Laure Pierrisnard, dirigeante de la Confiserie du Roy René : l’engagement territorial comme modèle économique durable

Publié le 03 novembre 2026

Laure Pierrisnard est la Directrice générale déléguée du groupe Territoire de Provence qui comprend notamment La Fabrique du Roy René et le Musée du Calisson à Aix-en-Provence. Véritable ambassadrice du savoir-faire et de l’artisanat provençaux, elle est lauréate du palmarès Choiseul « Leadership engagé » réalisé en partenariat avec Les Entreprises s’engagent et livre sa vision de l’excellence artisanale comme modèle économique.

Il y a une dizaine d’années, quand j’ai pris la direction de la Confiserie du Roy René, j’ai découvert une réalité qui m’a frappée : l’amande provençale, matière première noble et historique du calisson d’Aix, avait quasiment disparu des champs de Provence. Face à ce constat, deux choix s’offraient à nous : sourcer ailleurs, ou agir localement, au plus proche de nos ateliers. Nous avons choisi d’agir.

Co-fondateurs du Syndicat des producteurs d’Amande de Provence et de l’interprofession France Amande, nous avons contribué à planter plus de 1000 hectares d’amandiers en Provence en dix ans. Pour une maison comme la nôtre, c’était une évidence.

L’entreprise ne se résume plus à ce qu’elle produit

Le rôle de l’entreprise a profondément évolué. Elle ne peut plus se définir uniquement par ce qu’elle produit ou ce qu’elle vend. Elle est attendue sur ce qu’elle construit et ce qu’elle préserve. Passer de consommatrice de territoire à actrice de territoire : c’est, selon moi, la transformation la plus profonde à l’œuvre dans le monde économique aujourd’hui.

Au Roy René, maison centenaire labellisée Entreprise du Patrimoine Vivant, cela se traduit concrètement : sécuriser des filières agricoles locales, créer des emplois ancrés, transmettre des savoir-faire rares, ouvrir nos portes. Le Musée du Calisson, ouvert en 2015 au sein de notre manufacture, accueille aujourd’hui 85 000 visiteurs par an.

Nous sommes devenus la 4e entreprise la plus visitée de la région Sud. Un outil de transmission culturelle, certes, mais aussi un levier économique à part entière.

Cette même logique nous a conduits à engager la reconnaissance en IGP du calisson d’Aix-en-Provence. Protéger l’authenticité d’un produit, ancrer sa fabrication sur un territoire, garantir aux consommateurs une vraie traçabilité de l’origine : ce ne sont pas des ambitions philanthropiques. Ce sont des actes stratégiques, vitaux pour la pérennité d’une maison comme la nôtre et de son territoire.

Le premier frein : la pression du court terme

Pourtant, trop d’entreprises peinent encore à s’engager pleinement. Le premier frein est structurel : la pression du court terme. Relancer une filière agricole locale, investir dans la formation, certifier ses process, éco-concevoir ses emballages, tout cela a un coût immédiat pour un bénéfice qui se mesure sur le long terme. C’est un arbitrage difficile, surtout pour les PME.

Mais les leviers existent, et ils se renforcent mutuellement. Les labels et la réglementation d’abord. L’IGP (Indication Géographique Protégée), le label Entreprise du Patrimoine Vivant, les certifications ne sont pas des contraintes : ce sont des boucliers. Ils protègent ceux qui s’engagent et donnent au consommateur les moyens de choisir en connaissance de cause.

La coopération en filière et le collectif ensuite. Seul, un artisan ne peut pas relancer une culture disparue. Ensemble, en structurant une interprofession, on crée les conditions d’une relocalisation réelle. C’est le modèle que nous avons expérimenté avec l’amande et que le Groupe Territoire de Provence reproduit aujourd’hui avec la réintroduction du pistachier en Provence.

L’éducation du consommateur enfin. Quand un visiteur du Musée du Calisson comprend pourquoi une amande de Provence fait toute la différence dans son calisson, il ne consomme plus de la même façon.

L’excellence artisanale comme modèle économique

Ce qui doit s’accélérer aujourd’hui, c’est la reconnaissance économique de l’engagement. Un savoir-faire d’exception, des matières premières locales et traçables, des femmes et des hommes fidèles à des gestes transmis depuis des générations : tout cela a un coût, et surtout une valeur qu’il faut savoir défendre et faire rayonner.

L’engagement deviendra la norme le jour où l’excellence artisanale sera pleinement reconnue comme un modèle économique viable, désirable et reproductible. C’est le combat que je mène au quotidien, au sein du Groupe Territoire de Provence comme au sein des instances professionnelles de la filière.

Car la pérennité d’une entreprise se mesure à la trace positive qu’elle laisse sur son territoire, sur ses filières, sur les femmes et les hommes qui la font vivre. Génération après génération.