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Alice Chougnet, co-fondatrice de Geosophy : « Les solutions de géo-énergie sont en pleine croissance partout dans le monde, la France doit prendre sa part ! »

Alice Chougnet a co-fondé Geosophy en 2018, peu de temps avant que la startup ne dépose un brevet pour une méthode d’accompagnement vers la transition énergétique des bâtiments grâce à la géo-énergie. Elle nous présente le potentiel de cette énergie, les enjeux de son exploitation pour la transition énergétique et son expérience entrepreneuriale dans ce secteur spécifique.

Quel a été votre parcours professionnel et dans quel contexte avez-vous créé Geosophy ?

Je suis physicienne de formation initiale, titulaire d’un diplôme d’ingénieur de l’ESPCI Paris complété par une thèse. J’ai commencé ma carrière professionnelle chez Schlumberger, une entreprise de services pétroliers, d’abord dans les opérations de forage puis en R&D, sur des thématiques variées. Crise de la quarantaine aidant, j’ai décidé d’orienter ma carrière dans le secteur des énergies renouvelables, d’abord au sein d’un projet d’intrapreneuriat.

 La géo-énergie s’est assez naturellement imposée car elle permet de transférer des technologies pétrolières. C’est au cours d’une formation à HEC Challenge +,  un programme dédié aux scientifiques envisageant de créer une entreprise, que j’ai décidé de cofonder Geosophy avec Quentin Barral. Quentin est également un ancien employé de Schlumberger, qui était alors déjà parti pour suivre une formation à l’ESTP : avec ses connaissances nouvellement acquises en bâtiment et en immobilier, nos parcours se complétaient ainsi tout à fait bien, et le fait humain était également présent.

Quelle est votre définition de la geo-énergie ?

La géo-énergie consiste à utiliser l’inertie du sous-sol comme source locale et décarbonée de confort thermique des bâtiments. En été, le sol est plus frais que l’air extérieur, et en hiver il est plus chaud : nous le savons instinctivement, et beaucoup d’animaux construisent des terriers pour cette raison. Il s’agit ainsi d’une technologie permettant de renouer avec le bon sens ! Son nom dans les textes officiels est la « géothermie de minime importance ». Mais je n’aime pas tellement le mot de géothermie qui prête à confusion car étymologiquement il veut dire « chaleur de la terre » – or le rafraîchissement est de plus en plus important pour le confort des bâtiments. Et parler de « minime importance » pour une technologie qui a le potentiel d’équiper le quart de nos bâtiments me semble également peu pertinent…

Comment votre entreprise peut-elle être intégrée aux programmes de rénovation énergétique du bâtiment lancés par le gouvernement ?

L’isolation des bâtiments n’est qu’une étape, même si elle est souhaitable quand elle est possible. Dans une rénovation énergétique, on prend également en compte la source d’énergie des bâtiments et la géo-énergie a alors sa place pour deux raisons. D’une part parce qu’elle est décarbonée, permettant ainsi de lutter contre le dérèglement climatique. D’autre part parce qu’en permettant également le rafraîchissement des bâtiments elle permet aussi de s’adapter au dérèglement climatique, qui occasionnera des étés caniculaires de plus en plus fréquents. Ainsi massifier cette technologie est l’un des moyens de faire en sorte que nos investissements du plan de relance soient utiles sur le long terme.

L’exploitation de la géo-énergie tient-elle suffisamment de place dans la stratégie nationale de transition énergétique d’après vous ? 

Aujourd’hui la géo-énergie n’est pas assez connue en France. Alors qu’à l’échelle mondiale, cette technologie croît de façon exponentielle, l’Asie étant en tête, suivie par l’Amérique en termes de capacité d’installations, l’Europe est bonne dernière. Il y a de nombreuses disparités au sein de l’Europe elle-même : dans les pays qui ont déjà beaucoup d’installations (comme la Suède ou la Suisse), c’est une solution systématiquement étudiée. A contrario, en France, cela reste une solution trop rarement envisagée. Nous voulons changer cela !

Quels sont ses atouts par rapport aux autres formes d’énergie ?

C’est une énergie locale, décarbonée (on peut réduire l’empreinte carbone d’un bâtiment jusqu’à 90%), durable (les forages ont une durée de vie de 50 ans), non intermittente (elle assure même un stockage inter saisonnier) , ayant une faible empreinte au sol (tout se passe sous terre) et discrète (elle ne dégrade pas le paysage et peut aussi être utilisée pour des bâtiments patrimoniaux).

Suivant votre expérience, quels sont les principaux freins quand il s’agit d’entreprendre dans le secteur des énergies en France ?

L’un des principaux freins que nous rencontrons est le déficit de notoriété. Le climat et l’énergie ne sont pas des sujets glamours. Je pense même que ce sont plutôt des sujets qui dérangent – nous avons tous un côté schizophrène : nous savons qu’il y a un (gros) problème et en même temps nous préférons ne pas y penser. Un autre frein est la taille des acteurs établis dans le secteur des énergies : une startup ne fait clairement pas le poids… et pourtant nous avons des atouts qui peuvent s’avérer payants y compris pour des multinationales, ce qu’ont bien compris nos partenaires actuels. 

Selon vous, quelles sont les clés de la réussite pour développer et financer une innovation disruptive en France ?

Comme souvent, et c’est une (ex) scientifique qui parle, les clés de la réussite reposent je pense sur des facteurs humains. D’abord, il faut distinguer l’innovation de la recherche : une innovation se fait pour des clients, pas pour une publication scientifique. Définir l’objet de l’innovation pour que celle-ci soit utile est un travail qui ne peut se faire qu’en échangeant avec des prospects de confiance. Ensuite il s’agit d’identifier et de motiver la « bonne » équipe, au sens large, incluant des partenaires externes. Je pense qu’ensuite, si ces deux ingrédients sont là et perdurent, des solutions de financement existent aujourd’hui en France. Cela reste un chemin, par nature, risqué (d’autant plus dans le contexte actuel)… Mais le niveau de risque reste raisonnable et sur certains sujets, comme celui qui nous occupe à Geosophy, ce serait bien plus risqué de ne rien faire !