Jean-Baptiste Sandoz (Company Project) : « Je défends une réindustrialisation qui se traduit concrètement dans les territoires »

Publié le 01 octobre 2026

Comment l’économie circulaire peut-elle être mise au service de la souveraineté industrielle ? Alors que l’enjeux du traitement des déchets a pris une dimension nouvelle, en lien avec les objectifs environnementaux européens notamment, Jean-Baptiste Sandoz appelle à un changement de paradigme sur cette ressource : les déchets ne sont plus la fin d’un cycle mais le début d’une nouvelle chaîne de valeur.

Jean-Baptiste Sandoz, fondateur de Company Project, un groupe engagé dans la transition écologique qui transforme les déchets grâce à des solutions innovantes fondées sur les principes de l’économie circulaire. Lauréat du palmarès Choiseul Outre-Mer 2025 et ambassadeur de l’Union européenne pour le pacte Climat, il plaide pour une souveraineté matière comme véritable pilier de la politique industrielle européenne. Rencontre.

Vous dites qu’il faut opérer un changement de paradigme sur les déchets, pour non plus les considérer comme la fin d’un cycle mais le début d’une nouvelle chaîne de valeur. Comment opérer ce changement dans les esprits et dans les faits, en France et à l’échelle européenne ?

Je pense que nous devons progressivement passer d’une logique de gestion des déchets à une logique de gestion stratégique des ressources.

Pendant longtemps, notre indicateur principal a été la quantité de déchets collectés, triés ou recyclés. C’était nécessaire, et cela a permis des progrès considérables. Mais je pense que nous devons désormais aller plus loin et nous poser une autre question : quelle quantité de matière issue de ces déchets revient réellement dans notre appareil productif ? C’est une question qui me paraît essentielle parce qu’elle change complètement notre manière de mesurer la circularité.

Il ne suffit plus de savoir si un déchet a été recyclé. Je veux savoir ce qu’est devenue la matière : a-t-elle été réintégrée dans un processus industriel ? Dans quelle application ? En quelle quantité ? Avec quel niveau de qualité ? Et surtout, quelle quantité de matière vierge a-t-elle réellement permis de remplacer ? C’est là, selon moi, que se situe le changement de paradigme.

Un déchet ne devrait plus être regardé uniquement comme quelque chose qui sort de notre économie, mais aussi comme une matière susceptible d’y entrer à nouveau.

Cela implique de travailler sur toute la chaîne : collecte, caractérisation, tri, transformation, contrôle qualité, traçabilité, mais surtout débouchés et réincorporation industrielle.

Car une matière secondaire qui ne trouve pas d’usage industriel pérenne reste une ressource potentielle. Elle devient véritablement une matière première lorsqu’un industriel est en mesure de l’intégrer dans sa production avec les niveaux de qualité, de volume, de régularité et de compétitivité dont il a besoin.

C’est cette logique que je défends : ne plus mesurer uniquement notre capacité à traiter des déchets, mais aussi notre capacité à en refaire des ressources productives. L’enjeu n’est donc plus seulement d’augmenter nos taux de recyclage. Il est de transformer davantage de nos déchets en ressources réellement utilisables par notre industrie.

L’économie circulaire constitue-t-elle pour vous une opportunité pour la France et l’UE de se démarquer sur la scène internationale, dans un contexte de retour des rapports de force et de fragmentations géopolitiques ?

Oui, à condition de cesser de considérer l’économie circulaire uniquement comme une politique environnementale. Nous parlons beaucoup, à juste titre, de réindustrialisation, de relocalisation et de souveraineté industrielle européenne. Je partage évidemment cet objectif. Mais je pense qu’il faut aller au bout du raisonnement.

Nous pouvons relocaliser des capacités de production en France et en Europe. Si celles-ci restent fortement dépendantes de matières premières provenant de l’extérieur, notre souveraineté industrielle restera nécessairement incomplète. La souveraineté industrielle commence aussi par la maîtrise de la matière.

C’est ce que j’appelle la souveraineté matière : notre capacité à sécuriser une part de nos besoins en matières en mobilisant notamment les ressources déjà présentes sur nos territoires et susceptibles d’être récupérées, transformées puis réincorporées dans de nouveaux cycles industriels. Dans un contexte international marqué par les tensions commerciales, les risques de rupture d’approvisionnement, la concentration géographique de certaines ressources et la volatilité des marchés, cette capacité devient stratégique.

L’économie circulaire peut alors jouer un rôle beaucoup plus large que celui qu’on lui attribue traditionnellement. Elle peut contribuer simultanément à réduire notre dépendance extérieure, sécuriser certains approvisionnements, créer de la valeur industrielle sur nos territoires et améliorer la résilience de nos chaînes de production.

Il ne s’agit évidemment pas de prétendre que l’Europe pourra devenir autonome sur toutes les matières. Ce serait irréaliste, et ce n’est pas ce que je défends. Il s’agit plutôt de déterminer, filière par filière, quelle part de nos besoins peut raisonnablement être couverte par des ressources secondaires produites en Europe, et de construire les capacités industrielles nécessaires pour y parvenir.

Nous exportons encore certaines matières issues de nos déchets tout en important, parallèlement, des matières premières nécessaires à notre industrie. C’est une situation qui m’interpelle : elle doit nous conduire à nous interroger sur la valeur stratégique de ce que nous possédons déjà.

À mes yeux, l’économie circulaire doit donc progressivement être intégrée aux politiques de souveraineté et de réindustrialisation européennes. Nos déchets ne constituent pas uniquement un passif environnemental : ils représentent aussi un gisement potentiel de matières, de valeur et d’indépendance industrielle.

Hormis l’économie, comment pouvons-nous concilier les objectifs environnementaux et la compétitivité industrielle ?

Je me méfie un peu de l’idée selon laquelle il faudrait nécessairement arbitrer entre environnement et industrie. Une politique environnementale qui affaiblirait durablement notre appareil productif pourrait avoir pour conséquence de déplacer la production — et parfois les impacts environnementaux associés — vers d’autres régions du monde. Nous aurions alors réduit certaines émissions ou certains déchets sur notre territoire sans nécessairement résoudre le problème à l’échelle globale.

Je ne crois donc pas à une transition écologique qui se construirait contre l’industrie. L’enjeu consiste au contraire à faire de la transition environnementale un levier de compétitivité industrielle, et non uniquement une contrainte supplémentaire. Pour les matières premières secondaires, cela suppose de raisonner d’abord comme des industriels.

Une entreprise n’incorporera pas durablement une matière recyclée simplement parce qu’elle est recyclée. Elle l’utilisera si cette matière répond à son cahier des charges, si sa qualité est constante, si les volumes sont disponibles, si les approvisionnements sont sécurisés, si elle est traçable et si son modèle économique est soutenable.

C’est à ces conditions que la circularité peut changer d’échelle.

Nous devons donc investir dans les technologies de tri, de préparation, de transformation et de contrôle qualité, mais aussi dans les infrastructures, la R&D, les compétences et les contrats de long terme entre producteurs de matières secondaires et utilisateurs industriels.

Et cette logique est aussi profondément territoriale. Je défends une réindustrialisation qui se traduit concrètement dans les territoires : transformer davantage de matières en France et en Europe, c’est maintenir et développer des compétences, des outils industriels et des emplois qui ne peuvent pas tous être délocalisés. De la collecte à l’industrie utilisatrice, en passant par le tri, la préparation, la transformation, le contrôle, la R&D, la maintenance et la logistique, c’est toute une chaîne de valeur et d’emplois que nous pouvons structurer localement.

Il faut également regarder la compétitivité dans sa globalité. Le prix facial d’une matière n’est qu’une composante de la décision industrielle. La volatilité des marchés, le coût du transport, le risque d’approvisionnement, la dépendance géographique ou encore la stabilité des volumes ont également une valeur économique. L’objectif doit être de faire émerger des filières dans lesquelles les matières secondaires deviennent des matières industrielles à part entière, capables de concurrencer ou de compléter les matières vierges selon les usages.

C’est ainsi que nous pourrons sortir progressivement d’une économie circulaire reposant principalement sur l’obligation réglementaire ou la subvention, pour construire une économie circulaire portée aussi par la valeur économique de la ressource produite.

Vous avez commencé votre activité à Saint-Pierre-et-Miquelon, qu’est-ce que ce territoire ultramarin vous a appris de particulier, et comment cet ancrage originel continue de vous influencer aujourd’hui ?

Saint-Pierre-et-Miquelon a beaucoup influencé ma manière de penser ces sujets parce qu’un territoire insulaire rend extrêmement visibles des dépendances qui, ailleurs, peuvent paraître abstraites. Sur un petit territoire, chaque tonne compte.

Lorsqu’une matière entre sur une île, son transport a un coût. Lorsqu’elle devient un déchet, son stockage ou son évacuation en a un autre. Et lorsqu’il faut ensuite importer une nouvelle matière ou un nouveau produit pour remplacer ce qui a été éliminé, nous payons à nouveau cette dépendance. C’est quelque chose que j’ai pu observer très concrètement et qui m’a progressivement conduit à regarder les flux différemment.

On comprend rapidement qu’un déchet n’est pas seulement un problème de traitement. Il peut aussi représenter une matière qui a déjà supporté le coût et la contrainte logistique nécessaires pour parvenir sur le territoire. Cette réalité m’a amené à m’intéresser très tôt à la réparation, au réemploi, au recyclage, à la transformation locale et, plus largement, à la capacité d’un territoire à conserver davantage de valeur dans ses propres flux de matières.

C’est probablement aussi de là que vient une partie de ma manière d’aborder aujourd’hui la souveraineté matière : avant de chercher systématiquement ailleurs une nouvelle ressource, commençons par regarder ce que nous avons déjà, ce que nous pouvons préserver et ce que nous sommes capables de transformer.

Les territoires ultramarins peuvent d’ailleurs être particulièrement intéressants pour expérimenter certaines solutions circulaires. Les contraintes y sont fortes, les flux sont plus facilement identifiables et les effets d’une solution peuvent être observés très concrètement.

Cela ne signifie évidemment pas que les modèles développés sur un petit territoire peuvent être transposés tels quels à l’échelle continentale. En revanche, ils permettent de comprendre certains mécanismes fondamentaux : dépendance aux approvisionnements, coût logistique, vulnérabilité des flux, importance du stockage et nécessité de créer localement de nouveaux débouchés.

Au fond, ces problématiques ne concernent pas uniquement les îles. Nous dépendons tous de flux. La différence est que, sur une île, on ne peut pas facilement l’oublier.

Quelles seraient, selon vous, les priorités pour faire de la souveraineté matière un véritable pilier de la politique industrielle européenne ?

J’en identifierais quatre : connaître, transformer, réincorporer et mesurer.

Connaître

La première priorité consiste à mieux connaître les ressources secondaires dont nous disposons réellement. Nous avons beaucoup progressé dans la connaissance statistique de nos déchets. Mais je pense que l’étape suivante consiste aussi à commencer à lire ces données comme des données d’approvisionnement potentiel.

Quels volumes de matières sont disponibles ? Où sont-ils situés ? Quelle est leur composition ? Quelle qualité peut-on en extraire ? Quels besoins industriels pourraient-ils couvrir ? Ce sont des questions très concrètes, mais elles sont essentielles si nous voulons passer d’une politique de gestion des déchets à une véritable stratégie matière.

Nous devons progressivement être capables de cartographier certains gisements de matières secondaires avec une logique comparable à celle utilisée pour analyser nos besoins en matières premières.

Transformer

Connaître les gisements ne suffit pas. Il faut disposer des capacités industrielles permettant de les transformer. C’est un point sur lequel j’insiste beaucoup : identifier une ressource ne sert à rien si nous ne disposons pas derrière des outils, des technologies, des compétences et des industriels capables de lui redonner une qualité compatible avec le marché.

Cela implique des investissements dans le tri, la préparation, la purification, le recyclage, la caractérisation et le contrôle qualité, mais aussi dans la recherche, les compétences et l’innovation.

La souveraineté matière ne se décrète pas : elle nécessite un appareil industriel capable de produire une matière utilisable.

C’est probablement l’un des enjeux majeurs des prochaines années. Nous devons être capables de transformer davantage de matières sur le territoire européen plutôt que de considérer l’exportation de certains flux comme l’aboutissement du processus.

Réincorporer

La troisième priorité consiste à créer les conditions de la réincorporation. C’est probablement, à mes yeux, le maillon décisif. Une économie circulaire performante ne se mesure pas uniquement à la quantité de déchets qu’elle collecte ou transforme, mais à sa capacité à remettre effectivement la matière produite dans l’économie.

Cela suppose de rapprocher les acteurs du déchet et ceux de l’industrie, de sécuriser les standards de qualité, de développer des contrats d’approvisionnement, d’accompagner les industriels dans l’évolution de leurs procédés lorsque cela est nécessaire et de créer un marché suffisamment lisible pour déclencher les investissements.

À terme, je pense que nous devons être capables de répondre à une question très simple pour chaque grande filière industrielle européenne : De quelles matières avons-nous besoin, quelle part possédons-nous déjà sous forme de ressources secondaires, et que nous manque-t-il pour les transformer et les réincorporer ? Pour moi, c’est là que se trouve le véritable changement d’échelle.

Mesurer

Enfin, nous devons être capables de mesurer le résultat réel de cette politique.

Nous mesurons déjà beaucoup de choses dans la gestion des déchets : collecte, tri, recyclage, tonnages traités. Ces indicateurs restent indispensables, mais je pense que nous devons aller plus loin.

Combien de matière secondaire revient réellement dans notre appareil productif ? Quelle quantité de matière vierge permet-elle effectivement de substituer ? Quelle part de nos besoins industriels couvre-t-elle ? Et, lorsque la substitution concerne une matière importée, dans quelle mesure contribue-t-elle à réduire notre dépendance extérieure ?

Ce sont ces indicateurs qui permettront de distinguer une circularité théorique d’une circularité réellement productive. À terme, nous devrions être capables de suivre ces résultats par matière, par filière et par territoire. Une souveraineté matière crédible doit pouvoir se mesurer.

Si nous sommes capables d’y répondre, l’économie circulaire ne sera plus uniquement une politique de gestion des déchets. Elle deviendra aussi une composante de notre politique industrielle et de notre souveraineté économique.