Brique élémentaire de notre monde numérique, le transistor connaît une croissance exponentielle sans équivalent dans l’histoire. Rémi du Chalard, lauréat du palmarès « Les 40 qui (re)créent du lien » et président de SeeHaptic décrypte cette « loi de la prolifération » et ses conséquences vertigineuses sur l’économie et l’intelligence artificielle.
La loi de la prolifération : l’exponentielle ignorée
Un transistor est un interrupteur électronique : une brique minuscule qui laisse passer ou bloque le courant, un peu comme on allume ou on éteint une lumière — à ceci près que cet interrupteur peut être actionné des milliards de fois par seconde et gravé en quantités astronomiques sur quelques millimètres carrés de silicium. C’est cette brique élémentaire qui code, en 0 et en 1, la totalité du calcul numérique moderne. On la trouve aujourd’hui dans le moindre objet électrique, en quantités vertigineuses : une simple ampoule connectée en embarque plusieurs dizaines de millions, et même des objets qui semblent fonctionner « sans électronique » en contiennent — l’exemple le plus parlant étant la carte bancaire, y compris en paiement sans contact.
Depuis 1970, la production mondiale de transistors double tous les quatorze mois. Toutes les entreprises de l’IA se disputent aujourd’hui le moindre stock disponible, qu’il s’agisse de mémoire (RAM, HBM) ou de calcul (GPU, CPU…). Cette croissance ne connaît ni interruption ni infléchissement : aucune donnée n’annonce un ralentissement — seule notre intuition le pressent, forgée par l’expérience de tant d’autres domaines qui ont fini par saturer. Cette trajectoire soulève quelques questions simples :
Verriez-vous l’économie différemment si sa ressource la plus fondamentale devenait quatre cents fois plus abondante en dix ans ?
Réalisez-vous qu’il y a dix ans, nous en produisions quatre cents fois moins — en avez-vous manqué pour autant ?
Comment expliquer qu’on en utilise aujourd’hui quatre cents fois plus, alors même qu’on parle de pénurie de cette matière ?
Un chiffre dépassant l’entendement
La production mondiale annuelle atteint aujourd’hui environ 150 trilliards de transistors — un 15 suivi de vingt-deux zéros.
Pour prendre la mesure de ce nombre, il y a la légende de l’échiquier de Sissa : pour remercier l’inventeur du jeu d’échecs, un roi lui aurait proposé la récompense de son choix. L’inventeur répondit : « Posez un grain de blé sur la première case, puis doublez à chaque case suivante. » Le roi accepta sans se méfier ; au terme des soixante-quatre cases, le tas atteignait 1,84 × 10¹⁹ grains — mille fois la récolte mondiale annuelle de blé. C’est l’exemple canonique de ce que l’esprit humain peine à se représenter.
Nous fabriquons chaque année près de dix mille fois plus de transistors que ce tas impossible. Ramenée à la seconde, la production mondiale dépasse désormais le nombre de grains de riz récoltés dans le monde entier… en un an.
La densité n’est pas le volume
Cette croissance est rendue possible par une autre loi exponentielle : celle de Gordon Moore, qui postule un doublement de la densité des composants tous les deux ans — autrement dit, il faut deux fois moins d’espace, tous les deux ans, pour loger la même quantité de transistors. Cette loi, avant tout une feuille de route industrielle, met en valeur une prouesse technique : la miniaturisation.
Elle a durablement marqué les esprits et jouit aujourd’hui d’une réelle notoriété auprès du grand public. Mais elle est un arbre qui cache la forêt : celle, tout aussi vertigineuse, de la croissance des volumes de production.
Quatorze mois
Si l’on reprend les données de production mondiale entre 1970 et 2025, la tendance est nette et remarquablement régulière. En 1970, un milliard de transistors suffisait à couvrir la demande annuelle.
Ce chiffre paraît déjà énorme — la réalité l’est bien davantage : il faudrait aujourd’hui seize fois cette production pour fabriquer une seule carte mémoire microSD à 4 €.
Le volume total produit chaque année ne double donc pas tous les vingt-quatre mois, comme le veut la loi de Moore, mais tous les quatorze mois. Cette progression colle aux données réelles sur cinquante-cinq ans, avec une corrélation quasi parfaite. Appelons-la la loi de la prolifération.
Au pic de la Grande Accélération industrielle, la production annuelle de puissance mécanique doublait tous les huit à dix ans, et l’extraction d’énergie fossile tous les quinze ans. Ces deux rythmes ont, à eux seuls, façonné deux siècles de croissance, d’urbanisation, de droit social et de géopolitique.
Dans le temps qu’il faut à la production de puissance mécanique pour doubler, celle des transistors est multipliée par plus de cent vingt. Rien, dans l’histoire industrielle, n’a soutenu une croissance de 80 % par an aussi longtemps.
Ce qui entretient la courbe et qui la cache : le prix
Une telle croissance de volume suppose une demande qui suit — c’est précisément le rôle que joue le prix.
Un transistor coûtait plusieurs dollars dans les années 1960. Son coût unitaire se compte aujourd’hui en fractions de nanocentime, et continue d’être divisé par deux tous les deux ans environ. C’est, très concrètement, la plus grande force déflationniste de l’histoire économique — produit à parts égales de la prolifération et de la miniaturisation.
Le prix chutant presque aussi vite que le volume augmente, la valeur produite, elle, ne croît que d’environ 25 % par an.
Et l’intelligence, donc
La révolution de l’IA traverse aujourd’hui une pénurie de semi-conducteurs. Suit-elle pour autant la même tendance ?
En novembre 2022, GPT-3.5 comptait 175 milliards de paramètres. À l’été 2026, environ 150 millions suffisent pour obtenir un modèle d’intelligence équivalente : une division par plus de mille en moins de quatre ans, au rythme d’un facteur deux tous les six mois.
Nous voilà donc face à deux exponentielles superposées : un matériel toujours plus abondant et moins cher (la pénurie actuelle n’étant qu’un pic conjoncturel), et un logiciel toujours plus sobre pour un niveau d’intelligence donné.
Il faut être honnête sur la nature de notre scepticisme : aucune donnée, à ce jour, n’annonce de ralentissement de ces courbes. Ce qui l’annonce, c’est notre seule intuition. Or, dans aucun domaine la croissance n’est infinie — l’acier, l’automobile, l’aviation, l’énergie, la démographie : partout, la courbe en S finit par se coucher, comme le résume l’adage boursier, « les arbres ne montent jamais jusqu’au ciel ». Aucun domaine mature n’a jamais connu une croissance de 400x en dix ans. Nous avons donc de bonnes raisons d’anticiper un plateau — mais il se pourrait aussi que nous ne soyons qu’au tout début du S. La question reste entière, et elle est fondamentale.
Pour consulter notre palmarès « Les 40 qui (re)créent du lien »




