Inácio Lula da Silva (1) a été réélu, au second du second tour de l’élection présidentielle à la tête de la République fédérative du Brésil, première économique d’Amérique latine, forte de ses 8.5 millions de km2 et 214 millions d’habitants. En rassemblant 51.79 % des votes (64.256.232 voix) contre 48.2 % (59.826.041 suffrages) pour son adversaire Flavio Bolsonaro (2) . Ce constat paraît déjà lointain tant les événements se sont précipités depuis : le concurrent du président sortant a quitté le Brésil, alors qu’il lui avait été notifié une interdiction de quitter le pays par le Juge de la cour suprême, Alexandre de Moraes (qui avait condamné l’ancien président Jair Bolsonaro) (3).
Le président sortant, qui avait semblé surpris par les résultats le plaçant second au soir du premier tour du 4 octobre, a démenti tous les sondages de l’entre-deux tours. Cependant, ce quatrième mandat non-consécutif, voit déjà de nombreuses interrogations, et inquiétudes, apparaître. La première porte sur la gouvernance : le Sénat contre la chambre des députés est détenu par ses opposants. Le premier groupe parlementaire est le Parti libéral de son adversaire, qui, tout en reconnaissant les résultats du 25 Octobre 2026, avait affirmé vouloir se consacrer à « organiser » l’opposition. Son départ, que beaucoup qualifient de « fuite », va-t-il affaiblir la détermination des opposants au parlement, ou ça t’il renforcer la polarisation ?

Le prochain mandat s’annonce comme une période de « cohabitation », l’exécutif brésilien devant, au mieux, négocier les textes législatifs au cas par cas ou affronter un blocage parlementaire. La pratique des institutions le dira, mais chacun a en tête le second mandat de Dilma Roussef (4), destituée en 2016.
Second axe de préoccupation, l’économie et les marchés financiers, inquiets comme le rappelle leur réaction dès l’ouverture de la bourse de São Paulo: la B3 (la principale bourse de valeurs du Brésil) a déclenché un « circuit braker », un arrêt des échanges pendant 30 minutes à l’ouverture au lendemain de l’élection tandis que le Bovespa, principal indice boursier brésilien, était en chute de 16 % dès lundi 26 octobre. Lula va devoir très rapidement, rassurer les marchés sur la crédibilité de son projet économique. Pour y parvenir, sans doute, devra-t-il rechercher des alliances avec le centre-droit dont est issu son Vice-président, Geraldo Alckmin (5).
1. Les raisons d’une victoire inespérée
Une combinaison inédite de mobilisation populaire notamment dans « les réservoirs de voix que sont les régions du « Nordeste » et du « Minas Gerais », des mesures sociales de dernière heure que certains qualifient de « clientéliste » à l’instar de la revalorisation du « programme social « Bolsa Familia » (6), autant de raisons expliquant un résultat improbable et pas du tout anticipé par les marchés et les sondages.
Luiz Inácio Lula da Silva qui a fêté ses 81 ans le surlendemain de sa victoire, a obtenu une victoire, reconnue après un temps critique, par Flavio Bolsonaro. L’avance est d’environ 4,4 millions de suffrages. Ce retournement de situation constitue un exploit historique : depuis le retour à la démocratie en 1989, aucun candidat arrivé en deuxième position au premier tour, où Lula n’avait recueilli que 45 % face aux 47 % de son adversaire, n’avait réussi à l’emporter au second. Travail de terrain pour les uns, soupçon de fraudes pour les autres, cette situation est inédite.
Au cœur de ce retournement, figure une mobilisation exceptionnelle dans les rues et sur les réseaux sociaux. Après le premier tour du 4 octobre, des manifestations spontanées, largement initiées par des étudiants, se sont multipliées dans les grandes villes, São Paulo, Rio, Belo Horizonte et ailleurs. Ces rassemblements, qui ont surpris jusqu’aux cadres du Parti des travailleurs, ont donné une dynamique nouvelle à la campagne et ont contribué à réduire l’abstention, passée d’environ 21 % à 19 %. Parallèlement, le député André Janones a créé le canal WhatsApp « Armée de Lula », qui est passé de quelques dizaines de milliers de membres à plus de dix millions en quelques semaines.
Ce dispositif, combinant consignes quotidiennes, contenus viraux et relais locaux, a permis à la gauche de reconquérir un terrain numérique longtemps dominé par la droite. Cette double mobilisation, physique et digitale, a permis d’ajouter plus de dix millions de voix entre les deux tours, en réactivant notamment l’électorat populaire du Nordeste, fief historique du Parti des travailleurs, et en enregistrant des gains significatifs dans des États clés comme le Minas Gerais.
Les mesures sociales annoncées ou accélérées en fin de campagne ont également joué un rôle déterminant pour convaincre les indécis et les abstentionnistes. Le gouvernement a relevé de 15 % le « Bolsa Família », portant le plancher à 691 réais, et a anticipé les versements afin que toutes les familles bénéficiaires reçoivent le montant revalorisé avant le scrutin. Cette décision, qui touche près de vingt millions de foyers, a rappelé la mémoire positive des années 2000, lorsque les politiques du Parti des travailleurs avaient sorti des millions de Brésiliens de la pauvreté. Ces annonces, combinées à un discours axé sur la défense des droits sociaux et de la démocratie face au risque d’un retour du « clan Bolsonaro », ont mobilisé les classes populaires et une partie des électeurs centristes inquiets pour les acquis institutionnels.
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2. Un contexte économique tendu
Pourtant, derrière cet exploit électoral, dont les premières heures ont été marquées par des accusations de fraude de la part de certains opposants, se profilent des défis politiques majeurs et des inquiétudes économiques persistantes.
Le Congrès issu des législatives voit sa majorité acquise par le Parti libéral de Flavio Bolsonaro et ses alliés, qui disposent de majorités confortables à la Chambre des députés et au Sénat, ce qui peut limiter sévèrement la capacité de Lula à faire adopter ses priorités budgétaires, ses nominations ou ses réformes. Le départ précipité de Flavio Bolsonaro en Équateur est-il de nature à modifier la relation politique intérieure ? C’est possible. Il peut créer un temps de stupéfaction conduisant à une paralysie dans l’action ou, à l’inverse, renforcer le rejet du président. L’installation du nouveau Parlement en janvier 2027 l’indiquera très rapidement.

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Le pays reste profondément polarisé, entre un Nordeste fidèle et des régions du Sud, du Sud-Est et du Centre Ouest plus sensibles au discours sécuritaire et aux propositions de limitation des dépenses publiques. Flávio Bolsonaro a contesté le résultat, invoquant la prolongation des horaires des bureaux de vote, avant que son parti ne reconnaisse finalement le scrutin. Ces tensions rappellent les épisodes de 2022 et entretiennent un climat de méfiance.
Sur le plan économique, les contraintes sont réelles. La dette publique dépasse 82 % du PIB et représente désormais 2000 milliards de dollars. La croissance prévue pour 2027 avoisine seulement 2,3 %, et les taux d’intérêt élevés pèsent sur l’activité et le pouvoir d’achat.
Les marchés ont réagi négativement à la victoire, avec une chute de la Bourse et du real, traduisant les doutes sur la discipline budgétaire d’un gouvernement attaché aux programmes sociaux et à un modèle de croissance piloté par l’État.
Le coût de la vie, qui avait érodé le soutien à Lula au premier tour, demeure une source de mécontentement. Le président devra donc concilier le maintien des aides aux plus vulnérables, qui ont contribué à sa victoire, avec des pressions pour contenir le déficit, rassurer les investisseurs et générer des gains tangibles pour les ménages.
La violence et le crime organisé, incarnés par les gangs « Primeiro comando da Capital, PCC et le Comando Vermelho, tout comme le trafic de drogue, constituent un autre sujet d’inquiétude des Brésiliens. Lula da Silva a privilégié un projet marqué par la recherche d’une coordination des structures d’État concernées et du renseignement, renforcement du Système unique de sécurité publique (SUSP), création d’un ministère de la Sécurité publique (conditionnée à une réforme constitutionnelle), renforcement de la Police fédérale et des moyens d’investigation, sans se focaliser prioritairement sur l’expansion carcérale massive. Son opposant a défendu une approche ferme et répressive, dans le cadre d’ « un choc de sécurité » marquant le retour de l’autorité de l’État : classification des groupes armés dans la catégorie des organisations « narcoterroristes », construction de prisons de haute sécurité. (Sur le modèle du CECOT/Centre de confinement du terrorisme, créé par Nayib Bukele (7) en El Salvador), création de 500 000 places de prison supplémentaire… Mais Lula peut riposter, après le départ de son opposant, en dénonçant une « délinquance politique » pour mieux étouffer le débat ouvert pendant la campagne.

3. Une politique étrangère à rebours de l’environnement régional
Le Brésil est la première économie d’Amérique latine. Membre du G20, des BRICS + (8), et sous l’impulsion de Lula, a été un moteur d’une approche multilatérale sur la scène internationale. L’ « activisme diplomatique de Lula » (9) l’a conduit à une forme de « tentation du Sud global », n’hésitant pas à remettre en question la gouvernance mondiale née de 1945 et l’architecture financière construite lors des accords de Bretton Woods de 1944.
Après la décennie 2010 durant laquelle les gouvernements issus de la gauche social-démocrate et d’une nouvelle gauche née de mouvements syndicaux (le Chili de Gabriel Boric, la Colombie de Gustavo Petro, l’Argentine d’Alberto Fernandez, le Mexique Andres Manuel Lopez Obrador), les candidats de droite ou issus d’une nouvelle droite, nationale et libérale sur le plan économique, plaçant la lutte contre le narcotrafic et pour la sécurité au premier rang des priorités, remportent successivement, les élections sur le continent.(10). L’élection de Lula fait désormais du Brésil en Amérique du Sud, l’un des derniers pays, à ne pas avoir basculé dans une alternance au sommet de l’Etat.
Lula a fait d’un « non-alignement » sur Washington, un pilier de sa politique étrangère. Les USA, depuis le retour à la Maison Blanche de Donald Trump en janvier 2025, ont conceptualisé une alliance avec les Etats latino-américains dans le cadre du « Bouclier des Amériques/Shield of the Americas) (11) : les liens renforcés visent à répondre aux défis de sécurité (lutte contre le narcotrafic, immigration clandestine, sécurisation de l’espace latino-américain) en développant une inter-dépendance politique, sécuritaire et économique.
Le Brésil n’en est pas membre. À l’instar du Mexique, de l’Uruguay, le Guyana ou la Barbade dans la région des Caraïbes. Le Nicaragua et Cuba sont en marge, considérés comme des régimes hostiles autant par leur nature que leurs alliances internationales. Une raison économique explique également cette position : la Chine est le premier partenaire commercial du Brésil. Le montant des échanges commerciaux s’élèvent à 171 milliards USD et représentent 27 % du commerce extérieur brésilien qui porte sur un total à 348 milliards USD. Les USA représentent 83 milliards USD, l’Europe, 100 milliards. Le commerce inter-latino-américain concerne pour sa part 12 % du total, avec 43 milliards d’échanges. Le premier partenaire régional est l’Argentine avec qui les relations politiques sont actuellement tendues, le président Milei ayant pris fait et pour cause pour Flávio Bolsonaro tout en dénonçant les positions du président réélu.
L’élection d’Inácio Lula da Silva s’inscrit dans une continuité : affirmation d’un Etat protecteur notamment sur le plan social et matière de lutte contre la pauvreté, maintien d’un multilatéralisme désormais minoritaire en Amérique latine. Mais les tensions financières, en raison d’un niveau d’endettement élevé et la nécessité d’assurer une crédibilité budgétaire durable, notamment en matière de contrôle des dépenses publiques constituent autant de facteurs nouveaux, rendant les milieux économiques et financiers fébriles. La réaction des marchés notamment la bourse de São Paulo, la B3, au lendemain des élections, le rappelle avec force.
Obligé de gouverner avec un parlement contrôlé par l’opposition, mais peut-être diminué par le départ précipité de Flavio Bolsonaro, Lula ne dispose pas d’une grande marge de manœuvre. Il devra chercher des terrains d’entente permanents sous peine de vivre au mieux, un mandat en guérilla parlementaire permanente pendant la période 2027-2031.
Notes
Pascal Drouhaud est spécialiste des relations internationales avec une expertise particulière sur l’Amérique latine. Il est l’auteur de nombreux articles sur l’évolution de ce continent notamment dans la revue Défense nationale. Il a publié un ouvrage, « FARC, confessions d’un guérilléro » aux Editions Choiseul en 2008. Ancien Auditeur de l’IHEDN (54ème promotion nationale), il est le président de l’Association LATFRAN (www.latfran.org) et chercheur auprès de l’Institut Choiseul.
1) Né le 27 Octobre 1945 dans l’Etat du Nordeste, Inacio Lula da Silva est issu du monde syndical qu’il a intégré dans les années 1970 en étant métallurgiste. Député fédéral pour le Parti des travailleurs dont il est un des fondateurs en 1980, il est candidat aux élections présidentielles en 1989, 1994 et 1998. Il est élu en 2002 puis 2006. L’annulation de sa condamnation dans le cadre de l’Opération « Lava Jato » en 2022 lui permettent de mener une campagne victorieuse contre Jair Bolsonaro.
2) Né le 30 Avril 1981 à Rio de Janeiro, Flavio Bolsonaro a une formation d’avocat. Député de l’Etat de Rio de 2003 à 2019, il est élu Sénateur fédéral pour le parti libéral dont il était candidat présidentiel en 2026 après avoir été désigné par son père, Jair Bolsonaro, Flavio Bolsonaro, sa femme et ses deux enfants, ont quitté le Brésil le 27 Octobre 2026. Juste après les résultats, le juge de la cour suprême, Alexandre Moraes, lui a ordonné de rendre dans les 24 heures, ses passeports (il avait également un passeport diplomatique en sa qualité de Sénateur) avec une interdiction de quitter le pays. Cet ordre était lié à une enquête fédérale en cours, pour blanchiment d’argent, lié aux paris en ligne.
Alexandre de Moares est un juriste, juge à la Cour suprême du Brésil (nommé par l’ancien Président Temer (2016-2017) ). Il est particulièrement connu pour avoir mené le procès contre Jair Bolsonaro et pour avoir pris des décisions concernant Flavio bolsonaro désormais en fuite à l’étranger. Sa figure est très polarisante : défenseur de l’Etat de droit ôur les uns, il est accusé d’abus de pouvoir par les autres.
3) Jair Messias Bolsonaro, né le 21 Mars 1955, ancien Capitaine de l’armée, a été député fédéral de l’Etat de Rio de 1990 à 2018 avant d’être élu Président du Brésil. (2019-2023). Battu par Lula da Silva en 2022, il a depuis été condamné par la Cour suprême fédérale (STF) à 27 ans et 3 mois de prison pour avoir orchestré une tentative de coup d’Etat (évènements de Janvier 2023) et dans l’impossibilité de se présenter en 2026. Après avoir commencé à purger sa peine en détention, il a été autorisé pour raisons de santé (séquelles de l’agression au couteau dont il fût victime pendant la campagne présidentielle de 2018) à la purger en résidence surveillé avec bracelet électronique et restrictions strictes.
4) Dilma Roussef a été Président de la République fédérative du Brésil de 2011 à 2015, réélue pour un second mandat de 2015 au 31 Aout 2016. Elle est actuellement la présidente de la banque des BRICS.
5) Geraldo Alckmin, né le 7 Novembre 1952, il est Vice-Président du brésil depuis le 1er Janvier 2023. Il a été le président du parti PSDB (parti social démocrate brésilien ).
6) Bolsa Familia est le plus important programme brésilien de soutien aux familles aux revenus faibles (moins de 120 reals) engagé dès 2003, pendant le 1er mandat de Lula.
7) Pascal Drouhaud : « El Salvador et le « phénomène » Nayib Bukele »Revue Défense nationale ; Été 2024 – p. 246-250
8) Pascal Drouhaud : « Amérique latine – L’intense activité internationale du président Lula da Silva », Revue Défense nationale, Été 2023- p. 176-180
9) Les alternances ont commencé dès 2019 : Nayib Bukele en El Salvador, Rodrigo Chaves au Costa Rica en 2022, Daniel Noboa en Equateur et Javier Milei en Argentine en 2023, Nasry Asfura au Honduras en 2025, Raul Mulino au Panama en 2024, José Antopnio Kast au Chili en 2025, Keiko Fujimori au Pérou comme Abelardo de la Espriella en Colombie en 2026.
10) Pascal Drouhaud« Sommet « Bouclier des Amériques » : une nouvelle Alliance autour de Donald Trump » Revue Défense nationale, Avril 2026 – p. 116-121.




