Et si pour refaire société, on commençait par redevenir voisin·es ?

Hugo Hecquard est directeur des opérations à La Cloche, association agissant contre l’exclusion des personnes en situation de grande précarité à travers le lien social et le bénévolat inclusif avec la conviction que chacun·e a un rôle à jouer. Lauréat du palmarès « Les 40 qui (re)créent du lien », il nous livre ici une tribune appelant à repenser la solidarité par le prisme de l’hyper-proximité et du « faire avec ».

Un bonjour dans l’escalier. Un café partagé au comptoir. Un coup de main. Une discussion qui s’éternise sur un banc. Le lien social commence rarement par de grandes déclarations. Il commence souvent par des choses très simples. Et si nous avions besoin de les prendre davantage au sérieux ?

Nous parlons beaucoup de cohésion sociale, de fractures territoriales, d’isolement ou de défiance. Mais à force de chercher des réponses à la hauteur de ces grands enjeux, on oublie parfois ce qui se joue beaucoup plus près de nous : dans une rue, un immeuble, un café, un marché, un quartier.

Nous disposons de moins en moins d’espaces où des personnes qui n’ont ni le même âge, ni le même parcours, ni les mêmes conditions de vie peuvent simplement se rencontrer. Beaucoup de nos interactions sont devenues fonctionnelles : on achète, on travaille, on se déplace, on fait ses démarches. Mais où se rencontre-t-on encore sans avoir besoin d’une raison précise ? C’est pourtant dans ces espaces de vie que se construit un quartier, qu’on découvre une personne qu’on n’aurait jamais rencontrée autrement, qu’on apprend à connaître ses voisin·es, avec et sans domicile.

Une personne sans domicile est souvent considérée comme quelqu’un à aider. Mais elle est avant tout une voisine, une personne qui peut participer, proposer, transmettre et aider à son tour. Le sans-abrisme n’est pas seulement un enjeu social. C’est un enjeu sociétal. La rupture des liens sociaux est parfois une conséquence du sans-abrisme. Elle peut aussi en devenir une cause. Quand on ne connaît plus personne, quand on ne se sent plus légitime dans les lieux du quotidien, il devient plus difficile de demander de l’aide, d’accéder à ses droits ou simplement de se projeter.

C’est là que le « faire avec » change la perspective. Faire pour quelqu’un, c’est répondre à un besoin. Faire avec quelqu’un, c’est aussi reconnaître ce que cette personne peut apporter. C’est ce que cherchent à rendre possibles les solidarités de proximité : créer des espaces où des voisin·es avec et sans domicile peuvent se rencontrer dans les lieux ordinaires de la ville.

Et bien souvent, il ne s’agit pas d’en créer de nouveaux, mais de permettre aux lieux qui existent déjà de prendre pleinement leur place dans la vie du quartier. Un commerce peut ainsi devenir bien plus qu’un lieu où l’on achète quelque chose. Avec Le Carillon, par exemple, des commerces deviennent des points d’accueil et de solidarité dans leur quartier. Pas des guichets sociaux. Pas des lieux à part. Des commerces, au cœur de la vie locale, où chacun·e peut trouver sa place.

Ce changement de regard est essentiel. Il ne s’agit plus seulement de demander à certaines personnes de donner à d’autres, mais de permettre à chacune et chacun de prendre sa part. Une personne sans domicile connaît la rue et la ville autrement. Une personne du quartier en connaît les usages et les réalités. Une personne commerçante connaît celles et ceux qui font vivre le quartier. Une association connaît le terrain. Une collectivité connaît les politiques qu’elle porte. Chacune et chacun voit une partie de la réalité. Pourquoi faudrait-il choisir entre ces regards quand ils peuvent se compléter ? C’est en les faisant se rencontrer que les réponses peuvent devenir plus justes, plus durables et plus humaines.

Cela vaut bien au-delà du sans-abrisme. La lutte contre la pauvreté, la transition écologique, la vitalité des territoires ou la démocratie ne se construiront pas uniquement à coups de dispositifs. Une politique publique peut créer un droit. Elle ne peut pas, à elle seule, créer la confiance nécessaire pour l’exercer.

Le lien social n’est donc pas un supplément d’âme. C’est une condition de notre capacité à faire société. Il est aussi une infrastructure invisible de nos territoires. Une infrastructure qui repose sur les associations, les collectivités, les services publics, les commerces, les entreprises et, surtout, les habitantes et les habitants. Mais contrairement à une route ou à un bâtiment, le lien ne se construit pas à la place des autres. Il se construit avec.

Parce qu’un quartier vivant, ce n’est pas un quartier où tout le monde se ressemble. C’est un quartier où des voisin·es avec et sans domicile peuvent se connaître, se reconnaître et prendre part à la vie commune.

Et peut-être que refaire société commence simplement par là : redevenir voisin·es.