Rachid Djebbouri (SOS Jeunes Pousses) : « Le talent ne choisit pas son quartier. L’opportunité, si »
Rachid Djebbouri est cofondateur et délégué général de SOS Jeunes Pousses, une association engagée pour l’autonomisation économique et l’insertion des habitants des quartiers prioritaires et des zones rurales. Rencontre.
Son parcours, au croisement de l’entrepreneuriat, du social, de l’innovation et de l’ingénierie territoriale, l’a conduit à créer des passerelles entre habitants, entrepreneurs, entreprises et institutions. Sa conviction : les talents existent partout ; l’enjeu est de les rendre visibles et de leur donner accès aux opportunités. Il est lauréat 2026 du palmarès Choiseul « Les 40 qui (re)créent du lien ».
Les quartiers prioritaires sont encore trop souvent associés à leurs difficultés. Comment mieux mettre en lumière les talents, les initiatives et les dynamiques entrepreneuriales qui y existent déjà ?
Sur le terrain, je rencontre surtout des habitants qui entreprennent, créent, innovent et cherchent à trouver leur place dans leur territoire. Le sujet n’est donc pas seulement de réparer ce qui ne fonctionne pas. Il est aussi de visibiliser ce qui fonctionne déjà.
Chez SOS Jeunes Pousses, nous avons fait le choix d’aller vers les habitants plutôt que d’attendre qu’ils viennent pousser la porte d’un dispositif. Une idée peut naître sans business plan, une compétence peut devenir une activité, une envie peut devenir un projet. Encore faut-il faire le premier pas.
C’est là que la proximité devient déterminante. À Grenoble, Échirolles, Fontaine ou France nous rencontrons des habitants qui ne se définissent pas forcément comme entrepreneurs. Certains ont une activité qu’ils n’osent pas encore structurer. D’autres ont une idée mais aucun réseau pour la transformer en opportunité.
Avec SOS Jeunes Pousses, vous travaillez au plus près des habitants et des entrepreneurs. Comment la proximité et la relation de confiance permettent-elles de faire émerger des projets ou des potentiels qui resteraient autrement éloignés des réseaux et des dispositifs d’accompagnement ?
Avant l’accompagnement, il y a souvent une étape plus fondamentale : la confiance. La confiance dans son idée. La confiance dans sa capacité à entreprendre. La confiance dans celui qui accompagne.
Cette confiance ne se construit pas dans un formulaire. Elle se construit dans la durée, par les rencontres et la connaissance du territoire.
À la Villeneuve de Grenoble, par exemple, Djahida Tanem a créé l’association « Le Café des Compétences ». Elle accompagne aujourd’hui des centaines de femmes des quartiers pour les aider à reprendre confiance en elles, identifier leurs compétences et retrouver une dynamique personnelle et professionnelle. C’est typiquement le genre d’initiative qui naît d’une connaissance fine du terrain et d’une relation de confiance.
Autre exemple avec Djamel Maklouf, fondateur de The Mak Design, qui revalorise des déchets industriels pour créer du mobilier intérieur et extérieur en upcycling. Ou encore Hakim Chine, qui a développé une golfette électrique équipée d’écrans permettant de diffuser des messages publicitaires. Son ambition est claire : contribuer à faire disparaître les flyers des centres-villes en proposant une alternative plus innovante et plus responsable.
Ces parcours ont un point commun : le potentiel était déjà là. La proximité permet de les visibiliser, de créer la confiance et surtout de connecter ces personnes aux bons réseaux et aux bonnes opportunités.
Vous plaidez pour une meilleure articulation entre les politiques publiques et les réalités du terrain. Quels leviers permettraient de mieux soutenir les initiatives locales qui ont fait leurs preuves et de leur donner les moyens de changer d’échelle ?
La stratégie peut être nationale. La confiance, elle, est locale.
C’est pourquoi les acteurs de terrain doivent être considérés comme des partenaires de la politique publique, et pas uniquement comme des exécutants. Ils voient les signaux faibles et comprennent pourquoi certains dispositifs atteignent difficilement certains publics.
Il y a aussi une question de temps. Nous demandons aux acteurs locaux de construire des relations durables avec les habitants alors que leurs cadres d’intervention peuvent être beaucoup plus courts. Or le lien territorial est un capital : il se construit lentement et peut disparaître rapidement.
Lorsqu’une initiative a démontré son utilité et son impact, il faut pouvoir lui donner les conditions de se consolider et, lorsque c’est pertinent, de changer d’échelle.
Le changement d’échelle ne consiste pas simplement à faire plus. Il consiste à faire mieux, plus longtemps et avec davantage d’impact.
Je crois enfin qu’il faut changer notre manière de regarder les quartiers. Les talents ne sont pas à révéler : ils sont déjà là. Il faut les visibiliser, les connecter aux bons réseaux et leur permettre d’accéder aux opportunités.
Créer du lien, ce n’est donc pas seulement rapprocher des personnes. C’est rapprocher un habitant d’un réseau, un entrepreneur d’un financeur, une initiative d’un partenaire et un territoire de son écosystème.
Le talent ne choisit pas son quartier. L’opportunité si, et c’est là que j’agis.