Jane Jaquin (Jane Jaquin Atelier) : « Nos territoires ultra-marins possèdent une force créative »

Publié le 23 septembre 2026

Gestion de projets, création de contenu, animation et production TV, Jane Jaquin multiplie les casquettes mais reste fidèle à son territoire mahorais d’origine. D’abord partie à Paris pour ses études, elle revient à Mayotte et décide de fonder sa marque de vêtements, Jane Jaquin Atelier, afin de construire une vraie filière textile sur l’île.

Lauréate du palmarès Choiseul Outre-mer 2025, Jane Jaquin se lance dans l’entrepreneuriat malgré une filière textile inexistante sur le territoire mahorais. Avec son ambition de créer une marque de rayonnement international, elle revisite des vêtements aux codes culturels et patrimoniaux, en les modernisant. Rencontre.

Vous avez fondé votre marque Jane Jaquin Atelier depuis le territoire ultramarin mahorais, quels ont été les freins mais aussi les forces et opportunités de ce territoire dans votre aventure entrepreneuriale ?

Mayotte m’a donné une raison d’entreprendre.

Après mes études de mode à Paris, mon ambition était de faire carrière dans une grande maison française. Lorsque je suis revenue à Mayotte, j’ai découvert qu’il n’existait tout simplement pas de filière textile dans laquelle exercer mon métier de cheffe de produit.

J’avais deux choix : re-partir ou construire. J’ai choisi de construire.

Cette absence de filière est souvent présentée comme une faiblesse. Je la considère au contraire comme un avantage, j’ai la volonté de développer et structurer la filière textile, créer des opportunités professionnelles pour que nos talents ne soient plus contraints de partir pour travailler.

L’absence de main d’œuvre formée et qualifiée est l’occasion pour créer des formations, des emplois, et tout l’écosystème nécessaire en comptant sur la coopération régionale en développement.

Nos insularités s’accompagnent aussi d’un isolement en termes de transport et distribution, qui fragilise l’approvisionnement et l’exportation de nos produits finis. Tout prend plus de temps à se développer parce que tout est à développer et c’est là que se trouvent nos forces : nous sommes de véritables opportunités.

Mayotte est un territoire d’expérimentation, les contraintes y obligent à inventer des solutions nouvelles, tous les jours et sur toute l’échelle de valeur.

Nos territoires ultra-marins possèdent une force créative qui est plébiscité par le marché en demande constante d’une offre qui lui ressemble. C’est ce qui explique le succès de la marque dès ses débuts.

Il s’agit de connaître nos forces et faiblesses et de composer avec. Produire dans nos régions c’est réduire la dépendance à l’importation, c’est créer de la valeur locale et faire vivre l’économie d’échelle.

Être distinguée au sein du Top 40 Choiseul Outre-Mer m’a permis de constater que cette vision est aujourd’hui partagée par de nombreux décideurs. Les Outre-mer ne doivent plus être regardés uniquement à travers leurs contraintes, mais comme des territoires capables d’inventer de nouveaux modèles économiques et de nouvelles coopérations régionales et internationales.

Le 1er octobre aura lieu à Paris le premier CHOOSEOUTREMER et c’est la preuve qu’il est temps de changer le regard sur les territoires ultramarins en commençant par notre manière à nous ultramarins, de considérer les échanges avec l’hexagone, entre nous et avec les régions périphériques (pour Mayotte, l’Afrique de l’Est.)

J’ai lancé la marque et fait défiler la première collection sur la scène de la Swahili Fashion week en Tanzanie, avec cette volonté d’ancrer le 101ème département Français sur la scène mode Africaine car l’avenir économique de Mayotte ne réside pas dans le fait de reproduire des modèles existants, mais dans sa capacité à inventer un modèle qui lui est propre, en s’appuyant sur sa position unique entre la France, l’océan Indien et l’Afrique de l’Est.

Lors de votre carrière, vous avez multiplié les projets en Afrique de l’Est (Zanzibar, Tanzanie) : comment créez- vous des ponts entre les territoires insulaires et les territoires africains ?

Les ponts entre Mayotte, les Comores, Zanzibar, le Kenya ou la Tanzanie n’ont jamais disparu. Ils sont historiques, culturels, linguistiques et commerciaux. Mon ambition est simplement de leur redonner une traduction économique contemporaine.

La mode est l’un des outils que j’utilise, à travers elle, je redonne vie aux ponts qui existent et qu’on a peut-être un peu oublier, à travers le tissu que l’on partage en commun avec les pays de la côte Est africaine : le kanga.  Je le décline dans un prêt à porter aux coupes contemporaines tout en conservant ses codes culturels et patrimoniaux. C’est dans cette volonté d’ailleurs que j’ai monté une exposition sur le kanga (que l’on appelle nambawane à Mayotte) en Français, Swahili et Anglais pour qu’elle voyage et (re)fasse découvrir ce qui nous rassemble et nous ressemble.

Pour moi, la coopération régionale commence souvent par une histoire que l’on raconte ensemble avant de devenir un projet économique.

En quoi votre parcours entrepreneurial permet-il selon vous de réconcilier patrimoine culturel et ambitions économiques, notamment au travers d’une marque aux ambitions internationales ?

La culture est un actif économique, la France a démontré depuis longtemps que la culture pouvait devenir une industrie d’excellence. Son luxe, sa gastronomie, ses métiers d’art ou encore sa mode en sont l’illustration. Je suis convaincue que Mayotte peut, elle aussi, transformer son patrimoine culturel en levier de développement économique.

Mon ambition n’est donc pas uniquement de vendre des vêtements, mais de contribuer au rayonnement de Mayotte en faisant de son patrimoine culturel un levier d’influence, d’attractivité et de développement économique, c’est une forme de soft power territorial.

Être lauréate du programme 101 Femmes Entrepreneures est une responsabilité en tout début de parcours. Celle de montrer qu’il est possible de créer une entreprise ambitieuse depuis Mayotte et, je l’espère, d’encourager d’autres femmes à croire en leurs propres projets.

Je suis au début de l’histoire de la marque Jane Jaquin, je souhaite concevoir un modèle de développement industriel adapté aux réalités des territoires ultramarins, en s’appuyant sur les savoir-faire locaux et les coopérations régionales. C’est une réflexion sur la politique industrielle de mon territoire qu’il nous faut avoir dès à présent.

Je suis convaincue que les Outre-mer ont vocation à devenir des plateformes économiques régionales, et non plus uniquement des territoires périphériques de l’Hexagone.

Marque de prêt-à-porter, émissions télévisées, collaborations artistiques : quelle est la suite pour vous ?

Dans les prochaines années, mon objectif est de démontrer qu’une marque née à Mayotte peut rayonner à l’international tout en structurant une filière locale.

L’entreprise développera sa production à Mayotte en coopération avec des ateliers partenaires de l’océan Indien. À terme, je souhaite que ce modèle puisse être reproduit dans d’autres territoires ultramarins confrontés aux mêmes défis industriels.

Quand, dans dix ans, Jane Jaquin sera devenue une marque reconnue, j’en serai évidemment heureuse. Mais ma véritable réussite sera que l’on puisse citer Mayotte comme un territoire qui a su créer des entreprises exportatrices, structurer une filière textile et renforcer son rôle de passerelle entre la France et l’Afrique de l’Est. Quand ma marque aura contribué à ouvrir cette voie, alors elle aura pleinement rempli sa mission.

Pour découvrir le palmarès Outre-mer : Choiseul Outre-Mer – Palmarès