Maiti Rossoni (ITO ITO) : Outre-mer, la prévention par l’action

Publié le 18 août 2026

Maiti Rossoni est le gérant du groupe Exotic Gardens basé à Tahiti, ainsi que le fondateur d’ITO ITO, une application de prévention santé par l’activité physique qui ambitionne de répondre aux enjeux de santé public par l’incitation à l’activité physique et sportive au travers de défis et de récompenses. L’application est d’ailleurs récompensée en 2026 du prix France 2030. Lauréat du palmarès Choiseul Outre-mer 2025, Maiti Rossoni revient dans cette tribune sur les enjeux de santé des territoires ultramarins.

Depuis trente ans, les chiffres sont connus, documentés, répétés dans chaque rapport de santé publique sur les outre-mer : surpoids, obésité, diabète de type 2, sédentarité chronique. La Polynésie française et l’ensemble des territoires ultramarins affichent des taux de prévalence parmi les plus élevés de la sphère francophone, loin devant la métropole. Ce constat n’est pas nouveau. Ce qui l’est encore moins, c’est l’absence de rupture dans la manière dont on y répond.

Depuis des décennies, la réponse publique à ce fléau suit le même schéma : campagnes de sensibilisation, affichages institutionnels, journées thématiques, recommandations nutritionnelles diffusées sur les différents canaux modernes. Des outils utiles, mais qui partagent un même défaut structurel : ils s’adressent à une population en tant que cible passive d’un message, jamais en tant qu’actrice d’un changement de comportement mesurable et inscrit dans la durée. On informe mais on ne mobilise pas.

Le résultat est sous nos yeux. Les courbes ne se sont pas inversées. Les enfants polynésiens grandissent dans un environnement où la sédentarité est devenue une norme silencieuse, où l’éloignement géographique, le coût de la vie et la dépendance automobile compliquent l’accès régulier à l’activité physique. Pendant ce temps, le système de santé absorbe le coût différé de cette inaction : hospitalisations évitables, prise en charge du diabète, ALD en augmentation constante, pression croissante sur des établissements déjà sous tension dans des territoires isolés.

La prévention ne peut plus être un slogan. Elle doit devenir un outil.

C’est ce constat qui m’a conduit, à lancer ITO ITO depuis Tahiti : une application qui ne se contente pas de recommander l’activité physique, mais qui la rend mesurable, gratifiante et collective. Chaque kilomètre parcouru (à pied, à vélo, en « va’a ») est enregistré, valorisé, et peut ouvrir droit à des avantages concrets auprès de partenaires locaux : santé, mobilité, consommation. L’idée est simple : transformer un geste de prévention individuel en une dynamique territoriale partagée, soutenue par des acteurs publics et privés qui ont un intérêt direct à une population plus active comme les caisses de prévoyance sociale, entreprises privées, collectivités.

En un peu plus de deux ans, ITO ITO a rassemblé plus de 37 000 utilisateurs et cumulé plus de 12 millions de kilomètres parcourus en Polynésie française. Ce ne sont pas que des statistiques d’usage, ce sont des comportements qui changent, mesurés, à l’échelle d’un territoire de 280 000 habitants. Et c’est précisément cette échelle qui doit interpeller les décideurs économiques et politiques des outre-mer : un territoire insulaire, à condition d’avoir les bons outils, peut devenir un laboratoire de santé publique plus agile qu’un grand ensemble continental.

Mais une application ne remplace pas une politique. Ce que cette expérience démontre, c’est qu’il existe une voie alternative à la sensibilisation descendante : la prévention incitative, fondée sur la donnée, le partenariat public-privé et la gamification du comportement vertueux. Cette voie reste largement sous-exploitée dans les politiques de santé ultramarines, alors même que les outils numériques et les compétences pour les déployer existent désormais localement, sans dépendre d’une importation de solutions pensées ailleurs pour d’autres réalités.

L’enjeu dépasse la seule Polynésie. Tous les outre-mer partagent, à des degrés divers, les mêmes contraintes géographiques, les mêmes héritages alimentaires post-coloniaux, la même vulnérabilité face aux maladies chroniques. Ce qui a été initié à Tahiti peut s’adapter, se répliquer, se connecter à d’autres territoires insulaires confrontés aux mêmes défis — à condition que les acteurs publics acceptent de sortir d’une logique de communication institutionnelle pour entrer dans une logique d’investissement dans des outils de prévention actifs, conçus avec et pour les populations concernées.

Il est temps que les outre-mer cessent d’être les territoires où l’on constate les fléaux de santé publique, pour devenir ceux où l’on expérimente, avec audace, les réponses de demain. La prévention par l’action n’est pas une option parmi d’autres : c’est la seule qui n’a pas encore été sérieusement tentée à l’échelle.