Hawa Dramé (Fonds Sens) : Recréer du lien : une question de collision, pas de discours

Publié le 24 septembre 2026

Entrepreneure de l’ESS, Hawa Dramé s’engage depuis plus de dix ans pour l’entrepreneuriat inclusif avec Time2Start et le Fonds Sens, ouvrant les portes du financement aux quartiers populaires. Lauréate 2026 du palmarès Choiseul « Les 40 qui (re)créent du lien », elle dénonce ici un « lien-discours » de façade et plaide pour une véritable « collision » des mondes.

Je n’ai pas découvert le mot « lien » dans un rapport RSE mais je l’ai découvert à la Cité Basse, à Sevran, dans un quartier où on apprend très tôt que certains liens se donnent et que d’autres s’arrachent.

Le lien avec une grande école, quand personne dans votre entourage n’y est jamais entré. Le lien avec un financeur, quand votre code postal suffit à fermer une porte. Le lien avec un réseau professionnel, quand vous ne savez même pas qu’il existe.

J’ai fini par arracher le mien : de Sevran à ESCP Europe, puis dix ans à construire Time2Start et le Fonds Sens. Depuis plus de 10 ans, nous avons accompagné plus de 400 entrepreneurs dont 77% de femmes. Et c’est précisément ce parcours qui m’a appris une chose simple : le lien ne se décrète pas. Il se construit, ou pas, selon qui on met concrètement en contact avec qui.

Le chiffre que je retiens

Dans les quartiers prioritaires, l’envie d’entreprendre est plus forte que partout ailleurs : 12% des habitants veulent se lancer, contre 9% en moyenne nationale (source BPI France). Et pourtant, seulement 2% d’entre eux sont aujourd’hui chefs d’entreprise contre 13% en moyenne en France.

Ce n’est pas un problème de volonté. C’est un problème de lien. Six entrepreneurs de quartier sur dix ne prennent même pas la peine de pousser la porte d’une banque avant de se lancer. Voilà ce que « manquer de lien » veut dire, concrètement : ce n’est pas un déficit relationnel inventé. C’est un accès qui se referme statistiquement, sans qu’aucune décision individuelle n’y soit pour grand-chose.

Le lien-discours et le lien-preuve

On parle beaucoup, dans les entreprises et les institutions, de « recréer du lien ». Une opération de mécénat, une journée de sensibilisation, une charte diversité signée en grande pompe. Ces initiatives partent souvent d’une bonne intention mais elles s’arrêtent trop souvent à la porte du symbole.

Le problème n’est pas l’intention. C’est que la plupart de ces opérations ne créent aucune collision réelle. Elles juxtaposent des mondes sans jamais les mélanger. On invite un quartier populaire à découvrir une entreprise, une fois, sur une photo de fin d’année. Mais rarement l’inverse : on invite rarement un comité de financement à se déplacer, à s’asseoir, à écouter dans le quartier lui-même.

Pose Ton Idée : le lien comme collision

C’est exactement ce que j’essaie de faire différemment avec « Pose Ton Idée », le concours de pitch que nous organisons en pleine rue, au cœur des quartiers. Pose Ton Idée ce n’est pas juste un événement mais une collision.

Celle d’un porteur de projet qui n’a jamais osé en parler, ou celle d’un habitant venu voir « ce qui se passe en bas de chez lui », qui repart en ayant compris que l’entrepreneuriat n’est pas réservé à d’autres. Celle d’un professionnel qui découvre, en direct, qu’un business model solide peut naître d’ici aussi bien que d’une école de commerce.

Ce n’est pas un symbole mais un un mélange physique et assumé des publics, un vrai brassage, dans un lieu que personne ne choisirait spontanément pour « faire du réseau ».

Et ce mélange produit des effets concrets avec des professionnels qui changent leur regard sur ce qu’est « un bon risque ». Des habitants qui, l’année suivante, reviennent avec leur propre projet.

Ce que le lien exige vraiment

Chez Fonds Sens, cette même logique de collision guide chaque comité de financement : mettre en présence des entrepreneurs qu’un financeur aurait financé difficilement et des investisseurs ou professionnels prêts à revoir leurs critères. Sans garantie exigée. Sans co-financeur obligatoire. Sans frais de dossier. Près de 400 000€ de prêts à taux zéro débloqués à ce jour, 36 entrepreneurs financés, dont la moitié sont des femmes. Parce qu’un lien qui reste théorique, c’est-à-dire « nous croyons en l’inclusion », ben, ne finance jamais personne.

Recréer du lien, ce n’est donc pas rapprocher des discours. C’est rapprocher des lieux, des budgets, des décisions et accepter que ce rapprochement dérange un peu les habitudes de chacun. Le confort de l’entre-soi, des deux côtés, est souvent le premier obstacle au lien véritable.

Une question, pour finir

Alors je ne finirai pas cette tribune par un appel général à « plus de lien social ». Ce mot a déjà trop servi à habiller de belles intentions sans conséquence.

Je préfère une question, plus inconfortable, à ceux qui liront ce texte depuis leur position de dirigeant, de financeur, de décideur : la dernière fois que vous avez voulu « créer du lien », avez-vous invité quelqu’un à venir vous voir ou êtes-vous allé, vous, physiquement, vous asseoir dans un endroit où vous n’aviez jamais mis les pieds ?

Le lien ne se proclame pas depuis une tribune. Il se prouve dans une salle qu’on n’a pas l’habitude de fréquenter.