Salomé Berlioux (Rura) : « Rendre visibles les jeunesses rurales, c’est reconnaître leur place dans la société française »

Publié le 17 août 2026

Salomé Berlioux est la fondatrice et directrice générale de Rura (ex Chemins d’avenirs), une association reconnue d’intérêt général qui œuvre en faveur de l’égalité des opportunités, à destination des jeunes de territoires ruraux et petites villes en France. Lauréate du palmarès « Les 40 qui (re)créent du lien en 2025 », elle revient dans cet entretien sur l’invisibilité des jeunesses rurales et en quoi l’association construit des ponts entres aspirations individuelles et ancrage local.

En quoi l’invisibilité des jeunesses rurales constitue-t-elle un enjeu de lien national autant que territorial ?

En France, ⅓ des jeunes de moins de 20 ans proviennent d’un territoire rural. La jeunesse rurale n’est donc pas minoritaire. Pourtant, pendant longtemps, les réalités de ces jeunes ont été largement absentes des politiques d’égalité des chances et du débat public. Cette invisibilité nourrit des inégalités d’accès à l’information, aux formations, à la culture, aux réseaux, aux opportunités de mobilité et professionnelles. Il ne s’agit pas d’un déficit de talent ou d’ambition des jeunes ruraux, mais d’un déficit d’accès pour eux.

Lorsque des millions de jeunes ont le sentiment que leur expérience, leurs aspirations et leurs difficultés ne sont ni vues ni prises en compte, c’est le lien national lui-même qui s’affaiblit. La question dépasse donc largement l’aménagement du territoire : elle touche à la promesse républicaine d’égalité et à la capacité de chacun à se sentir pleinement inclus dans le récit collectif… et à pouvoir avoir le choix de son avenir.

Rendre visibles les jeunesses rurales, c’est reconnaître leur place dans la société française et garantir que le lieu où l’on grandit ne détermine pas l’horizon de ses possibles.

Rura est née de cette volonté de lutter contre les fractures territoriales en pariant sur la jeunesse des zones rurales et des petites villes. Depuis 2016, nous accompagnons des jeunes ruraux dans la construction de leur parcours académique, professionnel et citoyen et travaillons en parallèle à faire reconnaître cette réalité dans le débat public et advenir des dispositifs concrets pour changer la donne, pour ces jeunes, à l’échelle du pays.

Notre objectif est simple : faire en sorte qu’une lycéenne originaire d’un village de la Creuse, de l’Allier ou des Vosges dispose des mêmes opportunités de départ qu’une lycéenne de Paris, Lyon ou Bordeaux.

Comment Rura reconstruit-elle des ponts entre aspirations individuelles et ancrage local pour les jeunes des zones peu denses ?

Pendant longtemps, la réussite des jeunes ruraux a été pensée à travers une opposition simpliste : partir pour réussir ou rester par défaut. La réalité est évidemment beaucoup plus complexe. Les jeunes que nous accompagnons ont des aspirations diverses : certains souhaitent quitter leur territoire, d’autres y construire leur avenir, beaucoup naviguent entre ces deux envies au fil de leur parcours. Notre rôle n’est pas de prescrire une trajectoire, mais d’élargir le champ des possibles.

Chez Rura, nous travaillons d’abord à lever les freins invisibles : l’autocensure, le manque d’information, l’absence de réseaux ou de modèles d’identification. Le mentorat, les immersions professionnelles, les rencontres avec des entreprises ou des établissements d’enseignement supérieur permettent aux jeunes de se projeter au-delà de leur environnement immédiat.

Mais nous refusons aussi l’idée selon laquelle l’émancipation passerait nécessairement par l’arrachement à son territoire. L’enjeu est de permettre à chaque jeune de choisir librement son avenir. Reconstruire des ponts entre aspirations individuelles et ancrage local, c’est faire en sorte que rester soit un choix, partir aussi, et que ni l’un ni l’autre ne soient déterminés par des inégalités d’accès aux opportunités.

Quelle responsabilité les institutions et les entreprises portent-elles dans la réduction des inégalités de destin selon les géographies ?

Les inégalités territoriales ne sont pas la responsabilité d’un seul acteur, parce qu’elles résultent d’une accumulation de mécanismes qui traversent l’ensemble de la société. Les institutions ont un rôle fondamental pour garantir l’égalité d’accès aux services, à la mobilité, à l’orientation, à la formation et à l’emploi. Mais elles ne peuvent agir seules.

En la matière, les entreprises ont également une responsabilité majeure, en ce qu’elles participent à la fabrication des opportunités, des réseaux et des représentations. Lorsqu’un jeune rural renonce à un stage, à un entretien ou à une formation, faute de capacité à être mobile, ce n’est pas seulement une question individuelle : c’est une perte collective de talents. Les entreprises peuvent agir en développant leurs partenariats avec les établissements scolaires, en ouvrant davantage leurs dispositifs de découverte des métiers, en questionnant certains biais de recrutement au profit d’une plus grande diversité territoriale et en investissant des territoires souvent éloignés des grands centres économiques.

L’enjeu est de passer d’une logique de compensation à une logique de responsabilité partagée, pour faire vivre, concrètement, la promesse républicaine d’égalité des chances, à travers l’ensemble du territoire français.