Benoit Chervalier : « L’Europe et l’Afrique partagent dans ce nouveau contexte géopolitique des intérêts communs »

Publié le 08 janvier 2026

L’expertise d’un banquier qui connaît le monde comme sa poche – il a vécu dix ans à l’étranger (Allemagne, Émirats arabes unis, États-Unis, Tunisie), s’est rendu dans plus de 80 pays dans le monde, dont 40 en Afrique – donne à sa parole un poids évident. Le Groupe BCH Invest que Benoît Chervalier a fondé il y a près de dix ans, conseille et investit en Europe et en Afrique et le place au contact des grands groupes bancaires et industriels sur la région Afrique. Il vient de publier un nouvel essai, Ce qu’attend l’Afrique, ressources locales, tensions mondiales aux éditions de l’Aube (août 2025).

Vous avez accompagné de nombreux États africains dans la structuration de leur stratégie de financement. Comment analysez-vous aujourd’hui l’évolution des besoins de financement sur le continent ?

Avant de parler financement, il faut parler avec précision des besoins. Les besoins de financement sont colossaux car les pays africains doivent relever plusieurs défis simultanés. Le développement des infrastructures de base doit accélérer pour satisfaire les besoins énergétiques primaires des populations et entreprises avec l’accès à l’énergie et à l’électrification, les besoins en offre de transport et logistique, routier, ferroviaire, portuaire, aéroportuaire, et bien sûr les besoins sociaux en santé et éducation.

À ces besoins primaires s’ajoutent toute une série de besoins nés de l’accélération de l’histoire. Les mutations technologiques rapides, les souffrances climatiques qui accentuent les besoins en matière de transition énergétique – la COP29 avait chiffré les besoins pour l’Afrique à 1 300 milliards de dollars annuels –, les désordres géopolitiques en raison desquels les États et les économies doivent renforcer leurs résiliences et leurs souverainetés. À ces évolutions mondiales s’ajoute une caractéristique africaine unique, liée à la forte augmentation de sa démographie puisque le continent va passer de 1,4 milliard d’habitants à 2,5 milliards dans les vingt prochaines années. Pour résumer, l’Afrique a besoin de beaucoup plus et de beaucoup plus vite.

Quels sont les leviers qui vous paraissent les plus efficaces pour y répondre durablement ?

Les besoins de financement reposent sur deux piliers principaux : les financements institutionnels publics bilatéraux tels que l’Agence française de développement, la KfW allemande, la JICA japonaise, etc. et multilatéraux, la Banque mondiale, la Banque africaine de développement, la Banque ouest africaine de développement – BOAD –, la Banque pour le commerce et le développement d’Afrique orientale et australe – TDB ; les financements privés de type eurobonds ou financements commerciaux.

Si la totalité des pays ont accès aux financements institutionnels, ils restent limités et dans tous les cas insuffisants pour satisfaire l’ampleur des besoins : d’après l’OCDE, sur les 212 milliards de dollars d’aide au développement en 2024, 36 milliards ont été fléchés vers l’Afrique subsaharienne. En outre, le désengagement américain début 2025 avec la suppression de l’USAID, les contraintes budgétaires européennes nées des urgences sécuritaires qui imposent des arbitrages en faveur de la défense sur son sol, exigent de repenser massivement et en profondeur ce qui est encore trop qualifié « d’aide publique au développement » pour distinguer, ce que j’appelle dans mon dernier ouvrage, les champs relevant de la solidarité et ceux des investissements.

Les financements privés sont donc indispensables et la seule solution viable. Les financements de capitaux internationaux sont nécessaires et jouent leur rôle, mais ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. En données historiques, vingt pays africains sur cinquante-quatre ont émis des obligations internationales. Entre 2012 et 2021, les vingt pays émetteurs ont emprunté environ 140 milliards de dollars et, juste avant la covid, 76 % de ces émissions reposaient sur quatre pays. Depuis l’assèchement du crédit dû à la hausse des taux depuis 2022, le nombre de pays africains qui ont accès aux marchés de capitaux internationaux se compte sur les doigts de la main. Le financement du secteur privé doit constituer la colonne vertébrale du financement des économies africaines. Pour ce faire, deux axes principaux doivent être à mon sens aujourd’hui développés : le renforcement des règles de gouvernance et d’environnement des affaires en créant des cadres juridiques fiables et lisibles, sans quoi les investisseurs internationaux resteront à l’écart de beaucoup de pays ; l’autre consiste à changer de dimension dans les recettes fiscales domestiques, ce qui exige des choix courageux et difficiles politiquement. Concrètement, il faut changer de paradigme pour obtenir une large assiette fiscale et des taux modérés, et non l’inverse, comme c’est majoritairement le cas aujourd’hui. Il faut accélérer le recensement de toutes les activités à caractère commercial pour mieux intégrer l’informel, limiter fortement les exemptions sectorielles, catégorielles. En un mot, il faut que l’Afrique se finance elle-même. Moyennant quoi, elle assurera l’attrait des capitaux internationaux indispensables pour atteindre la taille critique nécessaire et surtout assurer un changement d’échelle dans les financements et les investissements. À l’heure actuelle, les investissements directs étrangers en Afrique représentent environ annuellement environ 50 milliards de dollars sur un peu plus de 1 300 milliards à l’échelle mondiale en 2023. Sur les cinq premiers investisseurs mondiaux en Afrique, trois sont Européens, dont la France, deuxième.

La question de la soutenabilité de la dette publique africaine revient régulièrement dans le débat. Quels sont, selon vous, les véritables termes du problème ? Et quelles pistes concrètes pourraient renforcer la résilience financière des pays africains ?

La question de la dette est récurrente et souvent mal comprise car mal définie. Nous parlions des eurobonds, cette manne a parfois été mal utilisée car mal calibrée. La Zambie, par exemple, a emprunté en un peu plus de 3 ans, en 2012, 2014 et 2015, près de 3 milliards de dollars avec des maturités et des capacités de remboursement décorrélées de son économie réelle qui à ce moment-là recueillait environ 30 millions de dollars annuels de la Banque africaine de développement ! Résultat : le pays a fait défaut en novembre 2020 et il a fallu près de quatre ans pour trouver globalement un accord entre tous les créanciers.

La résilience repose sur une analyse réelle des besoins et des possibilités tout en renforçant encore une fois les ressources domestiques des pays. Elles sont passées de 22 % du PIB à 16 % entre 2012 et 2022 et ont commencé à légèrement augmenter à nouveau depuis. C’est la seule voie viable pour combiner résilience et attractivité.

Face à la fragmentation des marchés, la Zone de libre-échange continentale africaine, Zlecaf, est perçue comme une étape décisive vers une plus grande intégration économique. Qu’en pensez-vous ?

La fragmentation des économies africaines est factuelle. Sept pays rassemblent environ 70 % du PIB africain – 3 000 milliards en 2024 – alors que 36 pays représentent moins de 13 % du PIB du continent. Le renforcement du commerce intra-africain n’est donc pas une option mais une obligation de résultat. Reste à trouver la taille optimale pour créer des synergies.

Dans un monde de plus en plus fragmenté, marqué par des rivalités stratégiques ravivées, comment l’Afrique peut-elle tirer son épingle du jeu ? Quels sont les risques et opportunités que vous identifiez dans cette reconfiguration géopolitique et financière mondiale ?

Dans Ce qu’attend l’Afrique, j’ai voulu aborder dans mon livre la question de la voix de l’Afrique dans la gouvernance mondiale et la manière de la porter. L’Afrique ne veut plus être au menu mais à la table. Mais pour ce faire, l’argument de légitimité ou de représentativité africaine dans le concert des nations ne suffit pas. Il faut que son poids économique et financier suive. Car comme je le montre, même dans les institutions récentes dites du « Sud global » aujourd’hui, telles que l’AIIB, la Banque asiatique internationale pour les infrastructures, les voix africaines demeurent minimes. L’Afrique a son futur à écrire et il me semble que l’Europe et l’Afrique ne partagent dans ce nouveau contexte géopolitique pas uniquement une géographie ni même des histoires communes, mais surtout des intérêts communs à faire valoir et à organiser.