qui souhaitent plus de précisions à lire mon dernier livre dans lequel je développe un chapitre entier à cette question importante. En France, le débat public sur cette question se concentre et s’électrise sur la question « immigration ou pas immigration ».

L’autre grande question devrait être : intégration ou assimilation ? Ou… autre chose ? L’intégration est un échec qui mène à la juxtaposition communautaire. Quant à l’assimilation, elle a été abandonnée depuis un certain temps, peut-être parce qu’elle a été interprétée comme une nécessité d’oublier totalement ses racines. Qui peut se construire sur l’oubli, sur l’absence de transmission, sur l’ignorance d’un héritage ? Combien de personnes autour de nous disent « mes grands-parents étaient italiens, mais je ne connais rien à l’Italie, je ne parle pas l’italien, mes grands-parents n’ont rien transmis, il fallait s’assimiler » ? Le centaure est celui qui serait devenu parfaitement français, tout en manifestant la curiosité d’apprendre l’italien et de savoir d’où il vient.

L’hybridation est d’abord l’effort de celui qui vient d’ailleurs. C’est cela, avoir un pied dans plusieurs mondes.

Vous décrivez l’hybridation comme « un projet de société » visant à nous faire « trouver un chemin commun ». Quel avenir ce projet peut-il conserver face à la polarisation croissante et à la fragmentation de la société française, que certains appellent « l’archipel français » ?

On entend dire que nous n’aurions jamais été autant divisés. Or, le Général de Gaulle parlait déjà des « démons de nos divisions » et du Parlement réunissant « les délégations des intérêts particuliers ». Jean-Jacques Rousseau, déjà au xviiie siècle, écrivait : « Nous avons des géomètres, des astronomes, des physiciens, nous avons des musiciens, des peintres et des chanteurs, mais nous n’avons plus de citoyens. » Les divisions ne sont pas du tout nouvelles dans notre pays. Peut-être la France se définit-elle par elles…

Mais nous ne sommes pas réduits à ce que nous disons dans les urnes, les sondages ou les réseaux sociaux. Je crois dans cette idée de Jean-Paul Sartre ou d’Aristote avant lui : nous sommes ce que nous faisons ! Dans mon livre, je raconte mon tour de France à la rencontre de milliers et de milliers de Français et Françaises qui agissent, qui créent des ponts entre les générations, les territoires, les métiers. Nombreux sont ceux et celles qui trouvent des solutions extraordinaires en hybridant leurs savoir-faire. À mon sens, la France est là, dans cette identité créative. Tout l’enjeu à présent est de transformer ces nombreux signaux faibles en signaux forts pour que l’hybridation soit la grande tendance du monde qui vient.

Albert Camus disait que « celui qui désespère ses contemporains est un salaud » ! Il y en a un certain nombre autour de nous… Il est temps de se mettre au travail et de retrouver l’espérance !

À l’heure où l’intelligence artificielle fascine autant qu’elle inquiète, quel rôle cette technologie pourrait-elle jouer dans le processus d’hybridation ?

On entend parler d’hybridation homme-machine, mais il s’agit d’un mésusage total de ce terme. Il ne saurait y avoir d’hybridation entre l’homme et la machine puisque l’on ne peut s’hybrider qu’avec ce qui est radicalement différent de soi… Or, les nouvelles technologies ne constituent en aucun cas une altérité radicale pour nous, puisqu’elles sont le fruit de la main de l’humain.

Toute la question est plutôt de voir dans quelle mesure ces technologies et en particulier l’IA peuvent nous pousser – nous, êtres humains – à nous hybrider les uns les autres. Si ChatGPT a plus d’empathie qu’un médecin pour nous annoncer une maladie, plus de patience qu’un professeur à l’école, plus de tolérance que nos amis ou nos voisins, plus de capacité d’écoute que nos parents, l’IA ne vient-elle pas mettre un coup de projecteur sur nos petites médiocrités et nous appeler à redevenir des humains ?

En jouant un rôle de petit diable nous renvoyant à la figure nos égoïsmes et nos bassesses, l’IA parviendra-t-elle à nous rendre meilleurs ? À chacun de nous de répondre à cette question ! Pour ma part, rendez-vous dans vos librairies pour découvrir mon prochain livre consacré à l’IA…


[1] Tous centaures ! Éloge de l’hybridation, Le Pommier, 2020.