Laurie Bonin (Artpoint) : « Faire entrer l’art numérique dans les espaces du quotidien »

Publié le 29 janvier 2026

À la croisée de l’entrepreneuriat culturel et de la création contemporaine, Laurie Bonin s’impose comme l’une des figures montantes du renouvellement des modes de diffusion artistique. Co-fondatrice d’Artpoint, elle explore de nouvelles manières de faire circuler l’art numérique hors des cadres traditionnels, en l’inscrivant au cœur des usages quotidiens. Une démarche engagée qui lui a valu d’être distinguée parmi Les 200 leaders de demain, palmarès établi par l’Institut Choiseul et Le Figaro.

En 2019, vous co-fondez Artpoint : quel manque précis du monde de l’art cherchiez-vous à combler, et comment cette volonté s’articule-t-elle aujourd’hui avec la mission centrale de votre agence ?

À l’origine, mon associée Julie Corver et moi-même avons constaté que le monde de l’art restait très cloisonné et qu’il manquait cruellement de présence dans notre quotidien. Or, pour nous, l’art ne devait pas être réservé à quelques initiés, mais bien être accessible à tous : parce qu’il nourrit nos émotions, ouvre de nouvelles perspectives, crée du lien. Dès 2018, nous avons également observé une effervescence croissante de l’art numérique, un courant pourtant loin d’être nouveau ! Nous avons été fascinées par sa capacité à décrypter et parfois même anticiper les enjeux technologiques et sociétaux de notre époque comme peu d’autres médiums. Pourtant, en parallèle, les institutions traditionnelles ne semblaient pas lui offrir une place de choix, entre autres pour des raisons de conservation, de légitimité ou encore de valorisation.

Crédit photo : Jenny Jiang, Westfields les 4 Temps

Nous avons donc ressenti un décalage entre des artistes résolument à l’avant-garde et un système de diffusion trop lent à se réinventer.

C’est pourquoi nous avons décidé de créer Artpoint : un nouveau modèle de diffusion capable de sortir l’art des lieux traditionnels pour l’ancrer dans le flux du quotidien, à même de faire émerger une nouvelle génération d’artistes. Aujourd’hui, cette mission nous engage quotidiennement ! Nous ne nous contentons pas de “décorer” des espaces : nous créons des points de rencontre entre des artistes numériques inspirants et un public toujours plus en quête de sens. Notre ambition est de démontrer que l’art peut être partout, au bureau, dans un hôtel, dans une gare ou un aéroport, et que c’est précisément dans cette présence, au cœur de la vie réelle, qu’il retrouve toute sa force.

En tant que jeune dirigeante dans un secteur très codifié, quels ont été les principaux obstacles – culturels, économiques ou symboliques – que vous avez dû surmonter ?

Le premier obstacle a été symbolique et très spécifique au monde de la culture : la question de la légitimité. On me demandait souvent : “Quel est votre lien avec le marché de l’art ?” C’est un des rares secteurs où l’on doit presque systématiquement prouver qu’on a le droit d’être là, comme si, sans validation implicite, on ne pouvait pas construire un modèle crédible. Au début, j’ai pris le réflexe de justifier et d’expliquer que mon associée Julie avait une formation en droit du marché de l’art et propriété intellectuelle. Mais avec le temps, j’ai compris que notre force venait aussi de notre regard neuf. En avançant sans carcans, nous avons pu imaginer des modèles plus connectés au monde réel.

Aujourd’hui, je suis convaincue que la légitimité ne se décrète pas, mais qu’elle se construit sur le terrain, dans la cohérence du projet et surtout dans la valeur créée pour les artistes et les publics. Le second défi a été stratégique : comment faire de l’art une priorité. Dans les entreprises qu’on visait, l’art était trop souvent perçu comme un « supplément d’âme », et donc un sujet non prioritaire. Il a fallu convaincre les décideurs que l’art n’est pas simplement décoratif mais qu’il peut devenir un actif stratégique, pour l’identité d’un lieu, l’expérience client, le bien-être des équipes, l’attractivité d’une marque, et bien plus encore !

Crédit photo : Benjamin Bardou, CB21 Covivio 

Aujourd’hui, je crois que notre plus grande victoire a été de faire passer l’art au sein des lieux de vie du “nice-to-have” à un élément structurant. C’est ce qui explique nos
collaborations pérennes avec des acteurs majeurs comme Sanofi, April, Société Générale, Unibail, Hyatt, Accor, etc. tous plus ambassadeurs les uns que les autres !

Les débats autour de la démocratisation de l’art et de la valorisation de l’art numérique restent vifs. Où situez-vous, selon vous, les tensions majeures entre accessibilité, valeur et reconnaissance artistique ?

Pendant longtemps, la reconnaissance artistique a fonctionné selon un modèle assez codifié : être exposé dans une grande institution, un musée ou un centre d’art, faisait office de consécration, de validation officielle. Mais aujourd’hui, ce modèle ne peut plus être l’unique voie de reconnaissance. D’abord parce qu’il laisse mécaniquement de côté un nombre considérable d’artistes remarquables : les institutions ne peuvent tout simplement pas tout absorber. Ensuite parce qu’il enferme l’art dans des lieux dédiés, comme s’il ne pouvait exister pleinement qu’à l’intérieur d’un cadre institutionnel, et que sa valeur tenait avant tout à la rareté ou à l’exclusivité. Pour nous, la valeur d’une œuvre ne vient pas de son exclusivité, mais de sa capacité à émouvoir, à déplacer un regard, à faire naître une conversation. C’est en circulant que l’art révèle toute sa puissance.

C’est ce qui nous anime chez Artpoint : faire entrer l’art numérique dans des espaces du quotidien, pour élargir son public, renforcer son impact, et permettre à davantage d’artistes talentueux d’émerger, et de continuer à nous surprendre !

Retrouvez le palmarès intégral des 200 leaders de demain réalisé par l’Institut Choiseul et Le Figaro : Institutions, économie, médias, culture… Le palmarès des 200 jeunes qui feront la France de demain