Charles Christory (Le Fourgon) : « On est ce qu’on mange »

Cofondateur et directeur général du Fourgon, Charles Christory a fait du réemploi le cœur de son modèle de livraison alimentaire. Lauréat du palmarès Choiseul Hauts-de-France, il revient sur la consigne, les conditions de travail des livreurs et l’essor de son entreprise, née à Lille. Rencontre.

La consigne a quasiment disparu en France alors que c’est une pratique commune chez nos voisins allemands. Pourquoi, selon vous, le contexte est aujourd’hui plus favorable à son retour ?

Le Fourgon – Livraison à domicile

En Allemagne, le producteur reste responsable de ses bouteilles et de ses bocaux : ils doivent lui revenir pour être nettoyés et remis en service. Dans les années 1980, la France a cru que le plastique apporterait plus de simplicité et de praticité, sans se poser la bonne question : que se passe-t-il une fois la consigne abandonnée et le recyclage généralisé ?

Résultat, plus personne n’est responsable. Le consommateur jette sa bouteille sans contrainte, et comme le coût d’un emballage est résiduel, le producteur n’est pas incité à le récupérer. Ce sont finalement les citoyens qui payent cette gestion des déchets par l’impôt, alors que la consigne responsabilisait chaque acteur.

À l’époque, nous avons laissé de côté de nombreuses questions liées à la santé et à l’écologie, en abandonnant un système qui fonctionnait. Au nom d’une logique de rentabilité à court terme, nous avons finalement créé un problème dont nous payons aujourd’hui collectivement le prix.

Le secteur de la livraison alimentaire est traditionnellement marqué par des enjeux sociaux forts (précarité des livreurs, ubérisation). Comment, au sein du Fourgon, essayez-vous de lutter contre ce modèle traditionnel ?

Le modèle de la sous-traitance a souvent déshumanisé le métier de livreur : l’entreprise donneuse d’ordre n’est pas responsable de ses livreurs, mais leur impose des indicateurs très exigeants. Résultat, les sociétés de livraison sont contraintes de livrer toujours plus de colis, toujours plus vite.

C’est pour cette raison qu’au Fourgon, la majorité de nos livreurs sont employés en CDI. Posséder notre propre flotte nous permet d’affiner nos estimations de volume et de tournées, et c’est aussi plus rentable puisque nous ne payons pas la marge d’un sous-traitant. Au-delà du financier, cela crée des employés bien plus engagés ; et c’est ce que nous recherchions : des livreurs qui arrivent avec le sourire.

Cela ne veut pas dire que nous n’avons pas d’exigence de productivité. Nos algorithmes déterminent que, sur un créneau de deux heures, on peut livrer 7 clients, parfois 17 — ce qui semble doubler la charge, alors qu’en réalité c’est surtout le temps de trajet entre clients qui pèse : plus il y a de volume dans une zone, plus on embarque de livraisons sans alourdir la charge de travail. L’augmenter excessivement serait d’ailleurs contre-productif : le risque de retard grandirait, au détriment de notre service client.

Vous êtes passés de 180 à plus de 3 000 produits référencés sur votre site web. Comment arrivez-vous à transmettre vos engagements environnementaux et sociaux dans le choix de nouveaux producteurs et de nouveaux produits ?

Nous avons atteint 3 000 références en un peu plus de cinq ans, en travaillant au quotidien avec 350 producteurs, souvent des PME locales : jus, pommes, céréales, jusqu’au liquide vaisselle. Nous les accompagnons pour rendre leurs emballages réemployables.

Le Fourgon – Caisses de boissons consignées

Deux convictions guident nos choix. D’abord, la santé, de plus en plus centrale : au sein de ma génération, je constate une multiplication des cancers, ce qui n’était pas le cas il y a quarante ans. À mon avis « on est ce qu’on mange ». Plus on consomme de produits industriels, plus le risque est grand qu’ils soient altérés par des additifs et conservateurs, nous essayons donc de proposer des produits plus sains. Ensuite, nous travaillons avec des entrepreneurs qui veulent changer les choses maintenant, pas dans vingt ans : à la différence des grands groupes, le producteur local a une vraie agilité.

La mondialisation a permis un monde ultra-ouvert, où tout s’achète moins cher. Il faut la préserver, mais aussi repenser la production : trop de produits fabriqués à l’autre bout du monde pourraient l’être à quelques kilomètres de chez soi. Notre ketchup en est un exemple : sans additif, sans conservateur, sans sucre ajouté ; presque une sauce tomate. C’est le choix que nous faisons chaque jour, celui de mieux manger.

 Il y a trop de produits qui sont faits à l’autre bout du monde, alors qu’ils pourraient être achetés à un producteur à quelques kilomètres de chez soi. 

La loi AGEC entrée en vigueur en 2020, impose aux acheteurs publics d’acquérir des produits issus de réemploi, de la réutilisation ou en intégrant des matières recyclées. Selon vous, est-ce que les pouvoirs publics en font assez pour encourager le réemploi ? Existe-t-il encore des efforts à faire ?

Chaque loi naît d’un sentiment fondé chez les consommateurs. La loi AGEC ne fait pas exception : elle répond à une attente sur la santé, le plastique, les emballages à usage unique, notre rapport au jetable. Les lois sont des leviers pour les entrepreneurs.

Le problème, c’est qu’elle a été construite sans réelle contrainte : l’objectif est d’atteindre 10 % d’emballages réemployés en France en 2027, contre à peine 1 % aujourd’hui. Sans sanction pour les acteurs qui ne la respectent pas, je regrette qu’on ne soit pas allé au bout de sa dimension contraignante. Elle a néanmoins permis une vraie prise de conscience collective et un fléchage clair des enjeux.

Vous avez déployé votre activité dans l’ensemble de l’Hexagone mais étiez à l’origine basé dans la région Hauts-de-France. En quoi cette région a été un moteur de votre projet ? Quel regard portez-vous sur celle-ci ?

Difficile d’être tout à fait neutre : ma famille est installée dans la région depuis plusieurs générations. Mais le Nord a la chance d’avoir une culture du travail et de l’entreprise très forte, un tissu entrepreneurial dynamique et une vraie reconnaissance du territoire à travers cela. Nous avons de belles entreprises, comme le groupe Mulliez, et sommes au croisement de Paris, Bruxelles et Londres, un vrai atout européen.

Charles Christory, CEO, Le Fourgon

Le Fourgon a démarré à Lille : une métropole dynamique, densément peuplée, où l’on circule bien, sans cet effet de fleuve qui coupe la ville en deux comme à Lyon ou à Nantes, où les ponts sont souvent des points névralgiques. Sans le savoir au départ, nous avions trouvé un territoire idéal pour notre activité. Nous nous sommes rapidement déployés dans le reste de la France, puis en Belgique il y a huit-neuf mois, avant de racheter La Furgo, entreprise barcelonaise reconnue. Nous sommes heureux d’être présents dans trois pays aujourd’hui.

Notre ambition est aussi internationale que qualitative : le frais, puis les fruits et légumes, vont se déployer partout en France dans les douze prochains mois, pour répondre à une vraie attente de nos clients. Je rêve, à titre personnel, de faire toutes mes courses chez Le Fourgon : le service est déjà excellent, et la qualité des produits s’améliore chaque mois.

Pour découvrir le palmarès Hauts-de-France : Palmarès Choiseul Hauts-de-France