Paul Barbaste (Inclusive Brains) : « La recherche en neurotechnologies a largement fonctionné en archipel »
Chercheur et ingénieur en neurotechnologies et en IA agentique, Paul Barbaste travaille sur les interfaces cerveau-machine destinées à rendre leur autonomie à des personnes que la maladie ou l’accident ont privées de mouvement et de parole.
Ses travaux lui ont valu plusieurs distinctions, parmi lesquelles le X-Grant Impact de l’École polytechnique et une nomination mondiale au concours annuel de la NASA. Lauréat du palmarès « Les 40 qui (re)créent du lien », il défend l’idée que le lien qu’une technologie peut restaurer entre un individu et le monde dépend d’un second lien, scientifique et collectif, que le réflexe du secret est en train d’abîmer.
Ce que la flamme olympique doit à la science et à l’open source
Le 9 mai 2024, dans les rues de Marseille, Nathalie Labrégère a porté la flamme olympique. En situation de handicap moteur lourd depuis la naissance, elle a tendu le bras vers le relayeur qui arrivait en commandant un exosquelette grâce à une interface interprétant ses signaux neurophysiologiques et ses expressions faciales.
Ce qu’elles ne montrent pas, c’est que rien de tout cela n’aurait été possible sans des décennies de données, de protocoles et d’algorithmes publiés avant nous, gratuitement.
Il existe un lien qu’on ne remarque qu’au moment où il se rompt : celui qui relie un cerveau au reste du monde. Une sclérose latérale amyotrophique, un AVC du tronc cérébral, une infirmité motrice cérébrale : la pensée peut rester intacte tandis que le mouvement et la parole deviennent inatteignables.
C’est là que travaillent les interfaces cerveau-machine. Or ce lien, le plus individuel qui soit, dépend d’un second lien : la capacité d’une communauté scientifique dispersée à partager ses données, ses méthodes et ses échecs.
Pendant deux décennies, la recherche en neurotechnologies a largement fonctionné en archipel. Chaque laboratoire possède son casque, son protocole, ses volontaires, son code rarement publié. Les résultats peuvent être spectaculaires ; ils sont difficiles à reproduire ailleurs. Cette fragmentation se mesure en années perdues pour des patients à qui l’on promet une technologie qui fonctionne en démonstration et beaucoup moins bien chez eux.
La France, leader en open source et en open science
Une partie de la communauté a fait le pari inverse : publier données et code, standardiser les protocoles, comparer les méthodes. La France l’illustre bien.
Des approches devenues des références internationales pour le décodage cérébral, notamment celles fondées sur la géométrie riemannienne, ont été développées à Grenoble dès 2010 par Alexandre Barachant, Stéphane Bonnet, Marco Congedo et Christian Jutten. OpenViBE, développé par l’Inria, a équipé une génération de chercheurs.
Nous n’avons pas acquis cette position en protégeant nos méthodes, mais en permettant à d’autres de les tester, de les améliorer et de les utiliser.
On m’objecte qu’une entreprise qui publie ses méthodes se dépouille. Mais la valeur d’une entreprise de technologie profonde tient moins à l’idée qu’à sa capacité à l’exécuter, d’industrialiser, la certifier et la maintenir chez de vrais utilisateurs. Dans le médical, une méthode invérifiable rencontre vite une limite scientifique, réglementaire ou éthique.
Le 3 septembre, NVIDIA a annoncé l’acquisition de Hugging Face pour près de 13 milliards de dollars. C’est la preuve qu’un écosystème fondé sur le partage peut devenir un actif industriel stratégique. Si nous voulons que le cerveau reste un territoire ouvert et non une chasse gardée, la France doit comprendre que le partage n’est pas un renoncement, mais une méthode de puissance.
Après le cœur et le sommeil, le cerveau
Cette question ne restera pas confinée aux laboratoires et aux hôpitaux.
En quinze ans, les objets que nous portons ont appris à compter nos pas, puis à mesurer notre rythme cardiaque, notre sommeil, notre température ou notre oxygénation. La frontière suivante est déjà visible : l’activité cérébrale.
Apple a notamment conçu un système d’écouteurs intégrant plusieurs électrodes destinées à mesurer des biosignaux, dont l’électroencéphalographie, et à sélectionner celles offrant le meilleur contact avec l’oreille. Ce n’est pas l’annonce d’AirPods capables de « lire les pensées ». C’est néanmoins un signal industriel clair : le cerveau devient à son tour un territoire du wearable.
La prochaine génération d’objets connectés pourrait ainsi mesurer certains états de notre cerveau. Les plus grandes bases cérébrales de demain pourraient alors être constituées à une tout autre échelle par les plateformes qui équipent déjà nos poignets, nos oreilles et nos téléphones.
Une bataille des données cérébrales ?
Le décodage cérébral commence à suivre la trajectoire du traitement du langage : on ne conçoit plus seulement des algorithmes spécialisés, on entraîne des modèles de fondation sur des masses de données. Tant que le problème restait méthodologique, l’inventivité d’un laboratoire pouvait faire la différence. Dès lors qu’il devient aussi une question de volume, l’avantage passe à celui qui accumule le plus de données.
Et rien ne l’oblige à les partager. Les grandes bases cérébrales académiques ouvertes comptent encore leurs participants par centaines. Un fabricant de wearables peut, lui, raisonner demain en millions d’utilisateurs.
Si rien ne change, la France et l’Europe risquent de se retrouver dans une situation absurde : avoir contribué à inventer les méthodes, les avoir ouvertes au monde, puis devoir louer les modèles construits ailleurs avec des données auxquelles leurs chercheurs, leurs hôpitaux et leurs entreprises n’auront pas accès.
La réponse tient en une décision politique et budgétaire : financer à l’échelle européenne une infrastructure de données cérébrales ouvertes, construite entre hôpitaux, laboratoires, universités et entreprises, avec des protocoles standardisés, des formats communs et une gouvernance éthique exigeante.
Ce n’est pas une ligne de crédit de recherche parmi d’autres. C’est une infrastructure, au même titre qu’un réseau électrique. Elle conditionne notre capacité à construire demain des modèles cérébraux ouverts, auditables et utilisables par nos chercheurs, nos hôpitaux et nos entreprises.
Aucun acteur privé ne la construira seul, parce qu’aucun n’a intérêt à financer une ressource dont bénéficieront aussi ses concurrents. C’est précisément la définition d’un bien commun.
C’est pour cela que, chez Inclusive Brains, nous avons ouvert le code du modèle de commande mentale de Prometheus BCI, celui-là même dont la technologie a permis à Nathalie de porter la flamme. Nous avons reçu de la communauté scientifique bien plus que ce que nous lui rendons ainsi.
Le jour où une personne enfermée dans son corps retrouve la capacité de dire oui, non, j’ai mal, je suis là, personne dans la pièce ne demande sous quelle licence le décodeur a été publié. Le lien le plus intime que la technologie puisse restaurer est le produit d’un bien commun. Il serait paradoxal, et sans doute perdant, de le refermer !
Pour consulter notre palmarès « Les 40 qui (re)créent du lien »