Anne-Leïla Batel (PULSE) : « L’activité économique peut ainsi produire autre chose que de la valeur financière »
Diplômée de Sciences Po Paris et ingénieure ParisTech, Anne-Leïla Batel a construit son parcours autour des enjeux d’inclusion et de développement, en France comme à l’international. Rencontre.
Après plusieurs expériences dans des contextes variés, elle dirige aujourd’hui PULSE, née du rapprochement avec PPI. Elle y défend une conviction : chacun doit pouvoir trouver sa place, se sentir utile et avoir prise sur son avenir. Lauréate du palmarès « Les 40 qui (re)créent du lien », à travers son action, elle porte des modèles économiques et sociaux fondés sur l’autonomie, la coopération et la capacité collective à répondre aux transformations de notre époque.
Qu’est-ce qui fragilise aujourd’hui le lien social en France ?
Je vois quatre fragilités qui se renforcent mutuellement : les inégalités économiques, l’isolement relationnel, la défiance démocratique et, plus profondément, l’érosion de la confiance en soi et en l’avenir. Cette dernière est alimentée par le sentiment de ne plus avoir prise sur ce qui détermine sa vie : mondialisation, transformations du travail ou décisions politiques perçues comme lointaines.
Quel changement vous semble le plus urgent pour renforcer la cohésion ?
Il faut recréer des situations dans lesquelles chacun peut éprouver concrètement son utilité et son pouvoir d’agir. Cela passe par l’emploi et la lutte contre l’exclusion, mais aussi par des projets collectifs locaux où l’action individuelle produit des résultats visibles. Une société où le lien aurait été reconstruit serait, à mes yeux, une société dans laquelle chacun dispose d’une place, d’une utilité et d’un horizon désirable.
Pourquoi cette question du pouvoir d’agir est-elle centrale dans votre action en Afrique ?
Parce qu’une dynamique démographique majeure va structurer les dix prochaines années. Dans les économies émergentes, 1,2 milliard de jeunes atteindront l’âge de travailler ; environ la moitié seront Africains. Or, seule une fraction des emplois nécessaires sera créée.
Dans beaucoup de territoires où nous intervenons, créer sa propre activité est déjà une manière de trouver sa place dans l’économie. Pour un petit producteur, une commerçante ou un artisan, entreprendre signifie d’abord générer un revenu, faire vivre sa famille et résister aux imprévus. Notre mission chez PULSE est de renforcer cette capacité d’agir : compétences, financement, accès aux marchés et résilience face aux chocs. L’enjeu est de transformer un entrepreneuriat parfois subi en levier d’autonomie économique.
Le lien social est-il suffisamment considéré comme un enjeu économique et écologique ?
Je ne le crois pas. Nous regardons beaucoup le monde à travers les crises immédiates, alors qu’il se transforme aussi sous l’effet de dynamiques plus lentes mais prévisibles, comme la démographie, l’emploi et le climat. Et l’on voit émerger des tentations de repli sur soi, comme si ces défis pouvaient se résoudre séparément ou s’arrêter aux frontières.
Or économie, écologie et lien social sont profondément liés. L’économie crée des opportunités, l’écologie préserve nos conditions de vie et le lien social permet de se projeter dans un avenir commun. Sans confiance ni coopération, les transitions économiques comme écologiques deviennent beaucoup plus difficiles. Le lien social n’est donc pas un supplément d’âme, mais bien l’une des infrastructures invisibles de nos sociétés.
Quel modèle vous inspire particulièrement ?
Le modèle de Mondragón, au Pays basque espagnol, un réseau de coopératives détenues par leurs salariés, m’inspire particulièrement. Il montre qu’une entreprise peut créer à la fois de la richesse, de l’autonomie économique et de l’appartenance collective. L’activité économique peut ainsi produire autre chose que de la valeur financière : de la confiance, de la responsabilité partagée et une capacité à construire un avenir commun.
Pour consulter notre palmarès « Les 40 qui (re)créent du lien »